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On connaît le romancier balkanique pour ses romans et nouvelles qui mettent en scène une Albanie travestie en république populaire sous la dictature d'Enver Hodja, coincée entre trois communismes rivaux : ceux de l'URSS, de la Chine et de la Yougoslavie. Plus incongru est "Le Dossier H." qui nous plonge dans une autre dimension d'Ismaïl Kadaré : les légendes du Pays des Aigles et leurs rapports avec l'Antiquité.

Car le Dossier H. est le dossier d'Homère. L'auteur imagine un lien entre le génie aveugle de la Grèce ancienne, qui n'a peut-être été que le rédacteur-en-chef d'une "Iliade" et d'une "Odyssée" proposées par d'autres aèdes, et les rhapsodes de l'Albanie millénaire et d'avant le communisme. Plus précisément sous le règne du roi Zog (1928-1939), deux chercheurs qui cherchent, Irlandais de New York diplômés de Harvard, se proposent de venir enquêter sur le terrain des légendes et de leur transmission. Avant de partir, Max Roth et Willy Norton, car c'est d'eux qu'il s'agit, prennent d'abord contact avec l'ambassade d'Albanie à Washington ; ils y rencontrent un diplomate qui n'est qu'un autoportrait flatteur de Kadaré :

« Le ministre, qui nous a reçus en personne, nous a laissés pantois. Intelligent, rusé, ironique, l'envoyé de ce petit royaume mi-archaïque mi-grotesque connaît à fond la littérature universelle, il parle toutes les principales langues européennes, y compris le suédois, il a été l'ami et même le mécène d'Apollinaire, il tourne tout en dérision, surtout son propre pays et son peuple.» (…) « Il s'est alors remis à parler de l'Albanie avec une ironie si mordante que Max a fini par lui dire: « Je ne distingue pas toujours, Excellence, quand vous parlez sérieusement et quand vous plaisantez.»

Ismaïl Kadaré — qui est né 18 ans après la mort d'Apollinaire—  est-il jamais sérieux ? On peut se poser la question au regard de l'intrigue et des personnages qui peuplent l'espace romanesque où les étrangers débarquent. Le sous-préfet de la ville de N… envoie Dul Lasoupente surveiller les folkloristes jusque dans le grenier de leur auberge bâtie au pied des Cimes Maudites. Daisy, la femme du sous-préfet, rêve d'aventure galante avec l'un des Irlandais mais elle est séduite par un autre espion capable, lui, de comprendre l'anglais. Rok, le propriétaire de la savonnerie Vénus, ne doit pas être confondu avec l'ermite Frok, par qui viendra la fin catastrophique de l'enquête littéraire.

À l'Auberge de l'Os du buffle, nos chercheurs ont installé leurs bagages, leurs fiches, et surtout le dernier cri de la technologie des années trente : un magnétophone, engin très lourd et peu maniable, qui n'est pas sans effrayer les autochtones et créer des suspicions. Emprisonner des voix, les réécouter pour comparer l'évolution des versions des épopées que chantent les rhapsodes, n'est-ce pas diabolique ? Ou est-ce de l'espionnage au profit des Serbes ? J'avoue que j'ai failli avoir l'impression de me mouvoir dans une BD en compagnie de Tintin. Or, il faut bien voir toute la finesse de l'écrivain, malgré une fin du roman peut-être trop vite expédiée. La brume qui voile la vue d'Homère cache aussi les paysages et les hautes cimes du pays des légendes ; elle pourrait finir par rendre aveugle l'un des chercheurs même. Comme si la création littéraire était un mystère insondable. 

 

Ismaïl KADARÉ
Le Dossier H.

Traduit de l'albanais par Jusuf Vrioni
Fayard, 1989, 206 pages.

 

 

 

 

Tag(s) : #EUROPE CENTRALE ET BALKANIQUE, #ALBANIE