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Dix nouvelles et un petit roman de quatre-vingt pages, "Abîme", forment ce recueil au fort contenu thématique. Ce n'est pas pour rien que le titre est : "Péchés Innombrables". Certes, chaque texte illustre l'adultère, mais celui-ci est bientôt accompagné d'un ou plusieurs incidents, voulus, ou dûs au hasard, qui font déraper la relation de couple que l'auteur a d'abord glissée sous nos yeux, et qui ruinent le sentiment de réussite personnelle de l'un ou des deux protagonistes. L'Amérique s'est bien construite sur la recherche du bonheur, n'est-ce pas ?

L'incipit d' "Intimité" fixe un point de départ qui pourrait être repris pour la plupart des autres textes : « À l'époque, nous formions encore un couple heureux.» Dans "Un moment privilégié", après avoir assisté à un accident de la circulation qui a coûté la vie à un piéton, Wales se remémore des funérailles alors que Jena, hésite à rompre avec lui. Quand elle lui demande s'il serait disposé à tuer son mari, on devine que leur soirée sera gâchée. Dans "Appel", l'incapacité du narrateur à tirer sur un canard sauvage, alors que son père a organisé une partie de chasse pour lui, se traduit par l'éloignement définitif du père qui, un an auparavant, a quitté son foyer pour aller dans une autre ville vivre avec un homme. Dans "Le chiot" c'est précisément le fait de trouver un jeune chien dans leur jardin soigné qui vient perturber le couple déjà fragile de Sallie et Bobbie ; vont-ils le garder ou s'en débarrasser ? Dans "Dominion" la relation entre Madeleine et Henry va trouver une issue cocasse et imprévue quand téléphone un personnage qui cherche à se présenter comme le mari de Madeleine — et pour cette raison c'est le texte que j'ai préféré. En lisant "Abîme", avant même que Howard et Frances ne parviennent au bord du Grand Cañon du Colorado, l'hypothèse d'une suite conforme au titre est précédée par la vision des cafards morts sous l'insecticide et des deux lièvres écrasés par Frances au volant de la Lincoln. Ils font écho au raton laveur écrasé près de la Mercédès de Stevens Reeves lorsqu'il s'est arrêté après que Marjorie lui a confessé maladroitement son infidélité dans "Sous la surface".

Contrairement aux personnages du " bout du rouleau ", les hommes et les femmes que ces nouvelles mettent en scène ne sont pas des marginaux, mais des actifs des classes moyennes aisées typiques de l'Amérique de George W. Bush. Les deux agents immobiliers aux performances qui leur valent des distinctions professionnelles (dans "Abîme") s'accordent bien avec le boom immobilier qui vient de mener au krach financier des "subprimes" et à la crise économique actuelle. C'est donc à tort selon moi que certains critiques ont reproché à l'auteur de choisir comme héros (ou anti-héros) des gens que n'affecte pas le souci des finances des fins de mois, tels ces avocats d'affaires que sont Faith ("Crèche"), Henry ("Dominion"), Bobbie ("le Chiot"), tandis que dans "Charité" se trouve évoqué le boom immobilier le long de la côte pittoresque du Maine. Et puis Richard Bascombe, désormais le personnage le plus célèbre de ceux que cet auteur à créés, n'est-il pas lui même agent immobilier ? Ces personnages sont bien de leur époque, les années 2000, comme le classique " Babbitt " de Sinclair Lewis représentait bien la société américaine des années 20, ces "roariing twenties" qui menèrent elles aussi au krach.

S'il peint la société américaine, Richard Ford n'oublie pas pour autant l'espace géographique, depuis les gratte-ciel de Chicago, et leurs murs-rideaux de verre, où sur la buée Madeleine écrit "Denny", peut-être le prénom de son nouvel amant, jusqu'aux bayous de Louisiane, depuis les grands espaces encore déserts de l'Arizona, et le littoral découpé de Nouvelle-Angleterre avec les villas de "style fédéraliste" c'est-à-dire le néo-classique du début du XIXe siècle, jusqu'à l'urbanisation horizontale dévorant l'espace de Flagstaff. En comparaison avec un souvenir de voyage des années 80, Howard y découvre que « Les rues avaient doublé de largeur et [qu'] il y avait maintenant d'innombrables motels, fast-foods et stations de lavage.»  La précision des lieux décrits est même fiable : la fourrière où échoue le chiot est située au bout de Rousseau street et cette rue existe bel et bien à La Nouvelle Orléans au sud du centre ville, non loin des quartiers d'entrepôts de la "Conjuration des Imbéciles " de J.K.Toole.

En somme, Richard Ford a su montrer une société souvent futile et où le sexe tient lieu de passe-temps culturel à ceux qui ont échappé au puritanisme. Une société matérialiste où « Madeleine n'ignorait rien du prix des choses : engrais, transport ferroviaire, porte-conteneurs remplis de soja, maïs…» même si elle est canadienne et qu'elle a un jugement parfois critique envers ces Américains sensés fêter, lors de Thanksgiving, le fait que les Blancs n'aient pas été tués par les Indiens de Manhattan : « L'assassinat est votre dada aux États-Unis, non ? » Ainsi, ces nouvelles m'ont souvent plus intéressé par leurs moindres détails que par leur projet global fondé sur l'adultère, ce vieux fond de commerce de la littérature la plus courante.


Richard FORD
Péchés innombrables

Traduit par Suzanne V. Mayoux.
L'Olivier, 2002 et Points-Seuil, 2004, 371 pages.


(Note du 2 avril 2009)=> LIRE le DOSSIER "Richard FORD" de Lecture/Ecriture

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS