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La traite méconnue

Le sous-titre de cet essai historique est explicite : l'esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800). La période correspond à l'affrontement entre les puissances catholiques, principalement l'empire des Habsbourg, et l'empire Ottoman. Après la défaite navale de Lépante, les Turcs délèguent aux corsaires barbaresques le rôle d'attaquer les chrétiens par la mer : leurs attaques contre les navires occidentaux et leurs raids sur les côtes, principalement espagnoles et italiennes, leur permettent de faire des milliers d'esclaves, qui seront exploités, ou revendus.

Ce trafic moins connu (1) que la traite négrière atlantique dont il est cependant le contemporain est aussi moins élevé numériquement. En recoupant de nombreuses études, l'auteur estime que 1 250 000 Européens blancs furent réduits en esclavage par les musulmans de la côté barbaresque (cf. page 56). L'auteur souligne que ce phénomène a été généralement sous-estimé, notamment par le Pape des historiens, l'éminent Fernand Braudel lui-même.

La terreur dans le monde méditerranéen

Les Barbaresques attaquent les navires, de préférence isolés, dans les eaux de la Méditerranée, ainsi que de l'Atlantique nord (Golfe de Gascogne, Irlande, Manche, et jusqu'en Islande). Les raids sur les côtes baléares, corses, sardes, siciliennes, napolitaines, romaines, vénitiennes…, ont provoqué la construction de centaines de tours de guet. On en compte 170 tout autour de la Sicile. Les razzias de population ruinent les régions littorales, contribuant au repli vers l'intérieur. Ces raids esclavagistes sont en partie l'explication du sous-développement des régions méridionales de l'Europe qui s'est accentué aux XVIIè et XVIIIè siècles. Ces raids ont eu un coût élevé par les pertes humaines, matérielles (navires, marchandises) et financières (rachat de prisonniers). Ils créent un sentiment de fatalisme parmi les populations les plus exposées.


Avant Lépante, le niveau annuel de prises est faible. Il s'amplifie ensuite entre 1580 et 1680, décline à la fin du XVIIIè siècle. Le dernier raid signalé se produit en 1815 contre l'île Sant'Antiocho au sud de la Sardaigne. La conquête d'Alger en 1830 met définitivement fin à la présence d'esclaves européens au sud de la Méditerranée.

Les esclaves sont principalement affectés aux galères barbaresques. Les galériens sont enchaînés, maltraités et leur mortalité est élevée surtout la première année. Mais peut-être moins que sur les galères du Sultan. En effet, lorsque les galères sont inactives, les équipages esclaves, les sont logés au bagne (vient de "bagno", le bain, dans la "lingua franca" utilisée par les maîtres et les esclaves). Quand il y eut à Istanbul un afflux massif de prisonniers, en nombre supérieur aux besoins des galères, on utilisa des thermes pour les retenir prisonniers, telle est l'origine du mot bagnard.

À Alger, Tunis, Tripoli, il y a ainsi plusieurs bagnes ou "bains". On y trouve aussi les esclaves à peine débarqués par les corsaires, en attente de vente aux enchères, selon un système qui permet au Pacha de préempter. Les particuliers s'achètent des domestiques ou des ouvriers mais aussi spéculent sur la possibilité de gagner de l'argent en revendant les esclaves aux Européens.

Les galères étant plus redoutées que tout, une minorité d'esclaves cherche à se convertir à l'islam pour y échapper. Les maîtres n'encouragent pas cette idée sauf exception (cf. un islam tolérant à l'homosexualité). Les rédempteurs chrétiens au contraire cherchent à en jouer pour émouvoir les familles et susciter les dons. Les captifs eux-mêmes, quand ils arrivent à envoyer un courrier au pays, n'hésitent pas à faire valoir qu'ils pourraient "virer Turcs"… c'est-à-dire être circoncis et devenir mahométans comme on disait à l'époque.

Le stade ultime de la philanthropie

Les deux derniers chapitres de cet ouvrage m'ont paru encore plus passionnants que les autres. Le chapitre V traite du rachat des esclaves. Les Trinitaires (2) et Mercédaires, deux ordres religieux fondés en 1193 et 1203 au temps de la reconquista s'occupent plus efficacement du rachat des esclaves que les États italiens, qu'il s'agisse des Etats du Pape, de Venise ou des autres. Le système favorise donc les Espagnols. Les Italiens pourtant s'organisent aussi. Le pape a chargé la confrérie du Gonfalon de recueillir des fonds et d'aider les familles à payer la libération des esclaves. La république de Venise est surtout active pour racheter les prisonniers faits par les corsaires de Dulcigno (Monténégro) mais elle sait dépenser beaucoup pour les fêtes qui marquent le retour des esclaves rachetés!

Le VIè et dernier chapitre de l'ouvrage, "La célébration de l'esclavage", est particulièrement intéressant en abordant le retour des esclaves rachetés. Après un temps de quarantaine, une procession riche de costumes et de bannières est organisée dans la capitale (Rome, Venise, Palerme, etc) avec les élites locales,  les personnages charitables et les religieux qui ont obtenu les libérations. Ces fêtes participent du spectacle baroque et de l'auto-célébration de la cité et rappellent évidemment le message de l'Église. Les religieux encouragent ceux qui participent ou assistent à la procession à faire des dons en louant la charité rédemptrice : 

 

« Oui, assurément, défaire les liens de l'esclavage, c'est donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, des vêtements à ceux qui sont nus, affirme en 1739 un religieux milanais, c'est soigner les malades, consoler les affligés, aider ceux qui sont en danger, et enfin rendre des citoyens à leur terre natale, des sujets à leur prince, les pères à leurs enfants, les fils à leurs parents, ses fidèles à l'Église.»


Un grand livre ! Que de découvertes ! Sans compter les pages d'illustrations extraites de l'édition hollandaise de "L'Histoire de la Barbarie et de ses corsaires" de Pierre Dan, Amsterdam, 1684.

Robert C. Davis. Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans
Éditions Jeanne Champion, 2006, 333 pages.


—————————————————NOTES   –––––––––––––––––––––––––––––––
(1) Voir le volume 65 (déc.2002) des Cahiers de la Méditerranée. 
Sommaire du N°

(2) Voir:  Erwan Le Fur « La renaissance d'un apostolat : l'Ordre de la Trinité et la rédemption des captifs dans les années 1630 », Cahiers de la Méditerranée ;  vol 66. L'autre et l'image de soi.  (  Lire l'article d'Erwan LE FUR  Passionnante étude où l'on retrouve les Trinitaires et leurs "concurrents" Mercédaires, mais aussi où l'on apprend qui était Pierre Dan, et comment la politique française vers 1630 recoupe notre affaire !

Sur le même thème, voir Les Esclavages en Méditerranée, sous la direction de Fabienne P. Guillèn et Salah Trabelsi, collection de la Casa de Vélasquez en OpenEditionBooks depuis mars 2017.

 

 

Tag(s) : #TRAITE, #ESCLAVAGE & COLONISATION