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Le titre de ce roman publié en 1987 s'explique dans les toutes dernières pages du livre, quand Œdipa Maas apprend que la collection de timbres sera vendue par lots. Ça ne se passera pas chez Christie's mais à San Narciso dans un vieux bâtiment qui datait de la Seconde guerre mondiale, sur un plancher de séquoia, car nous sommes en Californie. Ne cherchez pas San Narciso sur votre atlas routier Rand McNally, ce comté n'existe tout simplement pas… Mais « San Narciso est dans le sud, près de Los Angeles » nous dit l'auteur, et du côté de Kinneret-among-the-pines.

Pourtant, que de choses sont véridiques dans cette philatélique histoire très "à l'ouest" ! Ainsi l'histoire des Thurn und Taxis — alias de la Tour et Tassis — qui créèrent des services postaux dans l'Europe de la Renaissance, ce qui a lointainement abouti à la création d'un jeu de plateau, et inspiré des jeux de rôle, comme une petite visite chez Google vous le révélera. Face à ce monopole du grand capital, puis d'US Postal, s'est dressé le réseau rival et occulte dénommé WASTE (!), organisation alternative de Tristero System, fondée par Trystero — triste héros noir et nocturne —  dont les traces se perdent dans "The Courier's Tragedy" de Richard Wharfinger, un spectacle auquel vous assisterez également à San Narciso en compagnie d'Œdipa Maas. Ne cherchez pas non plus ce Richard Wharfinger dans votre dictionnaire de la littérature anglaise car ce contemporain de Shakespeare n'existe évidemment pas... Le professeur Emory Bortz en est néanmoins le spécialiste et des exemplaires de cette œuvre théâtrale se vendaient chez Zapf, livres d'occasion, avec un crâne sur la couverture. Un navrant incendie réduisit en cendres la boutique, juste avant l'arrivée d'Œdipa, car cet idiot de Zapf croyait toucher la prime d'assurance. Rien à voir avec le Zapf de David Lodge !

Ce qui existe bel et bien dans ce petit monde romanesque de Thomas Pynchon, c'est donc une série de personnages singuliers et originaux. À commencer par cette Œdipa Maas, 28 ans et sans complexe, qui apprend que son ex-amant, le riche hommes d'affaires Pierce Inverarity, vient de décéder en faisant d'elle son exécutrice testamentaire. Le lecteur la suit tout au long de son jeu de pistes. Qui dit Œdipe dit psychanalyste, et voilà justement l'inquiétant Doktor Hilarius ; il a été formé à Buchenwald en disciple de Freud et non de Jung, avec des SS qui travaillaient « sur des cas de folie artificiellement provoquée » et « des scènes de Brecht à minuit » et lui, Hilarius, c'était le spécialiste des grimaces. En suivant Œdipa, vous rencontrerez aussi une fausse CIA, de faux Beatles et de faux uniformes nazis. Vous regarderez aussi un vieux film sur le débarquement des Dardanelles, tandis qu'elle se préparera de façon originale à une partie de strip poker contre son avocat. Et mille autres choses inattendues.

Malgré sa relative minceur, ce roman est un époustouflant monde abyssal, où l'on plonge sans bouteilles, sauf de vodka, tequila ou « vin de pissenlit ». Le "tout petit monde" des pynchonologues et pynchomaniaques ne peut que croître et prospérer — la nuit particulièrement. Et même sur Facebook.
 
Thomas PYNCHON
Vente à la criée du lot 49

Traduit de l'anglais par Michel Doury
Seuil, Points, 2000, 212 pages.
 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS