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D'emblée une précaution s'impose : il ne s'agit pas d'anti-américanisme… Œuvre de Sholem Aleikhem, "La Peste soit de l'Amérique", est un roman paru aux éditions Liana Levi, en 2005, collection Piccolo, dans une traduction méritoire (aïe aïe aïe le mélange de yiddish, avec du russe, de l'hébreu et même de l'anglais !) de Nadia Déhan ("Mazel Tov" aussi pour les notes en bas de page).
Du même, Rivages a publié en poche en 1993 "Menahem-Mendl le rêveur" – initialement paru chez Albin Michel en 1975. L'un et l'autre sont des romans par lettres.


LE PETIT MONDE DE SHOLEM ALEIKHEM

Sholem Aleikhem est un célèbre écrivain yiddish né en 1859 en Ukraine, à Pereiaslav, bourgade située à une vingtaine de verstes en aval de Kiev sur la rive gauche du Dniepr. Il a fait partie de l'intelligentsia d'Odessa dans les années 1890 ; il était convaincu que l'avenir des Juifs était ailleurs que dans l'empire des tsars, sans doute en Palestine, et il avait quitté la Russie en 1905 (c'était la Révolution suite à la guerre russo-japonaise) et mort à New York en 1916.

Chaque auteur crée ou recrée son monde. Avec Giono c'est la Haute-Provence, avec Mauriac la région bordelaise, avec Sholem Aleikhem l'Europe orientale, et en son cœur il y a le shtetl. Le petit monde de Sholem ALEIKHEM est un espace qui s'étend de Kasrilevke –qu'on peut localiser comme un shtetl de Galicie–, à Yehoupetz (Kiev), en passant par Odessa, Win (Vienne), Varshe (Varsovie) et accessoirement Nyu York (New York).

L'action se situe à la "Belle Époque", les années de 1890 à 1913, sauf pour les Juifs de l'Empire russe (il incluait la majeure partie de la Pologne et toute l'Ukraine) ; ils étaient périodiquement victimes de pogroms, en conséquence de quoi se développent, entre autres, le sionisme et l'émigration juive vers l'Occident. C'est aussi l'époque où Odessa est la capitale mondiale du marché du blé –blé venu des "terres noires" ukrainiennes et russes–, avant que l'ère soviétique ne déclasse Odessa au profit de Chicago.

 

• MENAHEM-MEINDL, L'HOMME DE KASRILEVKE

Le personnage principal de ce roman épistolaire est Menahem-Mendl : boursicoteur, journaliste et rêveur mais aussi une figure du Juif Errant. Il a laissé femme et enfants à Kasrilevke (variante du pays natal de l'auteur) pour gagner sa vie dans les grandes villes. Ainsi s'établit la correspondance entre Menahem-Mendl et sa femme Scheiné-Schendl. Les époux ont des caractères bien différents. Il est toujours prêt à envisager la nouvelle combinaison, le nouveau plan merveilleux d'où viendra la fortune ou la gloire. Mais comme les plans succèdent aux plans, vous avez déjà compris que ce héros n'est qu'un "looser" avec la tête dans les étoiles. Au contraire, elle est plutôt terre à terre, soucieuse de la vie quotidienne à Kasrilevke, de la santé des enfants (Dieu veuille qu'ils vivent) et de sa mère (qu'elle vive cent ans).

 
Le mariage au shtetl

• L'origine du roman par lettres

Après des mauvaises affaires à la bourse d'Odessa et une tentative infructueuse de gagner sa vie comme marieur, le roman "Menahem-Mendl le rêveur" s'est terminé pour le héros en projet d'émigration vers l'Amérique. Au début de "la Peste soit de l'Amérique !", Menahem-Mendl explique son projet au romancier puis il quitte l'Europe pour Nouille-York et après maintes difficultés pour vivre, se trouve un travail dans un journal. Hélas, les journalistes juifs d'Amérique se mettent en grève illimitée. Notre anti-héros décide de retraverser l'Atlantique : en arrière toute ! Et c'est de Varsovie que Menahem-Mendl raconte à sa femme sa brève aventure new-yorkaise et comment il est redevenu journaliste de retour à Varsovie :


 
«Ecoutez voir, Reb Menahem-Mendl, me dit-il en caressant sa barbiche tandis qu'il faisait, visiblement, travailler ses méninges et fonctionner son cerveau, écoutez-moi donc, et attentivement. J'ai pour vous, me dit-il, un projet, un très grand projet, intéressant pour vous, pour moi et pour nous tous. Vous cherchez, me dit-il, un gagnepain; vous voulez, si je comprends bien, travailler? Je vais vous offrir, me dit-il, un travail; tenez, voilà une table, de l'encre, une plume, du papier; asseyez-vous, dit-il, et écrivez...» Seigneur  pensé-je , c'est vraiment une occasion tombée du ciel!

