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Psychiatre marocaine, Rita El Khayat s'intéresse aux migrants maghrébins sur les deux rives de la Méditerranée : à Casablanca,  où elle écoute les émigrés lors de leur retour estival au pays ; en Italie, où elle accompagne des immigrés depuis plusieurs années. Cette position carrefour lui permet d'appréhender les deux axes de la migration maghrébine dont elle retrace largement l'histoire dans son ouvrage. « Les Bonnes » n'en constituent pas l'essentiel et « Paris » est une métaphore de l'Occident. L'auteur rappelle aux lecteurs européens qu'ils ne peuvent comprendre la situation des femmes immigrées s'ils ignorent ce qu'elle est au Maghreb, en particulier au Maroc dont elle souligne sans complaisance la féodalité sociale et le retard culturel. Rita El Khayat plaide dans cet essai pour la reconnaissance des bonnes marocaines.

Au Maghreb deux situations de la femme s'opposent. Dans les milieux aisés la jeune fille mariée vierge à un cousin paternel ne doit exercer aucune profession et demeure recluse au foyer. Elle y détient le pouvoir d'éduquer ses enfants, de transmettre les valeurs de la religion et de la tradition, d'enseigner les comportements sociaux adéquats : la suprématie du fils, la soumission de la fille. Depuis les années 1980, ces femmes émigrent avec leur époux. Elles reprod
uisent souvent en Europe le même mode de vie familiale, cherchant à protéger leurs enfants des tentations de la société d'accueil. D'après Rita El Khayat, beaucoup de ces épouses dépendantes entravent l'adaptation des jeunes et seraient une des sources de l'intégrisme communautaire.

À l'inverse, au moins une domestique œuvre dans  chaque famille de la bourgeoisie marocaine : jeune fille analphabète d'origine rurale pauvre, elle est contrainte, elle de sortir travailler. Ces bonnes méprisées, mal payées, sans statut social exécutent les travaux ménagers et servent aussi à l'assouvissement des pulsions des maîtres autant qu'au dépucelage des fils. Depuis les années 1990, ces femmes décident massivement d'émigrer en Europe où leur activité est mieux rémunérée. Elles arrivent seules, se marient souvent mais divorcent vite. Rapidement autonomes, bien informées des avantages sociaux et de leurs droits, elles élèvent seules leurs enfants et ont compris la nécessité de les instruire pour qu'ils réussissent mieux qu'elles. Elles acceptent néanmoins le travail domestique, la garde d'enfants ou l'aide aux personnes âgées : il garantit leur indépendance. Les bonnes deviennent désormais des acteurs importants du flux migratoire maghrébin. À chacun de leurs retours elles n'apportent pas seulement aux femmes de leur pays un soutien financier et des biens matériels mais aussi des idées nouvelles. Il est encore trop tôt pour analyser cet effet « feed back » mais il est certain pour l'auteur que les « bonnes de Paris » contribuent à l'évolution des mentalités de cette société marocaine encore marquée de féodalité.

Malgré des généralités imprécises et de nombreuses répétitions, cet essai éclaire sur les diverses situations de la femme maghrébine. Rita El Khayat reste une féministe engagée qui a jadis quitté la médecine du travail après s'être vainement battue pour faire édicter un statut des bonnes. Elle considère leur travail comme un « esclavage moderne ». On peut comprendre sa position.

Toutefois ces bonnes immigrées en Europe y vivent infiniment plus libres que les épouses. D'ailleurs, l'auteur affirme « qu'elles ne restent pas longtemps des bonnes » mais ne développe pas cette assertion. On le regrette. Tout comme on déplore l'absence d'analyse de la situation des femmes « issues de l'immigration » maghrébine et nées en Europe. Mais cette question était incompatible avec la position de Rita El Khayat, entre les deux rives de la Méditerranée.
    Lu et Chroniqué par Kate 
Rita EL KHAYAT
« Les Bonnes de Paris »

Éd. Riveneuve, 2008, 305 pages.

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES