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Mercredi 31 mai 2006



                               2 - UN MIROIR POUR VÉNUS                        

Jean Dominique Auguste INGRES - Vénus Anadyomène (1848)


Hans MEMLING
La Vanité
Musée des Beaux-Arts, Strasbourg


Un petit miroir ovale est tenu par Vénus ou tourné vers elle, vers une beauté qui s'apprête, c'est un miroir dont on ne voit pas nécessairement l'image qu'il reflète, mais le personnage s'y contemple, s'y admire. Elle est généralement jeune (sauf dans une œuvre de Strozzi). Parfois le miroir est fixé au mur, parfois il est rectangulaire. La femme au miroir est parfois une représentation mythologique car Psyché nous vient de la mythologie hellénistique — mais la psyché n'est pas le miroir que l'on tient à la main.


Vénus à sa toilette
Anonyme du Louvre, École française, vers 1550




STRADANUS - La Modestie désarmant la Vanité - 1569

Marie Laurencin - Nu au miroir  (1916)


Le miroir sans image

L'objet est présent, la figure féminine s'y mire, s'y admire, ou rêve, mais le peintre a retourné l'objet : l'image refletée est absente. Le miroir pourtant est alors un élément-clef de la composition et du sujet. Considérons d'abord deux œuvres proches dans le temps (1945 et 1963) mais très différentes par la composition et la manière : elles sont de Delvaux et de Balthus.

Paul DELVAUX - Femme au miroir - 1945


BALTHUS - La Chambre turque - 1963


La femme peinte par Delvaux comme par Balthus tient un miroir dont le reflet nous est caché. Delvaux a situé son sujet dans une perspective géométrique forte comme dans une œuvre du XVè siècle alors que Balthus installe son modèle dans une "chambre turque" qui rappelle plusieurs toiles dans la manière de Matisse par la juxtaposition de plages de couleurs vives et l'absence de profondeur (Cf. L'Intérieur aux aubergines de 1911). Le miroir chez Delvaux rappelle l'onirisme cher aux surréalistes. Celui de Balthus ne sert à rien d'essentiel dans la composition du tableau et le modèle ne le regarde pas : il se justifie éventuellement par le nu et/ou par le titre.
C'est un miroir de convention alors que celui de Dante Rossetti se justifie par le sujet-même : une femme en train de peigner son immense chevelure rousse.


Dante Gabriel ROSSETTI - Lady Lilith - 1868

Of Adam's first wife, Lilith, it is told
    (The witch he loved before the gift of Eve.)
    That, ere the snake's, her sweet tongue could deceive,
And still her enchanted hair was the first gold.

And still she sits, young while the earth is old,
    And, subtly of herself contemplative,
    Draws men to watch the bright web she can weave,
Till heart and body and life are in its hold.

The rose and poppy are her flowers; for where
    Is he not found, O Lilith, whom shed scent
And soft-shed kisses and soft sleep shall snare?
    Lo! as that youth's eyes burned at thine, so went
    Thy spell through him, and left his straight neck bent,
And round his heart one strangling golden hair.


Rossetti accompagne sa toile d'un poème. Sa Lilith de 1868 a été repeinte en 1872 ou 73 de manière à remplacer le visage de Fanny Cornforth, la prostituée dont il est tombé amoureux après la mort de sa femme, par celui d'Alexa Wilding.
L'initiateur du pré-raphaélisme peint Lilith qui se peigne et se contemplant dans le miroir du premier plan : au fond de la pièce, un autre miroir, où se reflète le bougeoir, montre une image de paradis perdu, ouverte comme une fenêtre vers l'Éden qui a été fui.


Christopher Wilhelm ECKERSBERG, La Toilette du Matin, 1841.


Eva GONZALÈS, Le petit lever, 1875.

Gustave CAILLEBOTTE (1873) Femme à sa toilette

Édouard MANET - Nana - 1877

 
Le tableau de Manet que le jury du Salon de 1877 a refusé d'admettre, à l'unanimité des voix, vient d'être exposé aux vitrines de la maison Giroux. Inutile d'ajouter que, matin et soir, l'on s'entasse devant cette toile et qu'elle soulève les cris indignés et les rires d'une foule abêtie par la contemplation des stores que les Cabanel, Bouguereau, Toulmouche et autres croient nécessaire de barbouiller et d'exposer sur la cimaise, au printemps de chaque année...

Nana est debout, se détachant sur un fond où une grue passe, effleurant les touffes cramoisies de pivoines géantes; elle est en corset, les épaules et les bras sont nus, la croupe renfle sous le jupon blanc, les jambes serrées dans des bas en soie grise, brochés sur le coup de pied, d'une fleur éclatante, se perdent, sans plis, dans des mules à hauts talons, d'un violet intense. Nana lève le bras et approche de son visage, sur lequel foisonne sa tignace couleur de paille, la houppe qui va le nuer et couvrir de sa poussière embaumée par l'ihlang les minuscules points d'or qui mouchettent sa peau.

Comme dans certains tableaux japonais, le monsieur sort du cadre, il est enfoui dans un divan, les jambes croisées, la canne entre les doigts, dans cette attitude de l'homme qui détaille nonchalamment la femme quand lentement elle se harnache. - Il a gardé son chapeau, il est comme chez lui - pour l'instant du moins. - Nana n'a point à se gêner; son amant ne doit plus rien ignorer d'ailleurs des joies que lui ont promises ses toilettes de bataille, le premier soir qu'il la rencontra. Si je ne craignais de blesser la pudibonderie des lecteurs, je dirais que le tableau de M. Manet sent le lit défait, qu'il sent en un mot ce qu'il a voulu représenter, la cabotine et la drôlesse....

Telle qu'elle est, avec ses qualités et avec ses défauts, cette toile vit et elle est supérieure à beaucoup des lamentables gaudrioles qui se sont abattues sur le Salon de 1877...

J.K. Huysmans, L'Artiste, 13 mai 1877



Huysmans a vu la main qui tient la houppe de cygne, il a vu la grue, les pivoines et jusqu'à l'azalée dans son cache-pot. Le miroir par contre Huysmans ne l'a pas vu.


Pierre-Auguste RENOIR - Gabrielle aux bijoux - 1910

Gabrielle, cousine éloignée de Mme Renoir, fut engagée en 1895 pour être la nurse du petit Jean Renoir et fut traitée plus en parente qu'en domestique ; elle devint secrétaire et assistante du peintre dont elle préparait la palette car ses rhumatismes le gênaient fortement dès cette période. Surtout elle eut vite pour principale tâche de poser pour Renoir qui, depuis 1908, était établi aux Collettes près de Cagnes-sur-mer. Posé sur une coiffeuse, le miroir n'est ici qu'un simple objet nécessaire pour le thème de "la femme à sa toilette" dans cette version dont la sensualité est évidente comme pour beaucoup de toiles réalisées par Renoir avec ce modèle.

La sensualité est en revanche absente des trois œuvres suivantes. La femme à la toilette ou au miroir que présente Picasso, Miro et Sironi n'a rien de sensuel. Ce sont des nus tristes. Une absence d'expression. Deux miroirs vus de dos et un miroir qui ne reflète qu'une trace de lumière.


Pablo PICASSO - Femme à la Toilette - 1906


Juan MIRO - Nu au miroir - 1919


Mario SIRONI - Nudo con lo specchio - 1924


Miroir, mon beau miroir…

Avec Rubens, revenons à l'esthétique "classique" et au miroir qui donne une image. J'ai regroupé d'abord ici quelques œuvres où l'image renvoyée par le miroir est particulièrement travaillée :

Pieter-Paul RUBENS - Vénus au miroir (détail) - 1615

Avec Rubens (1577-Anvers 1640) triompha le baroque dans toute son ampleur et l'on connaît bien la galerie Médicis du Louvre pour cela. Mais l'on connaît aussi Rubens pour ses portraits de femmes, surtout Hélène Fourment se seconde épouse (1630). Or, dès ses débuts, par les sujets mythologiques, il nous donna de la femme l'image caractéristique de cette blonde Vénus de 1615.



Bernardo STROZZI - Femme à la toilette - 1615

Le miroir est accompagné de bijoux (cf. Renoir, Gabrielle aux bijoux), d'un flacon de parfum. La femme est coiffée d'une plume d'autruche. Strozzi donne ici l'exemple d'une femme que l'âge n'empêche pas de rester très coquette.


Paulus MOREELSE - Jeune fille au miroir - 1627


Des bijoux encore. Et ce doigt pointé sur le reflet de soi dans le miroir. Le modèle peint par Moreelse montre un sourire de satisfaction; le peintre insiste sur l'amour-propre et la mise en scène de soi.

Simon VOUET - Vénus à sa toilette - c.1630


MOLENAER - Allégorie de la Vanité - 1633

La camériste regarde dans le miroir tout en peignant la femme qui, elle, ne regarde pas le miroir. Son regard est perdu au-délà dans la rêverie ou le contentement de soi. Le décor d'instruments de musique et la mappemonde font appartenir cette toile aux vanités du XVIIè siècle.

Dans les peintures suivantes, c'est toujours le thème de la beauté, de la féminité, voire de la vanité (cf. Vanité de Memling), ou plus simplement du temps qui passe et de la vie quotidienne. Ce miroir est à la fois du reflet de la personne et aussi une source de réflexion personnelle ou de songe.


Abraham BOSSE - Les Cinq Sens : la Vue - 1638


Niccolò RENIERI - Jeune fille au miroir - Musée des Beaux Arts de Lyon
(Maubeuge c.1590 - Venise 1667)


Pietro LONGHI - La matinée de la femme vénitienne - 1741



William HOGARTH - Le Mariage à la mode : la Toilette - 1743



GIRODET - Mademoiselle Lange en Vénus - 1798


GIRODET - Maldemoiselle Lange en Danaé



Georg KERSTING -  Vor dem Spiegel - 1827

Gustave COURBET -  La belle Irlandaise - 1866

La belle irlandaise, c'est Johanna Hiffernan, elle a 24 ans. Elle a été la maîtresse de l'artiste James McNeill Whistler (1834-1903), avant d'être celle de Courbet. Celui-ci l'a portraiturée devant son miroir en 1866 donc l'année-même où il peignit l'Origine du monde.



Berthe MORISOT - Femme se poudrant - 1877




Paul SIGNAC - Femme se peignant - 1892


-Georg Hendrik BREITNER, La boucle d'oreille, 1894

Zygmunt WALISZEWSKY, La toilette de Vénus, 1929

Paul DELVAUX - Aurore - 1937

Le sein dans le miroir c'est la source de la vie et la source de la vie c'est l'aurore.

Kino MISTRAL - Pensieri allo specchio - 2000


Le miroir réfléchit et il donne à réfléchir aussi. C'est le thème de l'instrospection, de la descente en soi-même.



Elle s'apprête pour aller à une fête ou à l'opéra. Je n'ai plus la référence de cette peinture, mais il me semble qu'elle résume bien cette partie consacrée au miroir et à la toilette, au souci de l'image de soi.


Les deux miroirs

Dans certains cas, comme l'œuvre de Giovani Bellini, l'artiste joue avec deux miroirs.

Giovanni BELLINI - Jeune femme tenant un miroir - 1515

Avec le Titien, le thème de Vénus à sa toilette avec deux miroirs se retrouve au début comme à la fin de sa carrière de peintre:

Tiziano VECELLIO, dit TITIEN - La Femme au miroir - c.1515


Dans ce premier chef-d'oeuvre, du Musée du Louvre, datant de la jeunesse de Titien (1488/90 - Venise, 1576), l'harmonie de la composition et des couleurs exalte la beauté de la femme. Titien donne ici un prototype de l'idéal féminin caractéristique de la peinture vénitienne —tout ce que le Caravage n'aimait pas. Les deux miroirs, dont l'un est tendu par l'homme, permettent à la jeune femme de se voir à la fois de face et de dos : ce thème du reflet multiple, introduit à Venise par Giorgione, permet à l'artiste de montrer son habileté technique et sert à illustrer la supériorité de la Peinture dans sa rivalité avec la Sculpture.

TITIEN, Vénus à sa toilette, 1555

Quelques siècles plus tard, ce motif est toujours présent :

Frederick Carl FRIESEKE - La femme au miroir - 1911

Frieseke n'aurait-il pas donné une touche de dérision en montrant son modèle se regardant dans le petit miroir à main quand une large glace est devant elle ?


Le Miroir fatal

C'est le clin d'oeil à la Renaissance qui utilisait le squelette pour suggérer la vanité et la mort inéluctable. En ce sens, on a vu le portrait des époux Burgkmair (1527) par Lucas Furtenagel, figurant ainsi la vieillesse et la mort, comme dans les Vanités. Vers 1900, l'artiste britannique Herbert COLE (1867-1930) a repris ce thème dans un dessin intitulé "The Critic".


Herbert COLE - The Critic - c.1900


Le miroir fatal c'est aussi l'illustration d'une scène sentimentale comme l'aimait le second XVIIIè siècle.

GREUZE -  Le miroir brisé - 1763

Ici, ni vanité ni frivolité. Le miroir brisé signifie le malheur. C'est le fatum, le signe du destin. La jeune fille a l'air bien accablé. Elle avait sorti les bijoux, de quoi se poudrer, mais le miroir est tombé … C'est le signe d'une possible infidélité, le doute qui la ronge, la déception amoureuse qui est redoutée.














Par Rousseau - Publié dans : MIROIRS
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