Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 


Placées sous le signe des « postcolonial studies », les interventions réunies dans ce livre sont issues d’un colloque qui s’est tenu à Paris en 2006. Ces textes se placent dans le double contexte de la célébration de la francophonie et des violentes controverses suscitées par les lois mémorielles, surtout celle de 2005, et par le discours du président Sarkozy à Dakar en 2007. La première partie recherche et analyse le retour de l’idéologie coloniale dans l’attitude de la France à l’égard de l’Afrique depuis les indépendances, notamment l'ingérence dans les affaires du Rwanda ayant conduit au génocide des Tutsis en 1994. La deuxième partie montre comment les mémoires de l’époque coloniale perturbent toujours le débat politique en France tandis que la littérature africaine se construit sur des représentations opposées à celle des paradis fiscaux. La troisième partie s’interroge d’abord sur l’intérêt et la réception du concept « postcolonial » marquée en France par de nombreuses réticences, tant éditoriales qu’universitaires, puis s’interroge sur l’essor de la littérature « francophone » en prenant appui sur des auteurs africains et antillais comme expression du postcolonialisme, tout en craignant pour la survie des langues africaines. 
 
* * *
Comme ce blog fait voisiner histoire et littérature, j'ajouterais des développements particuliers pour certaines communications :

Sous le titre « L'impossible débat colonial » Pascal Blanchard résume ses travaux montrant comment la colonisation imprègne toujours la culture populaire et savante bien après la fin du temps des colonies : «il serait trop simple – et faux –
de croire que les effets de la colonisation eussent pu être abolis en 1962, après la fin de la guerre d'Algérie marquant celle de l'Empire français.» Même si les programmes et les manuels scolaires ont évolué dans le bon sens, il en appelle à un nouveau développement de l'histoire coloniale de la France, faute de quoi « nous sommes condamnés à entretenir le mythe du "choc des civilisations", né avec l'entreprise coloniale, et prolonger cette vision tronquée de notre histoire nationale.» (pp.159-175)

Cette façon de voir est relayée par Françoise Vergès. Dans sa communication intitulée « Postcolonialité : retour sur une "théorie" », l'auteure, qui connaît bien l'île de La Réunion, rend certes hommage aux travaux d'Edward Saïd et à ses continuateurs. Mais elle dénonce la montée d'une ethnicisation de la mémoire, et d'une idéologie victimaire. De même faut-il prendre garde à ce qu'une certaine lecture du « Discours sur le colonialisme » d'Aimé Césaire ne conduise à « l'idée d'un temps précolonial pur et innocent ». Elle met de même en garde contre l'approche erronée d'une histoire linéaire et simpliste. « Cela suppose de se dégager progressivement  d'une tentation du bien, présente dans le discours de la décolonisation […] : ce discours de rédemption, de renouveau, de table rase du passé en vue d'un avenir meilleur où le mal (le pouvoir colonial) aurait été terrassé par le bien (incarné par le peuple).» (pp.277-288)

Les œuvres de plusieurs auteurs africains viennent démythifier le temps des colonies, comme celui qui a suivi et comme celui qui a précédé. C'est ainsi que ces citations de Yambo Ouologuem, Ahmadou Kourouma et Achille Mbembe viennent illustrer le fait colonial et le post-colonial dans l'article d'Anthony Mangeon « Écrire l'Afrique, penser l'histoire » (pp-303-329). L'usage du pastiche et du détournement, plutôt que de procéder de la notion des "logiques métisses", aurait plutôt à voir avec une configuration susceptible de « faire advenir un point de non-retour du colonial.»

Dans un texte intitulé "La littérature du Commonwealth n'existe pas" Salman Rushdie affirmait à juste titre qu'il ne s'agissait que de "littérature anglaise" faute de quoi on en ferait un ghetto. Reprenant cette réflexion, Éloïse Brezault dans sa communication intitulée "Qu'est-ce qu'un auteur francophone ?" (pp. 347-357) montre que passer par Paris, même ironiquement qualifié d'"arbitre du bon goût", permet aux auteurs africains de bénéficier d'une diffusion à laquelle ils ne sauraient prétendre autrement. La bande dessinée "Aya de Yopougon" a ainsi gagné un large public suite au prix remporté à Angoulême en 2006, de même que des polars africains comme ceux de Moussa Konaté sont maintenant bien connus grâce à la "Série noire".
    E. Brezault rappelle la liste des prix Goncourt attribués à des auteurs francophones :
1979 : Antonine Maillet, Pélagie la Charrette (Québec)
1987 : Tahar Ben Jelloun, La Nuit sacrée (Maroc)
1992 : Patrick Chamoiseau, Texaco (Martinique)
1993 : Amin Maalouf, Le Rocher de Tanios (Liban)
1995 : Andreï Makine, Le Testament français (Russie)
2005 : François Weyergans, Trois jours chez ma mère (Belgique)
Ajoutons en 2008 : Atiq Rahimi, Syngué Sabour (Afghanistan).

    Il n'y a là aucun écrivain venu de l'Afrique subsaharienne, mais le Goncourt n'est pas tout ! Le prix Renaudot vient de revenir à Alain Mabanckou en 2006 pour "Verre Cassé", il avait été attribué en 2005 à Nina Bouraoui qui n'est pas que bretonne d'origine, en 2000 à Ahmadou Kourouma et plus anciennement en 1968 à Yambo Ouologuen pour "Le Devoir de violence" (auteur que cite Alain Mabanckou à la fin de "Black Bazar", 2009), livre qui avait été accusé de plagiat, retiré de la vente par les éditions du Seuil, et finalement réédité au Serpent à plumes en 2003.

Naturellement, il faut aussi encourager l'édition en Afrique où 30 % des habitants de l'ancien Empire colonial parlent français. Koulsy Lamko (in "Comme un coeur obsédé" pp.359-370) ferme ce recueil en concluant que « la colonisation est un phénomène d'occupation mentale » et prône une écriture postcoloniale en langues africaines. Ainsi Boubacar Boris Diop a-t-il publié à Dakar en 2004 aux éditions Papyrus un roman en ouolof, "Doomi golo". Sera-t-il un jour traduit en français ? Et publié dans quelle collection ?


Catherine COQUIO (dir.)
Retours du colonial ?
Disculpation et réhabilitation de l'histoire coloniale

L'Atalante, Nantes, 2008, 380 pages.

Présentation des intervenants sur le site de l'éditeur


 
Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #HISTOIRE GENERALE