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Une enquête sans précédent

Au recensement de 1999, on comptait 1 634 000 immigrés de 45 à 70 ans, dont 246 000 venus d'Algérie et 270 000 du Portugal. C'est cette tranche d'âge qu'a ciblée l'étude de Claudine Attias-Donfut, directrice de recherche à la Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse. Concrètement, les enquêteurs ont pu obtenir un échantillon représentatif de 6211 fiches pour réaliser – en 2002-2003 – cette première en France : une étude de l'enracinement des immigrés, définis comme personnes nées non-françaises hors de France (les Antillais ou Réunionnais ne sont donc pas concernées). Les nombreux éléments statistiques ainsi réunis permettent dans une première partie de dresser le portrait de ces immigrés, de dessiner leur monde, et d'analyser les "circulations migratoires" qui mesurent finalement l'enracinement ou non de ces personnes dans le pays d'accueil. Comme on ne saurait donner ici une information complète sur cet ouvrage, quelques éléments devront suffire à en montrer tout l'intérêt. D'autant plus, ce que l'auteur n'évoque pas, que l'INSEE refuse désormais de faire figurer des informations ethniques dans ses travaux : on n'est pas aux Etats-Unis ni au Canada.


La grande migration cosmopolite

Le début des années 1970 fut un tournant, tant par le pic des arrivants, et l'essor du regroupement familial, que par le début de la diversification des origines : par pays, par religions. De ce point de vue, sur cet ensemble des 45-70 ans, les catholiques forment 45,9 % (migrants venus d'Italie, Espagne et Portugal), 31,5 % de musulmans (Maghreb), 7,1 % de non-croyants (Amérique, Europe du Nord), 4,4 % d'orthodoxes (Europe de l'Est), 4,3 % de protestants (Europe du Nord), 3 % de bouddhistes (Asie orientale), 1,8 % de juifs (Tunisie) soit seulement 2,1 % de non-réponses.

Ces personnes présentent de fortes diversités dans tous les domaines. 63 % des 65-70 ans ne savent pas écrire le français ; 28 % des femmes de cette tranche d'âge ne savent pas le lire ; mais les immigrés plus jeunes encore en activité ont un niveau d'instruction meilleur, notamment les Africains plus souvent originaires des villes que les Maghrébins venus plutôt des campagnes. Faute d'indications sur les revenus monétaires, le regroupement par CSP confirme un niveau de vie modeste pour beaucoup. D'où une situation de pauvreté qui touche en priorité les personnes seules, a fortiori veuves et divorcées, qui n'ont pas nécessairement été actives dans le secteur formel. On sait que les femmes issues de nombreux pays du pourtour méditerranéen ont un taux d'activité inférieur.

Les années passées en France ne font pas disparaître les inégalités entre immigrés. Les problèmes de santé touchent plus les ouvriers (33 %) que les cadres (10 %) et parmi les ouvriers, les Turcs arrivent en tête, constituant 44 % des travailleurs ayant des difficultés de santé. Faudrait-il donc oublier l'expression «Fort comme un Turc» ? Sans doute s'agit-il plutôt du fait que les travailleurs turcs sont nombreux dans les pénibles métiers du BTP. De même, les codes culturels persistent bien, révélés par une question portant sur les relations familiales et demandant (a) si l'on doit toujours se comporter en accord avec ce que souhaitent les parents, ou (b) faire ce que l'on veut même si c'est contraire à leurs souhaits. À 75 % les Marocains penchent pour la réponse (a) contre 27 % des Européens du Nord, plus individualistes.

 

"Heureux comme Dieu en France" ?

La sociologue ne cite pas la fameux proverbe allemand, mais le lecteur est amené à y penser. Bien sûr, dans 16 % des cas la constitution des dossiers de liquidation de retraite a été difficile et 55 % ont peiné à réunir tous les documents nécessaires — qui s'en étonnerait vu la réputation de nos administrations ? La grande migration engendrée par les Trente Glorieuses et par la différence de développement Nord-Sud commence en effet à arriver à l'âge de la retraite.

Abdelmalek Sayad, présentait en 1986 ces retraités immigrés à la manière de Bourdieu : victimes d'une double marginalisation, par rapport au monde du travail et au pays d'origine. L'hypothèse développée ici par Claudine Attias-Donfut s'oppose à ce sombre tableau et présente donc une « vieillesse enracinée ». Rester en France allant de soi pour 91 % des enquêtés (en raison des enfants, du logements, des enfants ou des soins médicaux) dont 16 % qui justifient simplement ce choix de rester parce qu'ils s'y sentent "bien". Évidemment, il ne faut pas prendre

pour le modèle du retraité heureux les "célibataires géographiques" résidant en foyers de travailleurs alors que leur conjointe est restée au pays (1,6 % des couples). Le regroupement familial compte pour beaucoup… et les enfants sur place aussi.

Les 70 % de migrants turcs qui s'étaient mariés avant d'arriver en France montrent clairement une majorité d'unions entre personnes de même origine géographique et de même culture religieuse et assez logiquement ce sont les couples non-mariés qui sont d'origines différentes. Les unions inter-religieuses culminent chez les protestants (50 %), contre 20-24 % pour les juifs et bouddhistes, et seulement 6-7 % chez les catholiques et les musulmans. Ces derniers, s'ils sont Algériens, Marocains ou Turcs, sont ceux qui ont le plus d'enfants : 4 et plus pour 34 % des enquêtés (contre 16 % des autochtones). La taille des familles et les niveaux de revenus ont des conséquences en terme de logements.  Beaucoup d'immigrés ayant des enfants à charge sont locataires dans le secteur social (26 %) : ils sont d'abord Africains et Maghrébins. Sans surprise, ce sont les plus pauvres qui ont le plus à se plaindre des conditions de logement. Mais les "quartiers difficiles" ne sont pas vus comme tels par leurs habitants qui se plaignent plutôt de l'état des ascenseurs ou de l'insuffisance de la desserte de leur quartier par les transports publics. La discrimination a été perçue essentiellement par les Africains et les Maghrébins ; pourtant ceux qui se sentent le moins français sont les Portugais, suivis des Européens du Nord. À l'opposé, ceux qui se sentent le plus français sont les natifs d'Italie et d'Europe de l'Est.

Les réseaux sociaux contribuent à l'intégration, mais surtout dans la proximité. Car « contrairement à une vulgate persistante, la sociabilité des classes populaires est moins développée que celle des catégories favorisées et elle est davantage restreinte aux membres de la parentèle.» À l'extrême, les enquêtés ne citant personne parmi les relations ou les proches susceptibles d'apporter une aide en cas de nécessité sont moins de 10 %. La taille du réseau des relations est plus grande si la nationalité française a été acquise. Si la participation aux associations des 45-70 ans, avec 22 %, est la moitié de celle de l'ensemble de la population, elle monte à 58 % pour les immigrés de 60-69 ans, ce qui démontre une certaine réussite de l'enracinement. 93 % des immigrés retraités se sentent « bien en France » et 84 % de ceux qui ont la nationalité française ont voté aux dernières élections (2002) alors que les autres n'ont participé qu'à hauteur de 20 % à celles des pays d'origine.


Flux d'argent et flux d'hommes

« La réussite économique de l'immigré fait l'objet d'un partage au sein de la famille élargie.» L'argent circule principalement entre l'immigré et ses enfants, dans les deux sens, plus qu'avec le reste de la famille. Mais on ne dispose pas de statistiques financières précises analysant les transferts monétaires depuis la France vers les pays d'origine. Ces transferts sont principalement dirigés vers le Maghreb, la Turquie et le Portugal et les séjours temporaires permettent d'y ajouter des cadeaux.

Les allers-retours entre le pays d'accueil et le pays d'origine placent en tête les Portugais, aux racines villageoises restées fortes, et héritiers des grands explorateurs… « La nostalgie du pays d'origine  est moins répandue qu'on ne l'imaginerait sous l'influence des poètes et des écrivains qui l'ont magnifiée.» Au moment de prendre la retraite, seulement 1,7 % des immigrés envisageait de repartir ; les « oiseaux de passage » qui n'avaient travaillé que peu de temps en France n'avaient sans doute pas attendu. La retraite prise, seuls 7,4 % des anciens travailleurs immigrés disent que le pays leur « manque vraiment » ce qui en revanche concerne 18 % des femmes n'ayant jamais travaillé ici. Entre 7 et 8 % des 6211 questionnés ne sont jamais revenus au pays natal. Les "transmigrants" sont de plus en plus nombreux, pratiquent davantage les médias du pays d'origine et augmentent l'usage de l‘Internet avec la terre natale.

Si la retraite ne provoque que peu de départs définitifs, le choix du lieu de sépulture en provoque davantage. Le cas des Algériens est exemplaire : seulement 3 % envisagent d'y retourner vivre leur retraite, mais une majorité souhaite être enterré au pays (comme 56 % des Africains et Maghrébins, contre 33 % des Portugais). Le dilemme est en somme celui-ci : rompre avec les vivants ou rompre avec les morts ? Mais l'intensification des vacances et des voyages, peut faire conclure non à une "double absence", mais à une "double présence".

Voilà donc une étude qui rendra service à tous ceux qui ont à étudier l'immigration en général, et particulièrement la question de l'intégration des immigrés, dont on dit trop souvent qu'elle montre l'échec du modèle français. La réponse "réconfortante" qu'on trouve ici est néanmoins à nuancer en fonction de l'âge des personnes considérées. Enfin, de manière très "terre à terre", il n'est pas toujours très facile de distinguer à la première lecture quelle est la base du calcul des pourcentages : les 45-70 ans, les plus de 60 ans en général ou les seuls retraités ? Par avance je m'excuse d'éventuelles erreurs de chiffres.

Claudine ATTIAS-DONFUT
L'enracinement. Enquête sur le vieillissement des immigrés en France

Armand Colin, 2006, 357 pages.
 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #IMMIGRATION