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En 1978, Volker Schlöndorff a tiré de l'œuvre de Günter Grass un film qui a eu paraît-il une bonne critique mais que je n'ai pas vu. Mon analyse n'en sera donc pas influencée. Paru en 1960, en pleine ère Adenauer, dans une RFA pas encore sortie des grands procès du nazisme, tout juste admise  dans l'OTAN et dans la CEE , le roman de Günter Grass a été nécessairement marquant : choquant pour les uns, requinquant pour les autres. Alors que de beaux esprits, d'Allemagne et d'ailleurs, s'interrogeaient « Comment écrire après Auschwitz ?» ou « Peut-on rire de tout ?» voilà qu'arrive ce récit autobiographique d'un nain, attardé physique et attardé mental, qui se moque de tout, raconte la guerre mondiale comme une rigolade plus qu'une épopée, sans le moindre respect des morts, les Juifs comme les autres, sans dénoncer les nazis et surtout pas leurs chefs. Contrairement à ce que j'avais cru comprendre jadis dans une première lecture marquée par une caricature ancienne où Hitler figurait en marionnette jouant du tambour... Laissons tout cela. Et considérons humblement ce que Grass nous donne à lire.

I - "Mon Combat", version nain

C'est chronologique — avant-guerre, guerre, après-guerre — afin de rythmer le récit des aventures d'Oscar. La plupart des présentations du "Tambour" évoquant trop vite le dramatique monde des adultes vécu par le regard implacable d'un enfant de trois ans, parfois même réputé intelligent, il convient d'abord d'entrer vraiment dans le détail des faits pour apprécier cette œuvre.

Première partie. Près de Danzig, en pays kachoube, c'est là que tout commence. Anna Koljaiczek abrite sous ses quatre jupes un jeune gars, incendiaire à ses heures, recherché par des policiers. Cette aventure donne naissance à Agnès, qui à son tour donnera naissance à Oscar, sans qu'on sache vraiment de quel père : Matzerath ou Bronski. Le premier est épicier à Danzig (comme les parents de Günter Grass), ses talents de cuisinier dépassent ceux de commerçant et laissent plus loin encore ses capacités à être un mari et un père. Quant au second, c'est surtout l'amant d'Agnès, jusque sous les yeux d'Oscar qui, depuis l'âge de trois ans a refusé de grandir et choisi de ne pratiquer d'autre jouet que le tambour et d'exercer sa voix vitricide. « Je résolus de n'être pas un politicien comme Adolf.» L'année de ses 14 ans, en 1938, il voit sa mère mourir après s'être forcée à consommer du poisson en folle quantité (mais pas de… turbot).

Deuxième partie. À l'été 1939, lorsque les Allemands attaquent la Pologne, Oscar et sa famille se trouvent au cœur de l'affaire, à Danzig, ville-libre créée en 1919 sous les auspices de la SDN. Matzerath est membre du parti nazi qui contrôle Danzig depuis les années trente, et Bronski est employé à la Poste polonaise qu'il rejoint avec Oscar juste avant l'attaque nazie ! Bronski est pris et fusillé tandis que les gentils SS trouvent une placent à l'Hôpital municipal pour Oscar qui leur avait paru maltraité par Bronski ! Récupéré par Matzerath, Oscar tombe amoureux de Maria, l'employée qui a remplacé Agnès à la boutique puis dans le lit du boutiquier. Quant naît Kurt en 1941, il s'en imagine le père. Le nain Bebra permet à Oscar de passer quelque temps à la Propaganda Staffel : son Théâtre aux Armées visite la France occupée et ne quitte la Normandie que lors du débarquement du 6 juin 1944 ; cet événement se solde par la mort de la naine Roswitha.
La guerre se déroule sans gros dommage pour Danzig jusqu'à ce qu'arrive l'armée russe. La ville brûle, spectacle grandiose contemplé des toits du faubourg par un petit fils d'incendiaire, heureux et ironique : quand brûle la rue des Bouchers, ça sent le rôti du dimanche, un peu trop brûlé toutefois. Évidemment, les soldats de Rokossowski se conduisent mal. Ils pillent et violent les voisines tandis qu'un kalmouk tue Matzerath au moment où il tentait de se débarrasser de l'insigne du parti (NSDAP) qu'Oscar n'avait pas charitablement gardée. Des réfugiés affluent et parmi eux Mariusz Fajngold, qui a tout perdu à Treblinka et dont Oscar se moque à cause de ses deux manies, l'une d'évoquer constamment sa famille juive victime du génocide, et l'autre de tout désinfecter à Danzig comme au camp car les Russes ont apporté des poux.
Lors des obsèques de Matzerath, Oscar sent en lui un changement : il abandonne son tambour dans la tombe et se remet à grandir... jusqu'à 1m 23. Mais sa voix vitricide est fichue — peu importe puisque les bombardements ont eu raison des vitres par millions. Bientôt c'est l'évacuation vers l'Ouest des Allemands et il faut se séparer de la branche polonaise de la famille : Oscar ne reverra plus sa grand-mère Anna aux nombreuses jupes.


3e partie. Le transfert de Danzig à Düsseldorf est un calvaire, fatal à un vieux passager ancien colleur d'affiche social-démocrate et antinazi, sans compter que des pillards arrêtent les trains et détroussent les voyageurs. Peu après, notre Oscar, remis sur pieds vivote comme marbrier, modèle et musicien. Ces expériences se mélangent, lassent le lecteur le plus assidu par leur apparente insignifiance. Certes, Oscar rejoue du tambour et fait retomber en enfance son public de plus de 50 ans à la "Cave aux Oignons" puis à l'occasion de tournées organisées par Maître Bebra qui le sort ainsi de la misère matérielle. Certes, Oscar retourne en pèlerinage en Normandie avec le soldat Lankes qui décorait les blockhaus. Certes, Oscar tombe encore amoureux d'une infirmière, Dorothée, mais à la fin il se pourrait qu'on l'accuse de l'avoir assassinée.
Cette troisième partie, la plus courte, n'a pas le souffle des deux premières et si on arrive en plein bonheur de lecture à la fin de la deuxième partie, alors peut-être vaut-il mieux s'en tenir là.


II - Une thématique inépuisable

Roman d'une ville. Même si la ville est séparée du Reich de 1919 à la conquête de la Pologne, le port de la Baltique qu'est Danzig est un monde en soi où se bousculent les souvenirs des siècles passés. Le fer-blanc du Tambour ("Blechtrommel" en allemand) est peint de rouge et blanc ; il est donc aux couleurs de la Pologne dont les rois ont dû combattre tous leurs voisins, sans parvenir à éviter les partages. À travers l'histoire de Danzig (aujourd'hui Gdansk) c'est toute l'histoire de la Baltique et de l'Europe centrale qui est évoquée à certaines pages avec ironie. Ainsi les Suédois aiment tant la ville qu'ils l'assiègent à plusieurs reprises. Plus tard, la Prusse conquérante est présentée comme la championne des installations de régiments ; ils sont évoqués dans un inventaire à la Prévert. Dans la IIIe partie, ce centre du monde ancien a été rendu inaccessible à Oscar par le début de la guerre froide et la mise en place du rideau de fer. En ce sens la comparaison avec "Berlin Alexanderplatz" d'Alfred Döblin ne peut être que partielle.

Roman picaresque. À chaque chapitre, des personnages nouveaux, innombrables, surgissent et tous veulent avoir leur quart d'heure de célébrité quitte à ce que leur évocation brise le fil du récit. Ces gens du peuple, le roman allemand en avait déjà usé en abondance ; c'était le héros anonyme de la société moderne, dans "Petit homme, grand homme" de Hans Fallada par exemple. Ces personnages s'organisent autour d'Oscar en deux ensembles, la famille germano-polonaise, les rencontres des temps de guerre et des temps de paix.
Une famille portée sur les légumes. Nous ne sommes pas chez les Rougon-Macquart ni chez les Buddenbrook où l'ascension et la décadence se succèdent. Ici, c'est la médiocrité stagnante, mais une brave médiocrité populaire, à la ville comme à la campagne, qui sent bon les légumes et la cuisine au beurre. Choux, pommes de terre, anguilles, harengs, et gâteaux. Avec des réserves de margarine et de miel qui ne sont pas encore épuisées quand arrivent les soldats russes en 1945. Après la guerre, la tradition épicière est continuée avec bonheur par Maria installée sur les bords du Rhin.
Des infirmières en blanc et une Sorcière noire. Dès son plus jeune âge, quand à trois ans il cesse de grandir, Oscar est attiré par les infirmières sans doute moins par la blancheur de leur uniforme que par ce qu'elles cachent sous leur blouse blanche. La Sorcière Noire c'est l'antithèse. Elle incarne tout ce qu'Oscar n'aime pas, comme le visage triangulaire de Lucie, seule fille de la bande des Tanneurs qui profane les églises de Danzig.

