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Avec sa reliure noire et sa tranche argentée, le “Livre des Vanités” d'Élisabeth Quin a fièreallure. Le feuilleter le confirme : c'est un beau livre d'images. Mais le titre est trompeur. Passant  rapidement sur l'origine des vanités et sur leur place dans la peinture surtout hollandaise du XVIIe siècle, ce livre d'art traite essentiellement de la place du crâne dans l'art contemporain et non pas des vanités.

 

 

• Richesse du livre  

Les œuvres représentées couvrent une vaste période depuis la mosaïque d'un crâne de Pompéi jusqu'aux créations du début du XXIe siècle. Peintures, photographies, sculptures, installations, objets variés… Les arts plastiques sont judicieusement complétés par des poèmes, des citations, des entretiens avec divers artistes et avec un collectionneur (François Pinault spécialiste de l'art le plus actuel. L'art contemporain domine l'ensemble  du livre, multipliant les crânes, crânes à l'unité, et crânes en groupes.

Outre des œuvres figurant déja dans les articles "Vanités" de ce site, (Diptyque Carondelet de Jan Gossaert dit Mabuse, Vanitas de Jacob de Gheyn 1603, Grande Vanité de Sébastien Stoskopff 1641, Bas-relief en ivoire d'après Vésale 1640, Vanité de Philippe de Champaigne, Madeleine pénitente de Georges de La Tour, Vanité - Nature morte au portrait de David Bailly, etc), l'ouvrage d'Élisabeth Quin nous permet de découvrir une série de vanités anciennes et récentes. Exemple :

—  Calice de 1632 orné de pierres précieuses et d'une Cène (Château de Rosenberg, Danemark).

Vanité aux instruments de musique de Christian von Thumm (vers 1670-80) au Nationalmuseum de Stockholm.

Vanité d'Augustin Alexandre Thierrat (1789-1870) à la Galerie Claude Bernard, à Paris.

Vanité aux livres de Pierre Skira, à la Galerie Pierre Trigano, à Paris (1995).

Theatrum Mundi : Armadium, installation de Mark Dion, 2001.

Wasted Youth, installation de James Hopkins, 2006. Galerie Cosmic, Paris.

Calice de 1632 orné de pierres précieuses et figurant une Cène (Château de Rosenberg, Danemark). Le crâne occupe une position centrale et les os croisés ne sont pas sans rappeler le drapeau des pirates…

  Vanité aux instruments de musique de Christian von Thumm (vers 1670-80) au Nationalmuseum de Stockholm. La chandelle éteinte redouble la signification du crâne. Les lauriers sont un exemple de la vanité des succès terrestres.

Surprenante Vanité d'Augustin Alexandre Thierrat (1789-1870) à la Galerie Claude Bernard, à Paris. On a quelque hésitation à dater du XIXe siècle cette reprise d'un thème qui était à l'apogée deux siècles auparavant avec son sablier où le passage du temps est proche de la fin. Également une couronne de lauriers à peine discernable derrière le crâne et le pavot.

 

                       Vanité aux livres de Pierre Skira, à la Galerie Pierre Trigano, à Paris (1995).

Cette œuvre de Pierre Skira se situe dans le prolongement des vanités du XVIIe siècle tout en étant d'une facture plus moderne. Cet artiste, également historien de l'art, a réalisé d'autres œuvres de même inspiration.

                                     

                   Wasted Youth. installation de James Hopkins, 2006. Galerie Cosmic, Paris.
James Hopkins a réalisé plusieurs œuvres représentant des crânes et des vanités complètes. Dans l'album photo "Vanités" sur ce site on trouvera d'autres œuvres similaires de cet artiste.  Dans tous les cas, le crâne apparaît de façon centrale, en arrière plan des étagères qui structurent l'installation — autant dire qu'il vaudrait mieux regarder l'œuvre avec du recul que de près sur un écran d'ordinateur…

                                  

                Theatrum Mundi : Armadium, installation de Mark Dion, 2001.

