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« Grande sertão : Veredas » le roman le plus célèbre et le plus épais de João Guimarães Rosa (1908-1967) a été édité en collection de poche 10/18 sous le titre « Diadorim » et a été précédemment présenté sur ce site. « Buriti » groupe trois nouvelles, ou plutôt trois courts romans, initialement publiés en 1956 à Rio de Janeiro dans le recueil « Corpo de Baile » formé de six œuvres que les critiques ont comparé aux six panneaux d'un retable. Comme toujours chez Guimarães Rosa, l'action se situe en plein sertão, dans l'État de Minas Gerais du côté de Codisburgo, le pays natal de l'auteur. L'édition de ces trois romans étant épuisée, j'en esquisse rapidement l'action et les thèmes.

« Dão Lalalão », est un bijou sur le thème principal de la jalousie. Il pourrait être publié isolément.

C'est l'histoire de Soropita, un ancien conducteur de troupeaux qui s'est installé dans une fazenda et s'est marié à Doralda, une ancienne fille de joie de Montes Claros, la ville aux 1600 filles des maisons de la rue dos Patos. Au début du récit, Soropita est à cheval, il revient de la ville voisine, Andrequicé, où il a écouté la feuilleton radiophonique qu'il récitera le soir à ses amis qui le retransmettront à leur tour — on sent déjà le Brésil accroché à ses telenovelas. En cours de route il rencontre Dalberto, un vieil ami, resté convoyeur de bœufs ou de zébus, suivi de ses aides dont émerge le nègre Iladio que Soropita paraît détester, peut-être parce qu'il l'appelle "Sourroupita". Soropita et Dalberto évoquent leur vie passée et présente. Soropito qui a évité de lui parler de sa femme, Doralda, invite Dalberto à dîner et passer la nuit dans sa fazenda. Soropita n'est pas un enfant de chœur. Jadis, il a tué cinq hommes du côté de Januaria et de Santo Hipolito, il a tué João Caracara. Tous des bandits. Sa réputation est bien connue d'Iladio: « Comme mon père disait d'un type du même genre : "Fiston, laisse pas même son ombre s'appuyer à la tienne"!» 

Une question hante l'esprit de Soropita lorsqu'ils sont en route pour sa ferme ; elle le hante quand ils y sont attablés et que, forcément, Doralda paraît au milieu d'eux, sert le cognac en digestif, et participe activement à la conversation : Dalberto a-t-il connu Doralda à Montes Claros ? L'auteur nous ménage un peu de suspense. Pour éviter que Doralda ne soit reconnue, Soropita est même prêt à échanger sa fazenda avec celle de Zozimo, établi plus loin dans le Goias. Par ailleurs, Dalberto espère vivre avec Analma, qui a le même passé que Doralda que les clients appelaient Sucena : « Seulement trois mois chez Lena, deux chez Maria-Canja, peu de temps chez la Clema — et puis tu es venu…» Des trois romans, c'est à mon avis, le plus captivant et le plus facile à lire.

« Le message du Morne » nous montre une fameuse galerie de personnages pittoresques et une fête traditionnelle dans un village des Minas Gerais.

Pedro Orosio, un grand gaillard, le frère Sinfrão, sieu Juju et Ivo qui porte une barbe en pointe «vilaine ébauche de cavaignac» : tous escortent un érudit, sieu Alquiste, quelque part dans le sertão, de colline en colline (= morne), à la recherche de ses richesses naturelles et de ses traditions qu'il note dans ses carnets. Au fil du chemin on rencontre Guégué l'idiot de la fazenda, les frères Catraz — "c'est un dingo" — et Gorgulho qui ne vaut guère mieux, et cet ancien séminariste, devenu ermite qu'on surnomme Jubilé, Saintes-Huiles ou Nomnédomné en raison de ses tentatives de prédications sur la fin du monde qu'il ne manque pas de ponctuer par "in nomine Domini". Il y aura aussi le Collecteur, qui s'imagine en train de calculer ses immenses revenus. Et Pedro croise aussi des filles qu'il se promet d'aller courtiser lors de la fête.

Un village organise une procession pour célèbrer un légendaire Roi-Enfant tenant épée et bannière du Christ, entouré de sept féaux chevaliers. Landelim chante et sieu Alquiste croit y retrouver une saga du Danemark due à Saxo Grammaticus. Toutes ces chansons sont accompagnées de trop de bière et Pedro, revivant la chanson populaire, est bientôt porté à prendre ses amis pour des traîtres. Par la diversité des personnages truculents et les allusions aux traditions régionales, cette nouvelle n'est pas sans rappeler le climat de "Diadorim" que l'auteur publia la même année.

« La fête à Manuelzão » se déroule dans une fazenda qui a été créée et qui est dirigée par Manuelzão.

La fête est donnée pour l'inauguration d'une chapelle dédiée à Notre-Dame, à côté de laquelle repose la mère du fazendeiro. Celui-ci reçoit ses invités et se penche sur sa vie tout en assistant au déroulement de la fête. En même temps il s'interroge sur le devenir de l'exploitation, à commencer par le prochain convoi de troupeau, un millier de bœufs, que son fils Adelço n'a pas l'air de vouloir diriger, plus soucieux de rester en compagnie de Leonisia. Comme dans le roman précédent, la fête réunit des figures contrastées : l'ermite João Urugem, dont on se demande comment il a pu entendre parler de cette fête, ou  « le vieux senhor de Vilamão très digne dans son "cavour" » démodé. Les festivités s'étendant sur deux journées, il faut aussi des chanteurs et des musiciens. Et des conteurs : « Toutes ces histoires qu'une femme raconte dans la cuisine avant qu'on aille de coucher. Cette femme erre toujours par ici, couchant tantôt dans une cabane, tantôt dans une autre, son nom est Joana Xaviel. Parmi ses histoires, il y a celle d'un prince qui est allé combattre les méchants très loin de chez lui et qui s'est épris d'un autre guerrier, don Mâle, qui est en fait une demoiselle travestie en homme…» Voilà qui doit rappeler quelque chose aux lecteurs de "Diadorim". Pour la bonne raison que Guimarães Rosã multiplie les "citations" de son œuvre.

Le simple rapprochement des œuvres qui composent "Buriti" prouve que l'auteur montre une connaissance étendue du milieu qu'est le sertão, — les arbres (les palmiers buriti) et les oiseaux sont particulièrement au rendez vous dans « Dão Lalalão » et « Le message du Morne ». Dans cette fresque sauvage et colorée, toute une société rurale dominée par les fazendeiros, avec curés, mendiants, bouviers, charretiers, bandits, exclus et idiots du village : un monde encore protégé de la ville.

João GUIMARAES ROSA
« B u r i t i »

Traduit du portugais par Jean-Jacques Villard
Éditions du Seuil,1961, 256 pages. (épuisé)
 

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