III - Anti–roman de formation

Si un roman de formation accompagne un personnage jusqu'à la sagesse de l'âge adulte, ce n'est pas le cas ici : au dernier chapitre, celui du trentième anniversaire, on voudrait faire comprendre à Oscar qu'il a atteint l'âge où il convient de s'établir, de se saisir du rôle de l'adulte respectable. En vain bien sûr : abrité à l'asile et protégé par l'infirmier Bruno, il a entrepris le récit de sa vie toute entière marquée de grotesque, de parodique, d'infantile ; certains lecteurs n'hésiteront pas à y voir une aventure dadaiste et d'autres une dénonciation de l'irresponsabilité des adultes face à la guerre et à ses drames. Mais les allusions religieuses, les figures de poisson, et certaines déclarations d'Oscar lui-même indiquent une autre direction.

À l'église du Sacré Cœur, Oscar est d'abord venu avec sa mère, puis avec Maria, puis avec sa bande. Son attention est attirée par le décor d'un autel, celui de la Vierge, où le Christ n'est encore qu'un bambin assis sur les genoux de sa mère. Comme Jésus ne montre pas de talent particulier pour jouer du tambour, il y retournera pour prendre sa place. Oscar se voit en vrai Jésus mais à trente ans, jugé par les hommes pour le crime qu'il n'a pas commis, il ne réunit pas douze apôtres qui témoigneraient de ses faits et gestes : aussi écrit-il lui-même son évangile.

Anti-héros, Oscar reste avant tout un attardé physique et un malade mental. S'il n'entend pas des voix, il se prend cependant pour Adolf et Jésus. Ce détour permet de considérer les horreurs de la guerre sans compassion ni sens moral, dans une transposition parodique et inhumaine.
 
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Cette épopée grotesque, parfois jubilatoire, parfois exaspérante, a donné à Günter Grass une grande célébrité. On l'a jugé critique du nazisme, critique de l'Allemagne d'après-guerre, critique de la petite-bourgeoisie. Naturellement, l'auteur a pu cultiver cette image flatteuse. Mais à lire attentivement ce gros roman qui a fait date, il est difficile d'accepter l'auteur dans la figure du juge moral — cf. l'opinion prêtée à Oscar dans l'extrait ci-dessous — Ni juge au tribunal ni pourfendeur du "miracle économique" allemand.

Günter GRASS : Le Tambour
Traduit de l'allemand par Jean Amsler. Éditions du Seuil, 525 pages, 1961

Extrait (page 108):
«Aujourd'hui, malade à titre privé dans un établissement ad hoc, alors que tout cela est déjà devenu historique et qu'on le rabâche avec ardeur certes, mais à froid, j'ai pris le recul nécessaire pour apprécier mon activité de tambour. Rien n'est plus éloigné de mes intentions que de voir en moi un résistant : c'est peu de chose que six ou sept manifestations démolies, trois ou quatre rassemblements ou défilés à qui le tambour a fait perdre le pas cadencé. Le mot de résistant est devenu très à la mode. On parle d'esprit de la résistance, de milieux résistants. Il paraît même que la résistance peut se prendre par voie interne! On appelle ça émigration intérieure. Sans parler de ces hommes d'honneur aux fermes convictions qui pendant la guerre, pour avoir négligemment obscurci les fenêtres de leur chambre à coucher se virent coller une amende et s'appellent maintenant résistants, hommes de la résistance.»


 

 

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