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La littérature africaine, spécialement en langue française, n'avait encore jamais connu un tel succès dans l'Hexagone. Pourquoi ce succès ? Bien sûr, il y a la part de l'exotisme, de la mondialisation, de l'ouverture aux autres civilisations par les médias et le tourisme. Simplement, ceci vaut aussi bien pour le roman chinois ou latino-américain! Pour essayer d'y voir net, sans doute faut-il se pencher sur la langue, les histoires, les thèmes que nous proposent les auteurs africains. Quels sont donc aujourd'hui les particularités du "roman africain" de langue française ? On peut en envisager plusieurs : le choc des cultures, la place des femmes avec le contraste entre générations, le village isolé ou le quartier populaire urbain, la barbarie venue du passé esclavagiste, les chocs de la colonisation puis des indépendances. Alors se met en place comme une fascination de l'Afrique, si pauvre par l'économie, si riche par les symboles. Léonora Miano, originaire de Douala (Cameroun) où elle est née en 1973, est installée en France depuis quinze ans. Avec « L'intérieur de la nuit » elle a écrit un roman-choc où l'on retrouve ces thèmes sauf un : l'influence de la langue locale. En effet le texte est écrit dans un français classique, une langue totalement hexagonale sans tournure exotique, qui refuse les expressions populaires et l'emploi de termes empruntés aux langues africaines. L'écriture, précise, crée une atmosphère oppressante, sans fioritures ni folklore. À certains moments, on reçoit les mots comme un coup sur la figure.

• Un village africain comme les autres

L'action se passe à Eku, un village africain isolé dans un pays imaginaire, le Mboasu. L'exode rural règne ici comme ailleurs ; la plupart des hommes du village travaillent au loin, à la Ville
où règne le mal comme dans un roman de François Mauriac. Ils ne reviennent qu'en donneurs de leçons : «Lorsqu'ils passaient pas le village, ce n'était que pour y déposer des miettes, faire tonner leurs voix en distribuant des consignes dont ils ne pourraient superviser l'application.» Ils ne s'impliquent pas assez dans l'éducation de leurs enfants : les garçons prennent tôt la route de la ville et de ses risques :
 
« Dès l’âge de douze ans, les garçons n’étaient que rarement envoyés à l’école. Ils se rendaient à Sombé, la ville située à quelques kilomètres de là, pour y effectuer de menus travaux. Leurs activités leur rapportaient quelques pièces, des billets cornés, ou encore des choses qu’ils acceptaient en échange de leurs services : de l’huile, de la farine de manioc, des vêtements usagés, du pétrole pour les lampes. Certains avaient disparu dans cette ville. D’après ce qu’on disait, elle pullulait d’individus corrompus qui se livraient à toutes sortes de trafics. Ces personnages avaient la réputation d’enlever les enfants et de les vendre à des propriétaires terriens qui en faisaient des esclaves dans les pays voisins.»

tandis que les filles demeuraient sur place car « nul n'avait jamais eu l'idée saugrenue de les faire étudier…» Cela me rappelle ce proverbe africain : « Si ta sœur va à l'école, tu mangeras son porte-plume.» Mais Ayané, elle, est l'exception à cause de ses parents. Elle revient en visite au village après des études dans la capitale puis en France. Son père Eké était un villageois doublement original  : il n'était pas paysan mais artisan, vivait de poterie et de statuettes, et surtout il n'était pas polygame. Il avait épousé Aama, originaire de Losipotipè, en banlieue de Sombé, autant dire une "étrangère", une fille de la ville, là où l'eau jaillit des fontaines publiques. Contrairement aux autres villageoises, Aama ne cuisinait pas en plein air devant sa case, mais sous un abri de tôle, se reposait sur une chaise longue et utilisait son jardin pour faire pousser des fleurs. Avec de tels parents, Ayané est une fille en marge, au village on l'a crue un peu sorcière. De passage au village, maintenue à l'écart, perchée dans un manguier, elle va tâcher d'observer les événements d'une nuit fatale dans un pays d'Afrique équatoriale.

Le Mboasu, autant dire le pays des bantous, a été colonisé par la France et pour Ié, la vieille femme, ça avait été un peu utile mais superficiel :

 
« La France, c'était seulement des missionnaires blanches qui avaient créé un dispensaire, à quelques kilomètres de là, un peu plus loin que la source où les femmes puisaient l'eau. La France, c'était seulement les premières écoles du pays, dirigées par les mêmes missionnaires qui prêchaient une foi que jadis ses pères avaient feint d'épouser.»

L'indépendance a eu lieu mais la guerre revient : est-elle civile, tribale ou internationale ? Nul ne le sait, mais dès l'incipit le lecteur en a été averti :
 
« Nul ne pouvait quitter le village. Le semaine passé, on était venu le leur dire. Qu'il ne fallait pas bouger. Qu'on leur ferait signe. (…) Depuis un temps qu'ils ne mesuraient pas vraiment, le pays alentour était occupé. Ils ne savaient pas bien d'où venaient les occupants, encore moins ce qu'ils voulaient réellement.»

Ce qu'ils voulaient ? On l'apprend à l'intérieur de cette nuit tragique. Effacer toutes les traces de la colonisation, retrouver l'authenticité de la vieille civilisation africaine rêvée héritière de l'Égypte des pharaons, pure dans sa magie et sa barbarie anthropophage. En «architecte d'un monde nouveau» qui soit semblable à l'archaïque, comme un Mao du Grand bond en arrière, Isilo endoctrine le village, explique sa mission : régénérer la vieille Afrique, origine de la civilisation mais devenue « la fosse septique du monde».


Le drame du "retour forcené aux valeurs ancestrales"

À la nuit tombée, «la  nuit est un calice rempli de sang…», des hommes armés pénètrent dans Eku. Isilo, le chef des miliciens, ordonne à la population de femmes de vieillards et d'enfants de lui livrer des garçons et des filles. Pour soutenir l'effort de guerre contre les «envahisseurs» nordistes. Isilo veut aussi sacrifier un adolescent et imposer aux villageois un repas cannibale au prétexte d'un retour à la tradition. La résistance est inutile : Isilo a commencé par faire assassiner Eyoum, le vieux chef du village, par Epa, l'un des gamins qui traduit les propos des miliciens, puis a logé une balle dans la tête d'Idun quand elle s'est mise à protester contre le meurtre de son époux.

La barbarie est arrivée. Les miliciens organisent le sacrifice humain ; le sort désigne Eyia, le petit frère d'Epa, pour être tué, cuisiné et mangé par les villageois, et Esa doit le mettre à mort et Ekwé le dépecer sous la contrainte. Les cuisinières se mettent à l'ouvrage et tout est consommé et partagé. Après cette sinistre parodie d'eucharistie, les miliciens repartent avec leurs enfants-soldats, reste « le village en apparence intact et cependant dévasté ». Esa est tué par vengeance, par sa femme Inoni.


Sur la route du retour vers Sombé, Ayané traverse des villages réduits en cendres par l'armée rebelle. À Losipotipè la terreur règne : rue déserte en plein jour. Les cousins d'Ayané sont barricadés chez eux, passifs eux aussi. L'intimité forcée est favorable aux réflexions entre Ayané et sa tante Wengisané :

 
Si les habitants de Sombé avaient accepté de s'enfermer chez eux, c'était que ceux qui les y avaient contraints étaient puissants. Ils avaient des faux nez pour parler à leur place, mais ils n'avançaient pas masqués. Loin de là. Tout le monde savait de quoi ils étaient capables. Et tout le monde s'était préparé à les voir triompher et monter sur le trône du père. Ayané continua d'interroger sa tante:
– Et ça fait combien de temps que la ville est morte?
– Deux jours seulement. Ça se termine demain, je crois. Après, on ne sait pas ce qui peut se passer.
– Mais ces rebelles, qui les a armés, qui les soutient? demanda la jeune femme en pensant que ces nouvelles milices n'avaient pas pu apparaître par magie et acquérir si vite autant d'influence. Ils avaient sans doute plus que des complicités locales. Encore une fois, Wengisané haussa les épaules:
– Comment savoir! Tu sais, les armées mercenaires fleurissent un peu partout sur le continent. Ce sont essentiellement des aventuriers, prêts à épouser la cause du premier illuminé capable de les payer. Il y a un noyau dur d'activistes, mais le reste de la troupe est constitué de mercenaires et d'enfants arrachés çà et là...

 Wengisané et Ayané reviennent au village en voiture avec des tissus et des produits alimentaires. Mais aux yeux des vieilles femmes du village, cette aide n'est pas de la générosité, car ça vient de « la fille de l'étrangère», seulement « pour faire sentir aux femmes d'Eku combien elles étaient pauvres.»  Après qu'une veillée funèbre a réuni toutes les femmes, l'incompréhension persiste et seule Inoni souhaite expliquer à Ayané ce qu'elle n'a pas vu durant la nuit tragique. Ayané reste convaincue  que « les ténèbres [sont] plus épaisses en Afrique  qu'ailleurs » surtout quand les paysannes viennent l'accuser du suicide d'Inoni après sa confession. La vieille Ié tranche à nouveau : « Tu es une sorcière par nature (…) Tu apportes le mal, et nous ne pouvons t'accepter parmi nous.» Autrement dit : "Quand l'Afrique se réveillera, on la renverra se coucher !" comme j'entends prophétiser Gaston Kelman à la radio en ce matin du 10 mai 2006.


