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En 2008, l'exposition sur les Étrangers au temps de l'Exposition coloniale de 1931 a été la première organisée par la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, sise dans l'ancien Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie. Le catalogue — dont la couverture est illustrée de portraits de mineurs de Carmaux — fait appel à un grand nombre de spécialistes et de chercheurs…

Au nombre de près de 4 millions, les étrangers vivant alors en France sont connus par le recensement général qui avait alors un rythme quinquennal (1926, 1931, 1936). Dans cette France de 39 millions d'habitants, la métropole n'avait encore attiré que 150 000 personnes de ses colonies, et leur principale activité était de servir dans l'armée de terre. L'étranger vivant en France en 1931 — et l'on peut élargir à tout l'entre-deux-guerres — est donc essentiellement un Européen, venu en France pour travailler et/ou trouver un asile politique. Immigrés et réfugiés, ce sont environ 800 000 personnes qui ont gagné la France entre les deux guerres. À partir de 1936, la France ne suivit plus les décisions de la SDN concernant les réfugiés, puis Vichy remit en cause tous les textes internationaux en faveur de ces mêmes réfugiés. La France ne reconnut le droit d'asile qu'en juillet 1951 par la Convention de Genève.

Qui étaient ces étrangers ? Les Belges, les Italiens, les Polonais, les Espagnols formaient les groupes principaux. Les Belges, souvent ouvriers qualifiés du textile, ont davantage marqué l'époque précédente (la "Belle Époque"). Après l'armistice, ce sont surtout les trois autres groupes qui voient leurs effectifs croître fortement. Les Italiens travaillent massivement dans les métiers du bâtiment tandis que les Espagnols sont fréquemment ouvriers agricoles. Les Polonais, dans une immigration organisée par le patronat, sont mineurs dans le Nord de la France. Les communications du catalogue ne se limitent pas bien sûr à ces grands traits. D'autres étrangers sont évoqués : étudiants grecs, artisans juifs venus de Russie ou de Pologne, familles arméniennes débarquées à Marseille, etc.

 

Les régions les plus industralisées et urbanisées de France sont celles qui comptent en 1931 le plus grand nombre d'étrangers. La carte des naturalisés montre que l'Ouest et le Centre de la France attiraient beaucoup moins d'étrangers, sans doute en raison de leur retard économique.
 

© Atelier de cartographie de Sciences-Po

 

Leur condition sociale progresse à la seconde génération : davantage d'employés de bureau et de petits commerçants. La naturalisation (17 600 stricto sensu et plus de 50 000 personnes si l'on additionne les divers moyens d'acquisition de la nationalité pour l'année 1931) accompagne cette évolution professionnelle. Mais avec la crise, dont les premiers effets surgissent en 1931, les étrangers sont encouragés à quitter la France, tels ces milliers de travailleurs polonais rapatriés à partir de 1934 par les charbonnages du nord de la France qui les avaient fait venir après 1920 pour la reconstruction du pays. La crise provoque l'idée que ces étrangers prennent le pain et le travail des Français : la xénophobie s'amplifie avec son cortège de propos racistes… L'affaire Stavisky et l'arrivée de réfugiés juifs allemands vinrent aggraver la tendance raciste. Maurras dénonçait les « métèques ». tandis que Georges Mauco diffusait les pires stéréotypes xénophobes ("Les Étrangers en France", Colin, 1932). Tous les Français ne partageaient pas ces propos : 5,3 % des mariages étaient mixtes en 1931, surtout avec des Italiens ou Italiennes, tandis que les Polonais pratiquaient l'endogamie plus que les autres groupes.

 

 

En même temps, les immigrés commencent à se politiser tandis que l'État cherche à les contrôler. Dans le département du Rhône, les postulants à la naturalisation étaient soumis à une dictée. À partir de 1917, la carte d'identité des étrangers, puis le passeport Nansen (à l'initiative de la SDN)  pour les réfugiés russes (1922), puis arméniens (1924), distinguent les Français et les Autres.

 

 

Le PCF, qui est devenu le seul parti anticolonialiste après 1920, s'intéresse particulièrement à ces étrangers en qui il voit l'avant-garde de l'interna- tionalisme. Comme le fait remarquer Gérard Noiriel, le PCF cherche à les rassembler par « groupes de langue » qui préludent à l'organisation de la Main-d'Œuvre Immigrée (MOI), et à sa petite sœur la Main-d'Œuvre Coloniale (MOC). Bernard Lecache, fils d'un réfugié ukrainien, fonde la "Ligue internationale contre l'anti- sémitisme" (LICA) tandis que Lamine Senghor crée en 1927 le "Comité de défense de la race nègre".

 

La Brigade nord-africaine qui voit le jour en 1925 au 6 de la rue Lecomte à Paris cherche à en savoir plus sur les immigrés venus du Maghreb, sur lesquels l'administration avait peu de renseignements suite à l'abolition du permis de circulation en Algérie en 1914. La Ville de Paris créa en contre-partie des cours de langue, et un hôpital franco-musulman, s'ouvrit à Bobigny au plus fort de la crise, en 1935.

 

Déclaration de résidence, Saint-Étienne, 1931.

Depuis 1893, tout étranger est tenu dans les huit jours qui suivent son arrivée, de se présenter à la mairie de la commune où il désire exercer une profession, ou au commissariat, pour y déclarer la nature de son activité. Le récépissé qui lui est délivré est une pièce obligatoire pour pouvoir travailler. 

 

 

Dictée de Joachim d'Ambrosio.

Dossier de demande de naturalisation. Département du Rhône, 1931


Quelle ouverture culturelle ? Le PCF et les surréalistes s'en prennent à l'Exposition Coloniale. Une exposition anti-impéraliste « La vérité sur les colonies » à la Maison des syndicats ne reçoit que 5000 visiteurs. André Breton et ses amis distribuent en avril 1931 un tract fameux : "Ne visitez pas l'Exposition Coloniale" — En vain : celle-ci, qui reçoit huit millions de visiteurs, est une grande manifestation de la culture populaire et elle marque l'apogée de l'acceptation du colonialisme dans la population française. Du point de vue culturel, ces années correspondent à la fois à une ouverture internationale, avec l'arrivée de nombreux artistes étrangers, notamment peintres, et à l'imminence d'un repli nationaliste. On a qualifié d' École de Paris cet afflux de talents : Pascin, Zadkine, Foujita, Chagall, Modigliani, Kisling, Soutine, Brauner… En 1937 sera inauguré le nouveau Musée d'Art moderne. Déjà des réactions hostiles s'étaient produites — ainsi contre les surréalistes suite à la projection de « l'Âge d'or« de Buñuel et Dali. Mais comme ils adoraient les provocations, l'argument qu'on peut tirer de cet exemple est bien faible.

 

À partir de 1940, c'est New York qui deviendra le hâvre accueillant des artistes (cf. l'étude d'Emmanuelle Loyer). Le succès de l'Exposition Coloniale correspond aussi à une percée de l'art nègre et à un engouement pour les danses et danseurs exotiques. Les spectacles de Joséphine Baker ont marqué les mémoires…


 

« Une chanteuse qui n'a pas la voix blanche »

Aquarelle d'Henry Fournier pour La Vie Parisienne, 1930


Ce beau catalogue, abondamment illustré et original par la reproduction de nombreux documents administratifs, met en évidence un contraste fort entre les coups de projecteurs de l'Exposition Coloniale, et les ombres de la vie quotidienne de près de trois millions d'étrangers.


1931. Les étrangers au temps de l'Exposition coloniale
Sous la direction de Laure Blévis, Hélène Lafont-Couturier, Nanette Jacomijn Snoep et Claire Zalc.

Gallimard / Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

2008, 192 pages.

Sur le site web de la CNHI, documents à télécharger en complément de cette exposition : une BIBLIOGRAPHIE, des PODCASTS (la Conférence de Claire Zalc sur « La France hostile. Xénophobie, racisme, antisémitisme » et celle de Sophie Krebs « Étrangers, immigrés. Les artistes de l’Ecole de Paris.»), des CARTES, etc…

 

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #IMMIGRATION