Et je m'écrie: «Que voulez-vous que je vous écrive, des romans? » Il se fâche à nouveau quelque peu et proteste avec la dernière énergie: « Non, non! surtout pas de romans! Des romans, nous en avons plus qu'assez!... Écrivez-moi donc vos fameuses lettres, par exemple, disons, adressées à votre femme, une fois par semaine, deux fois par semaine, comme d'habitude. Votre nom, me dit-il, est connu (tu entends ça?), vos lettres sont renommées (qu'est-ce que tu dis de ça?); vous écrivez tranquillement vos lettres, me dit-il, et avant que vous ne les envoyiez, me dit-il, par la poste, moi je m'en vais les mettre par écrit dans mon journal, là, telles quelles. Vous saisissez?»
Voilà, mot pour mot, comme il m'a parlé, le rédacteur veux-je dire, en me couvant des yeux, tandis que je me disais: « Il est un temps pour tout. Le temps des lettres de Menahem-Mendl est venu lui aussi...» N'empêche que j'étais encore un peu réticent, et je m'exclamai: «Olleraillete  zut  soit, veux-je dire, vous voulez, lui dis-je, imprimer mes lettres, faites. Mais vous allez certainement vouloir, lui dis-je, que j'y mette, je ne sais...»

Il ne me laisse pas achever et me dit: « Mais non! je vous en prie! Comme vous avez toujours écrit à votre Sheine-Sheindl, voilà comme vous allez écrire maintenant, sur tout ce qui vous fait plaisir: la politique, la guerre, les persécutions les soucis, les affaires, le monde, les gens; sur ce que vous voyez et entendez, sur ce que vous lisez et savez: écrivez donc. En un mot, ne vous gênez surtout pas, faites comme chez vous », me dit-il, cordial à nouveau, en se frottant les mains; «si Dieu veut, vous serez joliment payé pour cela...» « À savoir?» dis-je.

«À savoir, me dit-il, vous trouverez chez moi le vivre et le couvert, linge, vêtements et cigarettes à fumer, plus de l'argent de poche pour aller chaque jour, par exemple, dans une crémerie passer un moment avec quelqu'un devant une tasse de café, et tout ce qui est nécessaire à un être humain. Et comme on approche de Pâque, me dit-il, et que votre Sheine-Sheindl cherche sans doute quelque numéraire, je vais donner l'ordre qu'on lui envoie comme acompte un billet de cent en attendant...»

• La paix dans les Balkans ?

"La peste soit de l'Amérique !" se déroule à l'époque de la guerre dans les Balkans. Menahem-Mendl concocte un moyen d'y ramener la paix et de sauver l'empire ottoman en l'enrichissant  de quelques petits milliards. La spéculation boursière, comme la spéculation en général, est un principe vital chez Menahem-Mendl !
 
 
« Nous en arrivons à la combinaison que je voudrais proposer au Turc. Elle consiste en ceci: il deviendrait, le Turc, doux comme un agneau et accorderait à chacun ce qu'il désire. Il se rendrait aux Balkaniques, leur donnant tout ce qu'ils veulent, sauf des réparations (avec l'argent, il faut toujours être réservé!) En outre, je veux lui proposer quelque chose de mieux, qui lui permettra de garder la face, qui le sauvera tout à fait. Voici, écoute: je veux d'abord le gratifier de quelques petits milliards grâce à la spéculation et ensuite seulement faire que toutes ses villes et États qu'on lui a peu à peu subtilisés ces dernières années lui reviennent. Comment cela, demanderas-tu?

C'est tout simple. Avant tout, il doit envoyer des courtiers vers toutes les grandes Bourses des villes principales et leur donner l'ordre d'acheter le plus possible de valeurs, d'actions et de billets à ordre, c'est-à-dire qu'il doit donner un tel branle « à la hosse » que cela fasse du bruit dans Landerneau!

Ensuite, quand il aura acheté tout son saoul, il devra bombarder les « Grands » des « étages nobles» [=les grandes puissances] de mémorandums pour leur apprendre ce qui suit: «Étant donné que, moi, le Turc, suis vieux et faible, épuisé par les guerres que le monde me fait depuis tant et tant d'années, au point que je n'ai quasiment plus un os entier, tandis que vous, ô Grands, vous êtes jeunes, forts, intelligents et instruits, vous avez de l'argent, des navires, des soldats et des aéroplanes, sans parler de tous les autres merveilleux prodiges d'aujourd'hui, j'en suis arrivé à cette conclusion: à quoi bon me casser la tête sur mes vieux jours avec Istanbul, le Bosphore, les Dardanelles?

Et si je vous donnais tout cela de bon gré? Partagez-vous-le, usez-en comme vous l'entendez; quant à moi, le petit nombre d'années qui me reste, je le passerai chez moi, dans la lointaine Asie, chez mes mille femmes avec une bonne pipe de tabac - et vivez cent vingt ans dans la paix et la concorde, comme vous le souhaite du fond du cour votre ami le plus sincère, Ismaël, fils qu'Abraham eut de sa servante Agar... »

Et, sur-le-champ, à peine aura-t-il envoyé cette missive qu'il devra expédier une dépêche à tous ses courtiers là-bas, dans les Bourses, pour qu'ils mettent en vente toutes leurs valeurs, actions et billets à ordre, qui vont dès lors grimper plus haut que les maisons. Tu penses, le Turc abandonne Istanbul, Bosphore, Dardanelles! Et qu'ils ne se contentent pas de vendre ce qu'ils ont, non! Qu'ils renchérissent un tantinet! Autrement dit, qu'ils se retournent « à la bèsse », il s'en léchera les babines encore plus qu'avec la hosse.

Pourquoi? C'est là tout le sel de l'histoire! - parce qu'à partir du moment où le Turc renonce à Istanbul, au Bosphore, et aux Dardanelles et où les «Grands» des «étages nobles» envoient leurs bateaux sur la mer Noire, alors s'allume un incendie et éclate entre eux une guerre comme nos ancêtres n'en ont même jamais rêvé! Tu peux alors te représenter, ma chère épouse, à quoi une telle guerre peut bien mener, combien d'argent et d'hommes elle peut coûter?

Ce n'est pas une guerre, petite sotte [c'est-à-dire Scheine-Scheindl !] , c'est - le Très-Haut nous protège et nous assiste! - un Déluge, le second Déluge sur terre! II faudrait être aveugle ou fou pour ne pas deviner à quoi peut aboutir une telle boucherie! Et il ne fait pas l'ombre d'un doute que les Grands eux-mêmes seront saisis de tremblements à une telle idée et le supplieront, le Turc, bien sûr, d'avoir pitié du monde et de revenir vers son Istanbul, son Bosphore et ses Dardanelles, et, si cela ne lui suffit pas, on ira peut-être jusqu'à lui rendre Andrinople, Sketari, l'Albanie et tout le bataclan.»


 



• Les projets sionistes en Angola

 
Les sionistes cherchent un territoire, une patrie de remplacement. Aussi Menahem-Mendl les qualifie-t-il de territoiristes, et c'est l'occasion de rencontrer Israel Zangwill, Juif anglais bien connu pour son théâtre et ses romans; il aurait inventé la notion de "melting pot" à propos des Juifs new-yorkais. En 1905, le mouvement sioniste avait refusé son projet pour l'Ouganda. Mais Zangwill comme Menahem-Mendl n'est pas à court de projets :
 
 
« Tiens, prends par exemple l'Angola. C'est le nom du pays dont je t'ai parlé un jour et où l'on nous propose de nous installer. Le secret est levé maintenant. L'abcès est crevé. Qui a eu la bonne idée de divulguer ce secret? Je ne peux te le dire, mais cette affaire est une bonne affaire. Elle me plaît. Elle se trouve chez les Portugais. En fait, pour ce qui est de se trouver, elle se trouve en Afrique, mais le propriétaire, c'est le Portugal.

C'est un pays terriblement grand, trop grand même, je le crains, et riche, pourvu de tout ce qu'il faut, comme je te l'avais écrit, réellement un pays où coulent le lait et le miel. Mais quoi? C'est encore très sauvage, désert, rébarbatif. Il faut le peupler, et ils ne trouvent personne. Si nous le peuplons, alors cela deviendra un paradis, une sorte de terre d'Israël pour les juifs. Tu vas me demander comment ce pays nous échoit? Je dois t'éclaircir bien précisément la façon dont cela s'est passé.

Ce pays coulait des jours tranquilles comme tous les pays déserts de la sauvage Afrique jusqu'à ce que les Portugais viennent l'envahir. Mais comme le Portugal est un minuscule royaume, plus petit qu'une province de chez nous, il n'a ni gens ni argent, c'est - excusez-moi - un vrai gueux, aussi le pays restait-il là à attendre. Et puis voilà qu'il s'est produit quelque chose - le destin!-, les maîtres de cette terre, les Portugais du Portugal donc, apprirent qu'il existe un peuple d'Israël qui ballotte, cahote, vivote en se traînant de par le monde depuis quelque deux mille ans déjà sans pouvoir trouver nulle part son havre. Et puis ils flairèrent qu'il y avait à Londres un certain Juif que l'on nomme Zangwill.

Il faut que je te le présente, ce Zangwill, lui aussi est mi-écrivain, mi-commerçant, comme moi, oui mais il y a une petite différence moi j'écris en yiddish et lui en anglais, vois-tu. Il gagne probablement un peu plus que moi, car l'anglais, ce n'est pas le yiddish. Que vas-tu comparer là? Petite sotte! Lui, on le paie pour ses lignes. Et comment le paie-t-on? Peut-être bien un rouble la ligne, à ce qu'on dit! Tant de lignes, tant de roubles. Pas mal, comme petite affaire, qu'en dis-tu? Bah, ce n'était pas de cela que je voulais te parler...

Bref, ils apprirent que ce Zangwill dont je te parle est le chef des territoiristes, et qu'il parcourt le monde entier pour chercher un territoire, autrement dit un pays où un juif pourrait s'établir, devenir propriétaire de son lopin de terre sans craindre qu'on ne l'en soulage le lendemain... Ayant appris cela, les Portugais du Portugal, donc, envoyèrent des intermédiaires rencontrer ce Zangwill. Zangwill les pria d'entrer.

Après être entrés, s'être assis, avoir allumé une cigarette, ils lui firent comme ça : « Nous sommes des Portugais du pays de Portugal. Nos arrière-arrière-grands-pères n'en ont pas très bien usé avec vous, dirent-ils. Il y a de cela belle lurette, dirent-ils, quelques bonnes centaines d'années, mais on vous a traités vraiment pas bien du tout! Certes, dirent-ils, ce n'est pas nous les coupables, c'est nos proches voisins, les Espagnols, dirent-ils, d'Espagne. C'est eux qui ont poussé nos arrière-arrièregrands-pères à vous chasser au nom du Dieu d'Israël... »

Et ainsi de suite - une conversation d'une demi-heure, peut-être. Mais Zangwill non plus n'est pas le dernier des imbéciles, il eut tôt fait de saisii ce que cela fleurait et s'exclama en ces termes « Allons, sottises! Qui parle de ce qui s'est pass jadis? Il y a longtemps, dit-il, que nous l'avons oublié! Par nature, les juifs ne sont pas rancuniers, Il est écrit chez nous, dit-il, dans la Bible, by tikein veboy titer, «il ne faut pas vouloir se venger d'autrui »; d'ailleurs, si nous voulions exercer notre vengeance sur tous ceux qui nous ont mal traités, ta ta ta, nous n'arrêterions pas de nous venger! Car qui n'a jamais trempé dans cette affaire? Tenez, à titre d'exemple, les petits Allemands, ou les gentils Français - des gens très bien, non? Comment en ont-ils usé avec nous (l'avenir nous l'épargne)? Ou encore, chut, dit-il, prenez, excusez-moi, notre propre royaume anglais, a-t-on lésiné ici sur les expulsions, persécutions et autres choses à ne pas faire à un juif? Ça ne fait rien, on oublie. Les juifs, dit-on, ont une cervelle d'oiseau. Mais bon, dit-il, vous êtes tout de même venus pour une affaire, probablement, et nous parlons de je ne sais quoi! Dites, messieurs, en quelques mots ce que vous désirez...»

Bref, ben, heu, ils s'efforcèrent, s'efforcèrent, ci, ça, et se forcèrent enfin à dire: «L'histoire est la suivante, Panié Zangwill. Vous cherchez, dit-on, un pays pour vos quelques millions de malheureux juifs qui se tapent la tête contre les murs, n'ont pas de quoi survivre jusqu'au lendemain ni de coin pour reposer leur tête, et nous, dirent-ils, nous avons un pays nommé Angola. Il se trouve en Afrique, voyez-vous. Grand comme ça, dirent-ils, bien plus grand que votre Palestine! Votre Palestine s'y perdrait. Peut-être, dirent-ils, pourrionsnous faire affaire?» Mais Zangwill n'est pas idiot, il est des nôtres, comprends-tu; il joua les imbéciles, froid comme glace, caressa sa barbe et interrogea: «Voyons voir, par exemple, comme ça, quelle affaire? »

Ils répondirent: «L'ami! Qu'y at-il que vous ne compreniez pas? "Nos sous, votre marchandise ", nous sommes un pays sans hommes, vous êtes des hommes sans pays, c'est comme une cuiller casher dans une marmite casher. Nous vous proposons, dirent-ils, un territoire, une vraie affaire, comme on n'en trouve qu'une fois parsiècle! C'est une chance exceptionnelle, vous devriez sauter dessus. Nous vous le faisons à un prix raisonnable, vraiment pas cher, bon marché, c'est presque donné!»

Évidemment, cela mit du baume au coeur de Zangwill, il n'y a pas à dire. Il rayonnait, mais, s'enthousiasmer, autrement dit laisser voir sa joie, ça ne se fait pas. Un commerçant! Il fit la fine bouche: il les remerciait bien pour le territoire, mais il en avait déjà suffisamment; les territoires, tu parles d'une préoccupation! Plût au ciel qu'il n'en eût pas d'autres! «Y aurait-il pénurie de territoires sur terre? Tenez, par exemple, l'Amérique...» Ils l'interrompirent: «Eh! comment pouvez-vous mettre en balance l'Afrique et l'Amérique! Un cheval comparé à un cochon! Vous n'avez pas idée, dirent-ils, de la merveille qu'est l'Angola! Nous ne vous l'aurions pas donné pour tout l'or du monde, mais comme, dirent-ils, nos arrière-arrière-grands-pères... »

Il leur coupa la parole, Zangwill, et fit : «Laissez vos arrière-arrière-grands-pères tranquilles. Qu'ils se reposent là-bas, au paradis! Dans ce paradis qu'ils ont bien gagné puisque ce qu'ils ont fait, c'était au nom du ciel, c'est pour la plus grande gloire de Dieu qu'ils nous firent rôtir à la poêle. Et pour Lui encore qu'ils nous taillèrent en pièce tout vifs... Mais broutilles! Qui parle de cela? Je vous ai bien dit que les juifs ne sont pas rancuniers de nature. Les Juifs ont une cervelle d'oiseau. Le passé est le passé. À présent parlons bizenesse. Et le bizenesse, c'est le bizenesse. La donne n'est pas compliquée: Dieu vous a aidés, vous récoltez un pays du nom d'Angola. Je ne vous demande pas comment, héritage ou effraction, ce ne sont pas mes affaires. Je sais seulement, leur dit-il, que votre pays perche quelque part très loin, en Afrique même, et que vous êtes, sauf votre respect, un peu gênés, vous n'avez ni argent ni hommes pour peupler ce pays. C'est pourquoi vous voudriez que nous autres, les juifs, nous venions habiter votre pays. C'est ce qu'il fallait comprendre, n'est-ce pas?»

