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Kaboul, il y a quelques années, en 1979. Les Soviétiques ne sont pas encore venus soutenir le nouveau régime, il s'en faut de quelques semaines. Des opposants se sont déjà réfugiés à l'étranger. D'autres organisent des réseaux de résistance à la dictature communiste.

« Deux jours avant l'anniversaire de la Révolution, ils ont donné à tous les habitants de Kaboul l'ordre de peindre en rouge les portes de leur maison ou d'y suspendre un drapeau rouge. Le frère d'Enayat et sa bande sont allés à l'abattoir de Nakhas teindre des bannières blanches dans du sang de mouton et les ont vendues à tout le voisinage. Le jour de la fête le rouge écarlate avait viré au noir et ils ont tous été arrêtés.» 

Un étudiant, Farhad, se réveille peu à peu pris de terreur, se croyant dans une tombe, et avec la gueule-de-bois. Il s'était saoulé avec Enayat qui venait d'apprendre le suicide de son frère. Puis il a été tabassé à un contrôle militaire pendant le couvre-feu alors qu'il n'avait ni le mot de passe ni sa carte d'identité. Par petites touches, comme dans certains textes de Nathalie Sarraute, le tableau se construit lentement. Le rêve et la réalité se jouent l'un de l'autre. Le narrateur révèle peu à peu son histoire tandis que des voix l'appellent "Père" ou "Frère" et que des souvenirs anciens et des impressions récentes l'assaillent.

«…ma mère s'appelle Homeyra, elle a eu trois enfants, ma sœur Parvana, mon frère Farid et moi. Ça va faire deux ans que mon père a pris une autre femme, plus jeune. Peu après le coup d'État de Swar, il s'est enfui avec elle au Pakistan, sans prendre la peine de divorcer de ma mère ; il l'a tout simplement abandonnée… Ce soir nous sommes le 27 Mizan 1357. Hafizullah Amin — le fidèle disciple de Taraki — vient d'assassiner son vénéré maître pour s'emparer du pouvoir…»

Une femme l'a recueilli, qui a un jeune fils, Yahya, et un frère amoindri par la torture. Son mari a disparu à Pol-e-Charkhi, le camp de la mort à l'est de Kaboul. Elle s'appelle Mahnaz. « Ma vie est entre sans mains » se dit Farhad qui est fasciné par la grande mèche de cheveux que Mahnaz ne cesse de ramener derrière l'oreille. Et Yahya qui l'appelle : "Père"... Doit-il rentrer chez sa mère, rester avec Mahnaz, ou tenter de quitter Kaboul et passer la frontière ? Les deux femmes vont décider pour lui.

✺ L'écriture du roman se caractérise par une sorte de pointillisme, une succession de brefs paragraphes, où des aspects matériels du quotidien —  comme les dessins des tapis — voisinent avec des échos d'une culture persane et musulmane et des variations psychologiques. Le narrateur, hésitant entre ses pulsions personnelles, entre sa mère et son hôtesse, dessine pourtant au passage le statut de la femme afghane dominée par l'homme. À peine née Mahnaz avait été fiancée à un débile ; devenue veuve, elle ne veut pas quitter Kaboul pour rejoindre sa famille à l'étranger : il lui faudrait épouser son beau-frère. Alors, roman engagé ? Non, la manière d'Atiq Rahimi, sans ignorer le contexte politique et social, vaut d'abord pour l'évolution psychologique de son personnage principal, égaré dans un labyrinthe dont il ne trouve pas l'issue par lui-même.

Atiq RAHIMI : Les mille maisons du rêve et de la terreur

Traduit du persan par Sabrina Nouri. P.O.L., 2002, 201 pages.

 

 

Tag(s) : #AFGHANISTAN