Un roman engagé

En France, le roman engagé a eu son heure de gloire après 1945 avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, puis il a eu ensuite et durablement mauvaise presse. Léonora Miano a osé y revenir, « ce n’est pas un roman sur le cannibalisme, déclare-t-elle au Nouvel Observateur, mais un roman où il y a une scène de cannibalisme. Cette barbarie peut être lue comme une métaphore des dangers du retour forcené aux valeurs ancestrales. Les villageois acceptent cette abomination parce qu’ils ont peur, parce qu’en Afrique on ne combat pas le mal : on s’y soumet avec l’espoir de lui survivre.»
À travers cette histoire de Noirs qui se mangent entre eux, l'auteure a voulu aussi attirer l’attention des Africains sur leur responsabilité propre dans ce qui leur arrive. Les malheurs d’Afrique ne viennent pas toujours d’ailleurs. « Il y a aujourd’hui en Afrique des enfants qu’on traîne à la guerre (les “enfants soldats”) et qu’on force au cannibalisme, d’autres qu’on tue à l’arme blanche. C’est aux Africains de le dire et je parle en tant qu’Africaine. Je veux juste que ça s’arrête.»

Ces extraits de la fin du roman résument la façon de voir de Léonora Miano sur le continent des origines. D'abord l'omniprésence d'une culture de la mort :

 
La mort était partout dans la misère insalubre de l'Afrique. La mort était partout dans l'ignorance des populations. Et la mort était dans les traditions. Dans ces comportements nécrophiles qui impliquaient souvent la conservation des crânes des trépassés. Dans les pratiques de sorcellerie, où des potions étaient fabriquées avec de la poudre d'ossements humains ou avec des viscères. Dans certains rituels qui pouvaient parfois finir en bains de sang, et personne ne s'émouvait outre mesure devant le décès de cette femme qui n'avait pas été suffisamment endurante, suffisamment femme, pour retenir les flots de sang répandus lors de son excision. La mort avait fait de l'Afrique son royaume. Il suffisait de voir les nuées de mouches qui couvraient de leur ombre des territoires entiers pour n'en pas douter, la mouche étant gardienne de la mort. Il semblait cependant à Ayané que l'être africain qui méprisait cette mort multiforme, dansant et riant sur son dos, courbait l'échine devant elle sitôt qu'elle s'incarnait dans des chefs. Elle prenait forme humaine, tenait le chasse-mouches, arborait la chéchia en peau de panthère, et sévissait tout son soûl.

Léonora Miano expose en anthropologue et en féministe une analyse de la structure familiale d'un pouvoir bloqué au-delà de la décolonisation :
 
Tuer le père n'était pas envisageable dans ces parages, et les patriarches jouissaient du pouvoir suprême. C'était pour cela qu'ils étaient tous prêts à tout. Pour tenir dans leurs mains la puissance de celui qui dirait la loi. Celui que nul ne jugerait jamais. Père de la nation. Père de la révolution. Père fondateur. Grand libérateur. Celui qui jadis se déplaçait à dos d'hommes et qui disposait désormais de berlines climatisées et d'un avion personnel. Celui dont les serviteurs étaient jadis enterrés vivants et qui faisait aujourd'hui vivre son peuple dans les souterrains du manque et de l'obscurantisme. Cette terre n'avait connu que des pères au cours des âges. (…)

L'auteure développe enfin ses doutes sur la capacité des politiciens à sortir l'Afrique de son mal-développement, qu'ils soient caciques du parti unique, ou chefs rebelles :
 
Wengisané expliqua tout ce qu'elle croyait savoir de cette rébellion et de ceux qui la conduisaient. Ce dont elle était certaine, c'était qu'il viendrait tôt ou tard un moment où les leaders de l'opposition, ceux qui servaient pour le moment de prête-nom aux rebelles, s'en iraient négocier en catimini avec le pouvoir. Les nouveaux visages de cette fronde étaient souvent ceux de trentenaires au chômage depuis qu'ils avaient quitté l'université. Ils voulaient maintenant leur part du gâteau, n'agissant que pour se frayer un chemin jusqu'aux hautes sphères. Une fois parvenus là-haut, ils retourneraient leur veste comme tant d'autres l'avaient fait. Tous les prétendus opposants au régime avaient été enfantés par le parti unique. Le chef de l'Etat les avait sortis de sa manche lorsque les bailleurs de fonds s'étaient mis à réclamer des avancées démocratiques, et qu'il avait fallu instaurer le multipartisme. Tous ces gens-là finiraient par former un gouvernement d'union nationale, dans lequel quelques-uns des tenants de la fronde obtiendraient des ministères importants, jusqu'au jour de leur disgrâce. Les rebelles l'auraient dans le baba. II ne serait pas bien difficile de démontrer qu'ils n'étaient pas légitimes. Elle pensait que même en Afrique, des individus ne pouvaient pas simplement prendre les armes pour imposer leurs volontés à des peuples souverains. Ce terme surprit Ayané qui ne voyait pas bien à qui on pouvait l'appliquer:
– De quel peuple souverain parles-tu?

Ces considérations correspondent aux analyses du grand connaisseur de l'Afrique subsaharienne qu'est le journaliste du "Monde" Stephen Smith dont l'essai intitulé: "Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt"  a été publié chez Calmann-Lévy en 2003.
 
    Léonora MIANO   
L'intérieur de la nuit
Plon, 2005, 208 pages.
 
Entretiens avec Léonora Miano 
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