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 SENNEP
un caricaturiste pour deux Républiques
 
 UNE CARRIÈRE DANS LA PRESSE DE DROITE

Le caricaturiste qui signait JEHAN SENNEP est né à Paris en 1894. De son vrai nom Jean Jacques Charles Pennès, il commença par rêver de devenir journaliste et fréquenta les commissariats pour nourrir les rubriques des "chiens écrasés". Contrairement à ce qui s'est écrit çà et là, il n'a pas commencé son activité de caricaturiste de presse après la Grande Guerre mais avant. En effet, ses premiers dessins pour la presse datent de ses seize ans. Il entreprit une collaboration avec Le Sourire —à partir du 29 décembre 1910 *— puis avec Le Rire.

À partir de
1920, à l 'Action Française , il fut le chroniqueur de la vie politique. Il publia aussi des dessins à Candide, l'Écho de Paris. Il a dirigé le Charivari en 1926-27, Il a illustré" Vingt Fables de La Fontaine" (1928) en les politisant à sa manière. Ses amitiés étaient plutôt du côté de la droite réactionnaire jusqu'en 1940 : il illustra des ouvrages polémiques de Léon Daudet, l'un des leaders de l'Action française.

En 1941, Sennep dessina contre Pétain et Laval
et se rallia à la France libre. Ce parcours peut surprendre, mais des militants des Croix de feu devenu PPF préférèrent aussi De Gaulle à Pétain. Après la Seconde Guerre mondiale, Sennep continua à célébrer De Gaulle et se moqua des Pères Fondateurs de la IVème République; il devint le dessinateur attitré du Figaro, jusqu’à son départ à la retraite en 1967 et son remplacement par Jacques Faizant, dont il put longuement savourer le travail puisqu'il mourut en 1982.

Sennep ne fut un dessinateur efficace que dans l'univers politique. Je ne mentionnerai donc que des dessins politiques. À partir de 1926, donc du Cartel des gauches, et jusqu'en 1954, ses œuvres ont été regroupées en albums, dont Wikipédia fournit la liste complète. Nous y piocherons quelques dessins, pour illustrer la mordante ironie de Sennep contre la gauche, plus particulièrement contre Léon Blum, puis nous évoquerons son regard porté sur la naissance de la IVème République.

LE STYLE DE SENNEP

Dans le plus ancien dessin que j'ai retrouvé et qui date de 1912, il met en scène des Allemands qui votent à la brasserie Schumpelnaus et découvrent "le bulletin rouge". On y découvre déjà cette tendance au grotesque obtenue en forçant le trait qui caractérise durablement sa production.

 
Le bulletin rouge, Le Rire, 1912


Après la Grande Guerre, il a bénéficié du métier de H.-P. Gassier, caricaturiste du Canard enchaîné. Grâce à lui, il se constitue un style plus personnel. Son trait qui ressemble à un fil de métal tordu avec une grande dextérité – j'en veux pour preuve notamment "La Mariée" figurant Léon Blum. Ce trait se suffit souvent à lui-même, son auteur faisant la plupart du temps l’économie des aplats noirs et utilisant la coumeur avec parcimonie – je pense au rouge du sang sur le papier de boucherie dans À l'abattoir les Cartellistes !!  Ses personnages, sont ressemblants mais de taille diverse pour appuyer  à la fois le trait physique et l'opinon du caricaturiste qui ne cache pas ses opinions partisanes. Le contraste typique auquel je pense en premier : dans Départ à Zéro, Duclos en petit patissier à côté du Général, si grand qu'on n'en voit que la jambe !

 

 
SENNEP, LÉON BLUM ET LA IIIème RÉPUBLIQUE



Plus qu'à la gauche en général, Sennep est hostile au communisme. À la veille de la grande crise, le PCF se situe dans une période de recul fort et le mouvement social connaît en 1929-1930 un minimum de grèves.
 
Manifestation de masse
 
Le premier mai 1929 - Un manifestant isolé défile, les forces de l'ordre sont partout. Les policiers portent la mousrache, qu'ils soient en uniforme ou en civil, comme le marchand de muguet. Pas encore l'époque où la vente du muguet est un secteur d'activité des militants du PCF.

SENNEP ET LE CARTEL DES GAUCHES

En 1924, le Cartel des Gauches, emmené par Léon Blum (SFIO) et Édouard Herriot (parti radical) gagne les législatives et gouverne jusqu'à la crise du franc (1926) qui se solde par la formation du  gouvernement de Raymond Poincaré qui rend au franc une valeur forte.

Avec Cartel et compagnie (1926) est Sennep mu par son antiparlementarisme et son hostilité à la gauche. Le Palais-Bourbon en vacance parlementaire à la veille des élections de 1928 est comparé à un théâtre de variété.

 
Relâche

Le mariage Blum-Herriot est l'objet des railleries mais Raymond Poincaré ne figure pas dans l'annuaire des députés. Arrêtons-nous sur la présentation de Léon Blum.
 
La Mariée. Sans doute la plus célèbre caricature de Blum par Sennep.

Sennep caricature prioritairement les députés socialistes et radicaux. L'album est constitué de de fiches signalétiques, comprenant des portraits "sommaires comme des exécutions"(E.Universalis), accompagnés comme dans les guides gastronomiques par des symboles pour indiquer l’appartenance à la Franc-Maçonnerie ("frère trois points"), la possession d’un ou de plusieurs châteaux, le montant de la fortune ("le sac"), la capacité à dépenser l'argent public ("panier percé").

Les explications des signes conventionnels sont fournies à la fin de l'album :



À l'occasion des élections législatives suivantes, celles du 22 avril 1928 qui voit l'échec du Cartel et le succès du camp de Raymond Poincaré, Sennep sort un album sur « du papier de boucherie » : À l’abattoir les Cartellistes !! (1928) et l'année suivante l'album Au bout du quai évoque par le détail les années 1928-1929.

 
La couverture comme l'album entier sont tirés sur "papier de boucherie"

Le premier album marqué par la métaphore de l'abattoir, s'ouvre sur la métamorphose d'Édouard Herriot en bovidé. (Tout le monde n'étant pas latiniste, on rappelle que Les Métamorphoses c'est un recueil du poète latin Ovide, du temps de Jules César).
 

 
Filant la métaphore du couple Blum-Herriot depuis le début du Cartel des gauches de 1924, Sennep représente Herriot en taureau et Blum en vache… enragée :

Retenons bien les lunettes, le profil chevalin, et les flèches du regard.


 
UNE CAMPAGNE DE LÉON BLUM
 

En 1928, Léon Blum n'a pas été élu. Il s'était présenté dans le XXè arrondissement, mais avait  été battu au second tour par Jacques Duclos. En mai 1929, le député socialiste de Narbonne, Eugène Montel démissionna pour laisser sa place à Léon Blum. Bien que très à gauche, cette circonscription "rurale" allait-elle élire un intellectuel juif et parisien, et –pire encore– un buveur d'eau ?


D'abord c'est la traversée de la Mer Rouge : les barriques de vin rouge s'écartent pour laisser le passage au candidat venu faire campagne. Son eau de Vichy fait d'abord déguerpir les habitués du "gros rouge" du Languedoc :

Leur sympathie socialiste les ramène à la table …

… à condition de ne pas trinquer à l'eau de Vichy, de Vittel, ou d'Évian.
 
— Que d'eau ! que d'eau !

Léon Blum tient les propos de Patrice Mac Mahon venu dans le Midi lors des inondations de l879. Les grenouilles sont à la joie. Les électeurs de Narbonne paraissent faire confiance à Léon Blum à condition de garder leur consommation pinardière. Opèrant « une conversion sensationnelle, compliquée d'un édifiant martyre, Blum est élu » (Sennep) :
 
On voit Blum à l'entraînement, puis son Baptême au gros rouge avec cette formule oubliée :
— Baisse la tête, fier Sicambre!…

Et finalement c'est le triomphe électoral. Blum repart en wagon-citerne de la Compagnie du Midi (il nationalisera les compagnies de chemins de fer en 1937, créant ainsi notre SNCF). Les électeurs de Narbonne lui son désormais acquis. Ils le rééliront en 1932 et 1936.

 
« Léon Blum et Aristide Briand sont ses cibles favorites (Grandeurs et Misères d’une conférence, numéro spéc. de Candide, 1930). À travers le premier, il vise le Cartel des gauches puis le Front populaire, et, à travers le second, les conférences internationales et le pacifisme.
« En 1931 et en 1932, il collabore régulièrement au Coup de patte dirigé par le chansonnier Martini, aux côtés de Poulbot, Bib, Raoul Guérin et Alain Saint-Ogan. Il réalise la plupart des couvertures et la totalité de la double page centrale de cette publication qui ne cache pas, à l’occasion de la parution de certains textes, son caractère antisémite.»
« Un autre numéro, Les Chefs-d’œuvre politiques (1938), emprunte ses compositions aux œuvres picturales du passé, ce qui permet de savoureux contrastes : Herriot est La Joconde, Mussolini l’Olympia, la servante noire symbolisant l’Abyssinie...» (E.Universalis).



Tiré sur papier de registre comptable, Le Livre de comptes de Stavisky (1934), est contemporain de la fameuse affaire d'escroquerie et de corruption qui fut à l'origine des émeutes de 6 février 1934, et qui porta l'anti-parlementarisme des années trente à un paroxysme. (NB. L'affaire Stavisky était un peu plus importante que l'affaire Clearstream!)


L'antiparlementarisme de Sennep n'est pas isolé dans la presse de droite des années trente. On peut aussi suggérer que sa manière de caricaturer Léon Blum fait des disciples, est imitée. J'en veux pour preuve des tracts ("papillons") distribués les formations d'extrême-droite à la veille du Front Populaire, en 1935. En voici trois exemples :



Ci-dessous Léon Blum est représenté dans la poubelle du "Palais Bourbeux", habillé en officier d'une armée étrangère. C'est le thème de la trahison juive (l'étoile sur le képi renvoie au régime marxiste-soviétique).

Sur ces deux tracts, la silhouette de Léon Blum est véritablement décalquée sur les dessins de Sennep et sur le dernier tract anti-SFIO, on retrouve une citation de Blum en "vache enragée" dans un album déjà évoqué. (Source : La chasse aux papillons à Paris en 1935. In Vingtième Siècle, n°11, juillet-septembre 1986.)

Pierre, Édouard et Léon est le recueil publié en 1936. Pierre, c'est Pierre Laval, que l'on reconnaît toujours à sa cravate blanche. Édouard, c'est bien sûr Herriot désigné par sa pipe et Léon ne se présente plus : le dessin a évolué vers une sorte d' "abstraction", où le binocle, les yeux et le balais redessinent le portrait habituel du leader de la gauche.

 

SENNEP DÉNONCE (FAIBLEMENT) HITLER, MUSSOLINI ET PÉTAIN



Hitler n'a été connu que bien plus tard pour avoir –comme Churchill– peint des aquarelles. On sait pourtant qu'Adolf Hitler a eu quelque relation avec la peinture avant de devenir dictateur. Ici se rencontrent Hitler massacrant certains de ses adversaires et concurrents lors de la Nuit des Longs couteaux (30 juin 1934) et la légende du « peintre en bâtiment » des années de jeunesse passées à Vienne puis à Munich.

 
L'album La guerre en chemise noire a été publié en 1945. Le Duce avec son effet de menton, les cheveux courts et le poing sur les hanches, n'est pas très original, convenons-en.
 

Adolf stratège
–Ca y est! à force d'étudier les principes de la retraite, j'ai encore attrapé mal aux pieds!...
Dessin de Sennep paru dans Front national (29-08-1944)

 

La guerre tourne mal pour Hitler qui désormais marche à l'envers. Avec toutes ces références, on peut se demander si Sennep n'en sait pas davantage que Hitler sur les classiques de la stratégie.


Le maréchal est présente ici comme "Philippe de Macédoine" : des influences multiples ont abouti à l'idéologie pétainiste dont Sennep s'est éloigné en 1941 pour se rallier à De Gaulle. Anti-vichyssois, Sennep reste cependant un homme de droite.

Ces caricatures qui concernent Mussolini, Hitler ou Pétain ne sont pas aussi violentes que celles qui ont pris pour cibles Herriot, Blum et les députés francs-maçons. Sennep s'éloigne comme à regret de ses prises de positions extrémistes.



 
SENNEP, DE GAULLE ET LA IVème RÉPUBLIQUE

SENNEP ET DE GAULLE

De Gaulle est célébré comme résistant (à Pétain et à Hitler), comme libérateur, et comme fondateur du nouveau régime. Si désormais Sennep représente Marianne, il montre surtout les députés du Tripartisme (1945-1947).

 

On reconnaît ici Maurice Thorez alors qu' un Français sur quatre vote pour le PCF.
En même temps, Jean-Paul Sartre rencontre un succès au théâtre avec la P… respectueuse. D'où le titre du dessin. Cette rencontre de deux événements simultanés ou à peu près est une technique qu'on retrouve aujourd'hui dans les dessins de Plantu. Bien sûr, Sennep en bon anticommuniste primaire, a ici une façon d'insister sur le respect du suffrage universel par le PCF qui dit en quelque sorte le contraire. Et comme le dira bientôt Guy Mollet, le PC n'est pas à gauche, mais à l'Est.
 
– Un Boulanger ? jamais !

Jacques Duclos, on le sait, a d'abord été apprenti pâtissier. Son ascension au PCF fait de lui l'un des président de l'Assemblée nationale en 1937, puis le chef occulte du PCF clandestin en 1941-1944 (quand Thorez est réfugié en URSS). Ici De Gaulle n'apparaît que par une jambe, mais on doit reconnaître un bout d'uniforme d'officier français. Certes, de Gaulle n'est pas le Brav' Général Boulanger qui fut près de tordre le cou de Marianne en 1887-1889, mais pour Duclos, n'est-ce pas « bonnet blanc et blanc bonnet » ?



Cadet Rousselle a trois maisons… Ici, la petitesse –également distribuée– concerne les partis qui soutiennent De Gaulle jusqu'à sa démission le 20 janvier 1946 et qui vont tenter de gouverner la France jusqu'à ce que Ramadier, socialiste, mette à la porte de son gouvernement les cinq ministres communistes, dont Thorez, le 5 mai 1947, ouvrant la voie à l'instabilité gouvernementale, en même temps que Soviétiques et Américains entraient en guerre froide.
Cadet Rousselle a trois maisons… en effet. Et elles ne lui plaisent guère : à quelques jours de cette nouvelle rupture au sein des gauches, le Général a lancé un nouveau parti plus à son goût le RPF, en 1947.

LA CONSTITUTION DE LA IVème RÉPUBLIQUE

En 1946, Sennep est très inspiré par le projet constitutionnel, le référendum, le "OUI" et le "NON". En tant que partisan de De Gaulle, il souhaite un pouvoir exécutif fort, comme le général l'a exprimé lors du Discours de Bayeux de juin 1946. Mais la réalité fut autre.

 
La petite couturière
— C'est un modèle de Wallon et Mac Mahon

Le changement , la rupture par rapport à la IIIème défunte vieille république sont attendus  par beaucoup de Français. La France doit avoir une nouvelle constitution démocratique. Les Français disent non au premier projet. Un second projet est adopté finalement par un inscrit sur trois. C'est un rafistolage à partir de l'ancienne constitution qui datait pour l'essentiel de 1875. L'amendement Wallon avait établi que le chef de l'État, élu pour sept ans, avait le titre de "Président de la République" et c'est Mac Mahon qui fut le premier. La petite couturière est Herriot, dit "la grosse", que les huissiers hissent au fauteuil de Président de l'Assemblée nationale. Il incarne la continuité des républiques. La IVème n'est pas si différente de la IIIème. Décidément, Sennep a du mal à se départir de son antiparlementarisme.

 
— Il est tout de même plus haut…

C'est donc De Gaulle le plus grand ! Édouard Herriot (toujours l'homme à la pipe) vient d'être élu à l'Académie française, le leader radical, non pas "sous" mais "sur" la coupole est encore dominé par le "grand Charles" qui s'est incarné en Tour Eiffel !

Avec la Vème République, De Gaulle sera à nouveau caricaturé. Les plus célèbres dessins ne seront pas ceux de Sennep —ni même de son successeur au Figaro— mais du dessinateur du Canard Enchaîné, dans la rubrique de "La Cour" où le général est métamorphosé en Louis XIV...

 
À consulter :
Christian Delporte, "On ne se relève pas d'un dessin de Sennep", revue L'Histoire - n° 154 - avril 1992, pages 60-63.

* précision apportée par Ch. Delporte que je remercie.

 
À voir sur Gallica, les illustrations de l'album Le tour du monde en 80 visas paru en 1959.
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