Ils virent donc qu'ils n'avaient pas affaire à un gamin et s'exclamèrent: «A la bonne heure, comme vous êtes malin! Mais qu'est-ce que vous dites de notre offre?» Il empoigna de nouveau sa barbe, Zangwill s'entend, et s'exclama: «Eh bien, comment dire? Cette affaire peut se révéler bonne, pourquoi pas? Mais nous devons encore stipuler bien des conditions! On veut voir la marchandise d'abord. Il nous faudra avant tout jeter un oeil pour voir à quoi ressemble votre Angola, où il se cache et ce qu'il vaut. On n'achète pas chat en poche. Ce n'est pas l'usage chez les marchands.

Secundo, dit-il, vous voudrez bien, s'il vous plaît, coucher par écrit, dûment signé, que nous y serons les complets propriétaires et que nous n'aurons pas à vous obéir aux griffes et à l'oeil. » Ils sursautèrent : « Comment cela, propriétaires? Il y a propriétaire et propriétaire. Seigneurs?» Zangwill répliqua: «Seigneurs ou pas, mais nous nous installerons comme chez nous. Nous ne vous paierons pas d'impôts trop élevés, dit-il, nous ne vous fournirons pas de soldats, nous aurons nos propres soldats, nous parlerons notre langue, nous aurons nos propres écoles, hedorim et maisons d'études - en un mot, nous en ferons une sorte de Palestine. Vu? »


• Le Congrès sioniste de Vienne

De Varsovie Menahem-Mendl se déplace ensuite à Vienne pour assister à un Congrès sioniste. La conférence semblait bien préparée, avec de nombreuses délégations. Les congressistes et les journalistes affluent de tout le monde juif. Menahem-Mendl espère présenter son projet de colonisation en Palestine, avec un financement international par des opérations boursières et économie fondée sur une agriculture collective avec des kibboutzim. Malheureusement, le Congrès perdit beaucoup de temps à savoir dans langue discuter. Il choisit finalement de tenir ses travaux en hébreu, alors que le projet de Menahem-Mendl était rédigé en? yiddish. Dès lors, comme Menahem-Mendl est un looser, le lecteur sent venir que le Congrès se terminera avant même de mettre en discussion le projet de colonisation. De Vienne, Menahem-Mendl se rend à Kiev, avec l'intention de retourner voir sa famille à Kasrilevke, si Dieu le veut. Apparemment Dieu n'a pas voulu. L'humour juif est décidément souvent cruel.

 
Les musiciens itinérants
 
••• Pour en savoir plus sur le SHTETL •••

Dessins et Peintures

La musique de shtetl, les musiciens itinérants :


Filmographie
— Marian Marzynski. " SHTETL. A journey home". Durée :3 heures.
Marzynski, le réalisateur, accompagne Nathan Kaplan, un Juif de 70 ans de Chicago à Bransk dans l'Est de la Pologne. Le film est tourné en Pologne, en Israel, aux Etats-Unis. C'est que commence la confrontation avec le passé. Plusieurs survivants de l'Holocauste témoignent des relations passées entre Juifs et Polonais. Les 2500 Juifs qui vivaient à Bransk furent déportés à Auschwitz en 1942.

Bibliographie sur le shtetl
–Ben-Cion PINCHUK : The shtetl : an ethnic town in the Russian empire, in des Cahiers du Monde russe (EHESS), octobre-décembre 2000, "Aperçus du monde juif" .
Ben-Cion PINCHUK (Université de Haïfa): The East European Shtetl and Its Place in Jewish History in Revue des études juives, n°164,  janvier-juin 2005.
Ben-Cion PINCHUK: Shtetl Jews under Soviet Rule. Eastern Poland on the Eve of the Holcaust, Blackwell, 1990.



  •  –Eva HOFFMAN. Shtetl. The Life and Death of a small town of Polish Jews. Boston, Houghton Mifflin Cy. 269 p.
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  •   Le Livre de ma vie : Souvenirs et réflexions, matériaux pour l'histoire de mon temps
    –Simon DOUBNOV, Le livre de ma vie : souvenirs et réflexions, matériaux pour l'histoire de mon temps. Trad. du russe et annotations par Brigitte Bernheimer, préf. de Henri Minczeles. Paris, Cerf, 2001, 1177 p. (Sur les Juifs d'Odessa).


     






     
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