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Avant d'être le premier bassin touristique, l'espace méditerranéen a été le cœur marchand des siècles passés, quand les navires des cités italiennes se ruaient sur les ports des échelles du Levant. Cet espace méditerranéen fut aussi traversé par la ligne rouge du contact entre l'Occident chrétien et l'Islam, la guerre de course des Barbaresques succédant aux Croisades des Francs au temps d'un ancien "choc des civilisations". Puis les captifs chrétiens furent remplacés par des voyageurs éclairés ou gagnés à l'Orientalisme et par des colons après 1830. Parallèlement, les Turcs ottomans bâtirent un vaste empire qui s'étendait au Sud jusqu'aux frontières du Maroc, et au Nord menaçait Venise et Vienne. À son tour cet empire déclina en même temps que le nationalisme fit son apparition tout autour de la Méditerranée.

Évidemment tous ces gens se parlaient. Mais dans quelle(s) langue(s) ? C'est là qu'intervient la «lingua franca» que Jocelyne Dakhlia analyse avec minutie, dans son apogée du XVIe au XVIIIe siècle, et dans sa progressive disparition ensuite. Mais on sait moins bien quand la «lingua franca» s'est façonnée vu l'incertitude où l'on est de la disparition du latin en Barbarie : la conquête musulmane y aurait brûlé les livres, mais des survivances sont possibles. Du moins était-ce l'avis d'un voyageur des Lumières, un dénommé Poiron, de passage à Tunis en 1752. Les historiens et linguistes d'aujourd'hui s'accordent plutôt pour faire de la «lingua franca» un assemblage variable de parlers romans, plus ou moins additionné de mots arabes, qui s'est affirmé dans la conjoncture particulière de la piraterie des Barbaresques et de l'essor commercial de Barcelone, Marseille, Gênes, Livourne, Naples, Venise, etc... et qui s'est maintenu jusqu'au XIXe siècle.

Cette langue est généralement présentée comme le galimatias, le baragouin, le charabia — le sabir enfin —  des marins et des galériens, des captifs et des esclaves, des capitaines et des commerçants. Or, l'auteure démontre, citations à l'appui, que ce parler a débordé le cadre des échanges marchands. Qu'il est entré dans les maisonnées de Tunis et d'Alger, par les serviteurs esclaves, comme y entrait le parler berbère d'autres domestiques. Qu'il a pénètré dans les palais officiels du bey et du dey et dans les bureaux des administrations. Qu'il a gagné l'usage des diplomates pour vérifier les propos des interprètes, alias drogmans et truchements, ou pour préparer des textes diplomatiques en d'autres langues. Qu'il a même envahi les salons jusque vers 1815. Tout cela surtout entre Marrakech et Tripoli, dans ce qu'on appelle aujourd'hui le Maghreb. Pour le reste du monde méditerranéen, l'étude est moins éclairante, en raison d'une moindre documentation du côté d'Istanbul à Alexandrie.

Les travaux de Jocelyne Dakhlia nous permettent de rencontrer bien des personnages pittoresques usant  ou évoquant la «lingua franca» . Quand Louis XIV voulut se moquer d'une mission turque venue à sa Cour en 1669 il commanda le "Bourgeois gentilhomme" à Lulli et Molière ; pour faire vivre sur scène Monsieur Jourdain, ceux-ci consultèrent un diplomate apparenté à une famille de Smyrne, le chevalier Laurent d'Arvieux qui avait parcouru le Levant et l'Afrique du Nord et dont les "Mémoires" paraîtront en 1735. Comme lui, de nombreux diplomates et voyageurs, rédigèrent les souvenirs de leurs aventures, de leurs séjours volontaires comme de leurs captivités... Les savoureuses citations qu'utilise la chercheuse proviennent de multiples sources aux titres pittoresques. Citons pêle-mêle et pour nous en tenir au XVIIe siècle  : le frère bénédictin Diego de Haëdo et sa "Topographie et histoire générale d'Alger", parue à Valladolid en 1612, Chastelet des Bois qui publia en 1665 son "Odyssée ou diversité d'aventures", les "Relations de voyage" de François Savary de Brèves (1628) et la "Description de l'Afrique" d'Olfert Dapper (Amsterdam, 1686). Par contre, "Esclave à Alger" le récit de captivité de Joao Mascarenhas (1621-1626) a eu la chance d'être réédité par les éditions Chandeigne en 1993.

Après l'Expédition d'Égypte de Bonaparte, après le raid anti-esclavagiste de lord Exmouth contre Alger en 1816, après le débarquement français à Alger en 1830 et avec la conquête militaire, surviennent à la fois le déclin de la «lingua franca» — elle ne devint pas un créole — et son premier dictionnaire édité à Marseille en 1830 à destination principalement des officiers français. Par réaction nationaliste, le Maroc se replia sur lui-même au XIXe siècle et on y utilisa moins cette langue qui pouvait passer pour une amorce de la colonisation. L'auteur nous montre comment la domination coloniale, surtout en Algérie, poussa au face-à-face de l'arabe et du français, et au dépérissement de cette «lingua franca», progressivement réduite à un sabir minimal, et source de patois comme le savoureux pataouète des Pieds-Noirs de Bab-el-oued. Les humoristes alors s'en mêlent : R. Martin auteur des "Sabirs de Kaddour ben Nitram" (Tunis, 1952) ou Roland Bacri.

Aujourd'hui, l'essor de la recherche littéraire et historique dans le monde musulman fait espérer de nouveaux éclairages, probablement facilités par l'éloignement du temps des colonies. En revanche, l'insistance de l'auteur sur le "métissage" ne m'a pas vraiment convaincu car l'usage de cette notion m'a semblé davantage sacrifier à un effet de mode qu'à une nécessité historique ou argumentative. C'est un bien mince bémol à côté des extraordinaires découvertes que ce livre époustouflant— mais de lecture difficile — nous permet d'aborder.


Jocelyne DAKHLIA
Lingua franca. Histoire d'une langue métisse en Méditerranée
Actes Sud, 591 pages, 2008.

Ce livre a fait l'objet des Lundis de l'Histoire (France Culture) du 2 mars 2009.



 

 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE, #MEDITERRANEE