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• Maître de conférence à l'Université Paris I, Judith Revel a enseigné la philosophie dans un lycée de Seine-Saint-Denis de 2004 à 2006. Elle construit son ouvrage en alternant son expérience subjective de professeur et une analyse objective argumentée de l'état de la banlieue depuis les émeutes de l'automne 2005. « Qui a peur de la banlieue ? » nous invite à interroger ce sentiment obsessionnel dans les médias. Car la peur aveugle. L'auteur nous en convainc : « N'ayons pas peur de la banlieue, le Minotaure n'existe pas.» Celle-ci n'est pas un monstre, mais seulement des hommes, des femmes et des jeunes qui demandent à vivre dignement. Selon Judith Revel, l'embrasement de 2005 était un événement nouveau, inédit, « un signe paradoxal de bonne santé » des banlieues. Les pouvoirs publics n'ont pas voulu l'entendre, les médias l'ont interprété à contre-sens. On comprend vite pourquoi on fit peu de publicité à cet essai indigné, polémique, à cette diatribe contre l'État.

• Pendant les Trente Glorieuses, on logea dans les barres des cités, à proximité des usines, des hommes et des femmes « venus d'ailleurs »: réservoir de main-d'œuvre, ils vouèrent leur force physique et leur vie entière à la production. C'est la biopolitique de Foucault. Mais le travail a changé de forme, il est devenu plus immatériel, plus cognitif. Et rien n'a été mis en œuvre pour permettre aux ouvriers de suivre cette évolution : ni enseignement adapté, ni formations qualifiantes. Les pouvoirs publics ont refusé de consentir cet effort. Ces hommes et ces femmes sont donc devenus chômeurs puis exclus socio-économiques enfermés dans l'espace des cités sans transports en commun pour les relier. Le retour du vieux discours colonial y vit l'œuvre de la fatalité : ces « gens de couleur » ne pouvaient vaincre leur paresse « naturelle », ils restaient de grands enfants qu'il fallait surveiller. On déclara la banlieue « improductive ». Ces classes populaires qui n'étaient plus laborieuses devenaient dangereuses, même si on les consignait au ban" — leur "lieu" restant à la marge de la bonne société productive.

C'est dans cet état d'esprit que les médias ont rendu compte des émeutes de l'automne 2005. Les journalistes en ont occulté les causes et diffusé de fausses représentations des hommes et des femmes de banlieue. Ils restaient « ces gens là », un collectif sans noms ni visages, monstre désœuvré et menaçant. La banlieue devint a figure du Mal dans notre société, l'espace des cités une zone de non-droit. Judith Revel s'indigne des contre-vérités, des interprétations racistes et de 'image de « sauvageons » caillasseurs que le discours médiatique martelait au quotidien. La peur obsessionnelle ainsi entretenue a développé un fantôme collectif d'insécurité. De plus, en diabolisant les habitants de la banlieue on justifiait la nécessité de les contrôler. Depuis 2005, les pouvoirs publics avancent à la fois la prévention et le discours sécuritaire. Il faut anticiper les dérapages de ces populations que l'on rend responsables de leurs difficultés médicales, familiales et économiques. Le pouvoir fait jouer le calcul du risque : pour le réduire, il faut nettoyer, "karchériser". « Jusqu'à quand la démission cynique de l'État ?» lance Judith Revel. Plutôt que de reconnaître que la tragique transformation de la banlieue tient à son irresponsabilité, l'État la rend responsable de n'avoir pas su évoluer. Si entretenir la peur légitime la répression, brandir le tout sécuritaire occulte la dégradation des conditions d'existence des cités.

Certes les émeutes de 2005 n'étaient pas les premières mais d'une tonalité nouvelle selon l'auteur. La multitude métissée de « ceux de la banlieue » y a pris conscience de son unité : les subjectivités de ces hommes et de ces femmes ont choisi l'action commune pour le droit à une vie d'être humain et non à une aléatoire survie. C'est le processus foucaldien de subjectivation.

• Pendant deux ans, Judith Revel a pu prendre la mesure du degré de violence subie, de souffrance et d'humiliation des habitants de la banlieue. La paupérisation croissante amenait souvent à son cours des élèves au ventre creux. L'indignité de leur vie les laisse face au vide : et là tout peut s'enraciner, et d'abord l'extrémisme religieux. Elle a su écouter et comprendre ses élèves, leur donner du désir et les motiver sans jamais les juger. Car « quand quelqu'un est violent, c'est que sa vie est trop violente.» Et l'espoir renaît en Seine-Saint-Denis. L'auteur atteste des capacités créatives, de l'intelligence et de l'inventivité déjà à l'œuvre. Des projets prennent corps (sociétés de services - informatique - graphisme) grâce aux qualités singulières des habitants. Cette banlieue devient un laboratoire d'expériences.

• Depuis les émeutes de l'automne 2005, les pouvoirs publics et les médias entretiennent dans l'opinion la peur de la banlieue. Cette mystification occulte le désengagement de l'État, responsable de ce qu'elle devient. Si le besoin d'éducation et de formation bénéficie aujourd'hui de quelques opportunités en Seine-Saint-Denis, par exemple le partenariat de Sciences Po' avec les lycées ZEP, l'État va-t-il longtemps encore se croire le Lion de la fable et faire condamner la banlieue «ce[tte] pelé[e], ce[tte] galeu[se] d'où nous vien[drai]t tout le mal » français ?

Judith REVEL
Qui a peur de la banlieue ?

Éditions Bayard, 2008, 205 pages.
 

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES