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Agrégé de philosophie et directeur de recherche au CNRS, Olivier Roy s'intéresse, dans cet essai, à l'expansion des religions hors de leurs cultures d'origine depuis les années 1980.

« Pourquoi des dizaines de milliers de musulmans se convertissent-ils pour devenir chrétiens ou témoins de Jéhovah ? (…) Pourquoi le salafisme, doctrine musulmane particulièrement austère, attire-t-il de jeunes Européens ?»  Selon O. Roy, il ne s'agit pas d'un “retour” du religieux qui n'a jamais disparu, mais d'une mutation, d'un changement de forme. Ce “revivalisme” religieux serait consécutif à la mondialisation et à la crise internationale des cultures. Les flux migratoires les déterritorialisent et les affaiblissent. Parallèlement, les diverses religions, ainsi exculturées s'exportent. O. Roy n'entend pas seulement les religions du livre, il y joint Bouddhisme et Hindouisme. Il n'est plus nécessaire de posséder des connaissances culturelles ni un savoir théologique et cultuel pour pratiquer une religion. Croire suffit car le salut ne dépend que de la foi. Le “pur” religieux porte mondialement le même message simple : l'amour en Dieu rapproche les hommes, unis dans la générosité compassionnelle. La religiosité a remplacé les religions.

« Cujus regio, ejus religio » : le pouvoir politique, traditionnellement, instrumentalise la religion pour asseoir sa légitimité dans les sociétés où chacun maîtrise les savoirs religieux qui organisent la croyance. Pour O. Roy, cette situation est aujourd'hui en voie d'obsolescence en raison de la déconnexion mondiale entre les marqueurs religieux et culturels. On ne transmet plus ces derniers, non plus que la connaissance profane de la religion du pays où l'on naît. La pratique peut se réduire à un conformisme d'apparence : le nombre d'ordinations dans l'Église catholique par exemple ne cesse de diminuer. Mais on peut aussi, à l'inverse, s'indigner, où que ce soit dans le monde, d'une culture non plus jugée profane, mais païenne : matérialiste et immorale. Il est donc nécessaire de s'en détacher pour sauver la pureté de la foi. Cette déculturation du religieux  caractérise le fondamentalisme, soit-il chrétien, salafiste ou juif. Seule “Sainte Ignorance” permet le salut.

Force est de constater l'expansion mondiale des “N.M.R.” – les nouveaux mouvements religieux – surtout ceux d'obédience  protestante, l'évangélisme et le pentecôtisme. Ce dernier connaît aujourd'hui le plus large développement mondial. Il s'est déculturé plus vite que le christianisme car il se centre sur le seul Saint Esprit, sur la vérité universelle de la parole divine, hors de toute référence culturelle. O. Roy souligne à quel point le texte biblique n'est convoqué qu'en brefs extraits décontextualisés et interprétés “au pied de la lettre”. Les “born again” – les nouveaux convertis – “parlent en langues” : ils pratiquent la glossolalie, chantant des sons qui ne font pas sens car seule compte la communion dans l'émotion collective partagée : des larmes à l'extase ou la transe, on vit l'amour divin. N'avoir aucune culture n'empêche pas “la réalisation de soi” au sein des “communautés de foi”, fussent-elles virtuelles comme l'i-church. Se déclarer “croyant” ne suffit plus, pour les fondamentalistes chrétiens ou musulmans. On doit prouver sa foi au quotidien !

 

Face au délitement du lien social, le “revivalisme" répond aujourd'hui, prétend O. Roy, à une demande, à un besoin individuels. Alors que l'on héritait d'une religion, aujourd'hui on la choisit, on se la “fabrique” en s'aidant du marché du religieux : marqueurs vestimentaires (T-shirt à l'effigie de Benoît XVI), alimentaires (kasher, hallal) ; en participant à des fêtes désacralisées (Noël et l'Aïd) selon la sensibilité de chacun. Ces marqueurs religieux deviennent les nouveaux marqueurs identitaires du converti, bien plus chargés de sens pour lui que ceux de sa culture. Quelque forme qu'il prenne le “revivalisme” promeut le vécu, l'expérience religieuse d'un émotionnel communautaire. Ce “pur” religieux – déculturé – permet des conversions mais aussi des alliances complexes, changeantes, individuelles ou collectives. O. Roy en tire l'impression d'une grande confusion car, paradoxalement, des communautés de foi peuvent être amenées – guidées par leur pasteur, leur “directeur”  – à soutenir des partis politiques. C'est le cas, entre autres, en Polynésie française où l'église protestante (*) soutient les Indépendantistes. O. Roy mentionne aussi ce phénomène dans l'Islam ou en Inde.

✺ Le monde est entré dans « le temps de la religion sans culture » en raison de la crise mondiale de la transmission culturelle. Olivier Roy met magistralement en évidence le “revivalisme”, nouveau mythe moderne, protéiforme, du salut par l'Ignorance. Certes, J.J. Rousseau prétendait que “le bonheur est dans l'ignorance” : mais il faisait allusion à celle de l'Âge d'Or et du paradis de l'enfance. Il déplorait que depuis que l'homme a mordu la pomme de la connaissance, de la culture, son salut – si ce mot a un sens – ne puisse plus jamais en faire abstraction.

Olivier R O Y. La Sainte Ignorance.

Le temps de la religion sans culture. Seuil, 2008, 276 pages.

 

(*) Précision apportée par M. Yannick Fer, spécialiste des églises pentecôtistes de Polynésie : L'église  évangélique  de Polynésie française – appelée église protestante ma'ohi depuis 2004 – est l'église protestante historique de Polynésie française ; issue de la London  Missionary Society (LMS, présente à Tahiti à partir de 1797) elle rassemble autour de 40% de la population et soutient effectivement la revendication d'indépendance. Ce qui n'est pas le cas des églises pentecôtistes (la principale étant les assemblées de  Dieu de Polynésie française).

(Note du 12.02.2009)

 

 

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES