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« Quelqu'un s'enferme chez soi pour un mal de dos, et le bruit se répand qu'il s'est cloîtré pour une affaire de vendetta.» Puisque dans le haut-pays des Cimes maudites des tours servaient de planque aux montagnards, les Archives Secrètes de l'Etat n'y seraient - elles pas aussi commodément camouflées ?

Ismail Kadaré ne se cache pas d'être marqué par l'histoire chaotique et pitoyable de l'Albanie. Dans une sorte de "syndrome de Stockholm" il se présente comme une victime, mais consentante, de son geôlier qu'il soit le Guide Suprême ou la Tradition du Pays des Aigles.

Mark Gurabardhi est à la fois un artiste-peintre pour qui pose nue une jeune fille dont on tait le prénom, mais pas celui de son frère, Angelin, et un fonctionnaire culturel sous les ordres de Marian Shkreli, le directeur qui arbore des chemises arborant le logo "Boss". On est en Albanie, après la chute du communisme, alors qu'arrivent du monde moderne bien d'autres nouveautés. Citons pêle-mêle : braquage de banque, trafic de prostituées avec l'Italie, mission du Conseil de l'Europe et pilules contraceptives. On est en Albanie, et peu à peu les antiques traditions du passé, mises au frigo par la dictature, se décongèlent et viennent inonder le présent. Ainsi, le conte de la fille contrainte d'épouser un serpent inaugure ce retour des temps anciens entre les deux premiers chapitres.

Ce retour s'accompagne aussi de la résurrection du Kanun millénaire, avec le Livre du sang, qui régit les vendettas entre les clans. Quand Marian Shkreli est tué rituellement d'une seule balle de revolver, la fascination pour les énigmes se marie aux rumeurs du café du Centre. Mark se rêve d'ailleurs une autre vie où il serait policier comme son père : « Au fond de son atelier, il avait un bahut qu'il craignait depuis longtemps d'ouvrir, se figurant que sa tenue s'y trouvait déjà.» De là à se prendre pour un commissaire même adjoint, il n'y a qu'un pas qui mène à rechercher les coupables. Angelin, l'assassin manipulé par le vieil oncle descendu de la montagne, est reparti avec sa sœur : n'est-il pas aussi coupable d'inceste, comme Œdipe ?

Dans ce contexte qui joint le XXè siècle aux temps des Dieux et de la mythologie, les coupables, ce n'est pas ce qui manque. Dieux de l'Olympe ou Dignitaires en limousine de la Dictature, tous sont d'aussi bons coupables qu'Angelin, le jeune homme . Rappelez-vous l'histoire de Tantale et de Prométhée : rien que des voleurs. « La civilisation avait probablement commencé par un vol.» Le post-communisme, lui, commença platement par un braquage de banque… de province.

Cinq consommateurs au café du Centre et c'est déjà une… chaude ambiance ! Le lecteur persévérant pourra ressentir des impressions vraiment bizarres, dérangeantes, à travers cette œuvre du plus illustre des Albanais. Parfois, Ismail Kadaré nous livre une écriture tellement glacée que des icebergs prêts à couler tous les Titanic du monde surgissent dans les toiles du peintre Gurabardhi quand il en est venu à douter de la fidélité de son amie. Une écriture d'où suinte aussi sa peur, feinte ou réelle, de la "Sigurimi" même après la chute de la dictature. Une écriture qui communique des frissons rien qu'en évoquant les Cimes maudites, comme dans "Dossier H".

Alors c'est l'Albanie votre prochaine destination de vacances, vraiment ?

Ismail KADARÉ

Froides fleurs d'avril
Fayard, 2000 et Livre de poche "biblio", 2006,187 pages.

 

• Pour les amateurs de Kadaré, une vingtaine de livres chroniqués ici !

 

 

Tag(s) : #EUROPE CENTRALE ET BALKANIQUE, #ALBANIE