L'œuvre de Mark Dion reproduite ici n'est pas exactement une vanité : plus qu'un crâne, c'est tout le squelette qui pose au centre de la composition. Cette installation s'inscrit dans la tradition des collections d'objets chères aux XVIe et XVIIe siècles, avec aussi les références habituelles des vanités (horloge, livres, objets d'art, etc).

  * * *

  • Livre des Vanités ou Livre des Crânes ?

La grande majorité des œuvres représentées dans ce livre se focalisant sur le crâne, on est conduit à s'interroger sur la conformité du titre au contenu. Suffit-il de montrer un crâne, et de le nommer "vanité", pour disposer d'une œuvre appartenant au genre (ou sous-genre) des vanités ? Non, évidemment. Il est plus facile de se limiter au crâne pour représenter des vanités ! Et avec plusieurs crânes, on aurait plus de vanités… L'album se clôt sur des étagères des catacombes du monastère grec du Grand Météore ; pourquoi pas sur l'ossuaire de Douaumont ou sur un musée du génocide khmer puisque l'accumulation fait l'art ?

De fait, l'ouvrage montre à merveille la prolifération de l'image du crâne, une sorte de marchandisation si l'on veut, accentuée par le style gothique des héritiers de Charles Manson, par des groupes musicaux qui ont su habilement faire du morbide leur fond de commerce. Mais les motos et les tatouages des Hell's Angels sont-ils des vanités ? Pas plus que les drapeaux des pirates… La provocation est assurément confondue avec la vanité. Le macabre est une chose, la vanité en est une autre.

Que les choses soient claires. Pour simplifier, il n'y a (quasiment) pas de vanités sans crâne, puisque le crâne est l'indication la plus directe qui soit de la mort, mais le crâne à lui seul ne fait pas la vanité. De même, toute nature morte n'est pas une vanité — malgré l'adjectif "morte" dans l'expression française — même si les vanités font partie des "natures mortes" ou "Still Life" ou "Stilleben" chez nos voisins.

Les "vanités" réfèrent à une civilisation particulière, marquée par le christianisme, et à un moment historique. Depuis les Lumières, la déchristianisation s'étendant à de nombreux pays, on peut comprendre que les vanités aient évolué. Qu'il y ait des détournements (dadaistes et surréalistes par exemple) cela se comprend. Mais qu'est-ce qui disparaît fondamentalement entre une vanité au sens "traditionnel" et les "vanités réduites à un crâne" si nombreuses dans l'ouvrage que signe Élisabeth Quin ? Non pas précisément des symboles de la foi chrétienne, mais l'évocation des connaissances, des arts et des sciences, des plaisirs de l'existence, — ce qui autorise à dire "tout est vanité—  ainsi que les représentations du temps qui se faisaient autrefois au moyen d'une chandelle qui s'éteint — ou des restes de repas pour évoquer un moyen que Daniel Spoerri utilise aujourd'hui encore.

Peut-on admettre comme vanités les "calaveras" du mexicain Posada qui, s'appuyant sur une tradition macabre locale dénonce surtout la corruption des riches et la misère des pauvres ? Introduire les – très remarquables – crânes de Nouvelle-Guinée (crânes d'ancêtres Asmat d'Irian Jaya du Musée d'art africain de Marseille), ou ceux du vaudou haïtien, qui ont les uns et les autres des significations particulières, n'est-ce pas tout mélanger ? N'est-ce pas une confusion brouillonne qu'on croit justifiée par la nouveauté de la mondialisation ou le multiculturalisme mal compris et sacrifier ainsi à "la sainte ignorance" (pour reprendre la formule d'Olivier Roy) ? ConclusionOn manque encore d'un ouvrage complet en français sur les vanités...

Élisabeth QUIN. Le Livre des Vanités. Éditions du Regard, 2008, 359 pages.

 

 

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