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  Bertrand Barère de Vieuzac 
ou l'Anacréon de la Guillotine


 
À quoi servent braderie, brocantes et autres vide-greniers ? Ma réponse d'aujourd'hui, c'est : à trouver et payer 2 € un vieux volume des Éditions Tallandier, publié en 1929, –que sur le site de "chapitre.com" on trouve proposé entre 22 et 54 euros– : "Barère de Vieuzac" une biographie par Robert Launay.


• Quand la partie du programme d'Histoire de la classe de Seconde portant sur la Révolution française est traité en constituant des fiches ou des exposés sur les grands acteurs de l'époque, il est rare que l'on trouve Barère retenu et la raison en est sa quasi-absence de la mémoire nationale (Connaissez-vous des rues Barère, des Collèges Barère ?) et ceci est renforcé par la minceur de sa fiche dans les dictionnaires et encyclopédies?

C'est qu'en réalité, Bertrand Barère n'a pas bonne réputation. À la rigueur à Tarbes on peut  le connaître positivement pour avoir été le créateur du département des Hautes-Pyrénées en 1790. Mais les historiens ont, dès le XIXè siècle, eurent des opinions très critiques à son égard.


Le surnom d'« Anacréon de la guillotine » lui a été donné par Edmund Burke (mort en 1797) en raison de sa disposition à travestir élégamment l'horreur quand la Première République s'installa en France. Pour Macaulay, «jamais individu dans l'histoire ou la fiction, que ce soit un homme ou un démon, n'a autant approché que Barère l'idéal de la dépravation consommée et universelle? Quand on réunit tous ses vices, sensualité, poltronnerie, bassesse, effronterie, fourberie, barbarie, on arrive à un résultat qu'on qualifierait du nom de caricature dans un roman et qui n'a pas, j'ose le dire, de parallèle dans l'histoire.» Jugement de Britanniques fâchés contre la Révolution française ?

Pas seulement. Pour Hyppolite Taine : « Il n'y eut jamais d'homme moins gêné par sa conscience. Il en a plusieurs, celle de l'avant-veille, celle de la veille, celle du jour, celle du lendemain, celle du surlendemain, d'autres encore et autant qu'on en veut, toutes pliantes et maniables, au service du plus fort contre le plus faible?» (in Origines de la Révolution française).

Son goût pour la propagande conjugué à la proclamation de discours fanatiques et criminels pourrait nous conduire à le qualifier de «Goebbels français», mais ce fut davantage un caméléon de la politique.

 
1 - Un avocat disciple des Lumières

Barère est né à Tarbes le 10 septembre 1755 dans une famille de robin. Avocat au parlement de Toulouse à la veille de la Révolution, Barère partage son temps entre le droit et les belles-lettres, et obtient des succès académiques. Un beau parti ce bourgeois qui s'est emparé d'une particule ? À trente ans, il épouse une jeune fille noble qui n'a que treize ans : il lui offre une poupée en cadeau de mariage. Élisabeth de Monde à peine mariée voit son bellâtre la quitter pour Toulouse puis Paris car le Bigorre l'envoie siéger aux États généraux. Il la reverra brièvement trois ans plus tard et ce sera tout. À Toulouse il appartenait à la loge l'Encycopédique, sa recommandation lui avait permis d'être admis à Paris chez les Amis des Noirs et aux Amis réunis lors d'un séjour effectué en 1788.

« C'était le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacés dans le grand monde et à la Cour », notera Mme de Genlis. Et en effet, il sait y faire. Le duc d'Orléans en fait le tuteur de la belle Paméla, la fille qu'il a eue avec précisément Mme de Genlis. Il ne semble pas y avoir jamais eu de jugement plus flatteur sur notre personnage.

Bertrand Barère qui est habitué à briller par sa plume comprend, dès le début de la Révolution, la puissance de la presse et fonde Le Point du jour qui rend compte des débats de l'Assemblée constituante, où, à l'inverse de Robespierre, il brille beaucoup.

 
David -  Le serment du Jeu de Paume

Sur le tableau de David, on le voit assis, prenant des notes, derrière le chartreux dom Gerle (en blanc). En 1791, à la mort de Mirabeau, c'est lui, Barère, qui prononce devant l'Assemblée une oraison funèbre larmoyant. En juin, c'est encore lui qui prévoit que le roi conservera de nombreux châteaux et disposera d'une Liste civile en conséquence. Lorsque le roi tente de rejoindre l'armée des émigrés, c'est lui Barère qui ramène Marie-Antoinette de Varennes aux Tuileries.

Après la dissolution de la Constituante, la Législative marquant un renouvellement complet des députés, il occupe les fonctions de juge du Tribunal de cassation, en conséquence il met fin à son journal le Point du jour. Modéré jusqu'à l'été 1791, Barère va se muer en un énergique démocrate, après avoir hésité entre le club des Feuillants et celui des Jacobins.


2 - Un Conventionnel régicide et terroriste


Après la chute de la monarchie, il est élu à la Convention (par les Hautes-Pyrénées) et il s'impose rapidement, d'abord dans l'entourage de Danton. Il se prononce contre les Girondins dans la séance du 4 novembre 1792, lorsque les sections viennent exiger l'éloignement de Paris des fédérés des départements. Mais il condamne dans le même temps « le monstre de l'anarchie dont la tête s'élève du sein de la Commune de Paris ». Ayant pris place sur les bancs de la Plaine (ou Marais), il deviendra un allié des Montagnards et il laissera tomber Danton.

Cette posture de patriote fait de lui en novembre-décembre 1792 un Président de la Convention qui conduit le procès du roi. Il figure parmi les régicides ce qui lui vaut une rupture définitive avec sa femme et sa belle-mère. Mais à Paris cela lui permet de devenir membre du Comité de Salut Public (commission des affaires étrangères, de la marine, affaires militaires) du 6 avril 1793 au 1er septembre 1794. Dans la première version du CSP, il est l'élu qui recueille le plus de voix, 360, quand Danton en recueille 233.

Il présente à la Convention des rapports lyriques sur la situation militaire : face aux armées de la Coalition, les armées de la République volent de victoire en victoire. Ses carmagnoles n'hésitent pas à travestir les défaites en succès. La perte du Vengeur au large de Brest, alors que plusieurs navires de ravitaillement venus de Saint-Domingue sont pris par les Anglais, devient ainsi un monument de propagande nationale.

 
«… les vaisseaux du tyran anglais cernaient le vaisseau de la République et voulaient que l'équipage se rendît. Une foule de pièces d'artillerie tonnent sur le Vengeur; des mâts rompus, des voiles déchirés, des membrures de ce vaisseau couvrent la mer. Tant de courage, tant d'efforts surnaturels vont-ils devenir inutiles ? Misérables esclaves de Pitt et de George, est-ce que vous pensez que des Français républicains se remettront entre vos mains perfides et transigeront avec des ennemis aussi vils que vous ? Non, ne l'espérez pas : la République les contemple, ils sauront vaincre ou mourir pour elle… Tout à coup le tumulte du combat, l'effroi du danger, les cris de douleur des blessés cessent; tous montent ou sont portés sur le pont. Tous les pavillons, toutes les flammes sont arborés. Les cris de Vive la République! Vivent la Liberté et la France! se font entendre de tous côtés. C'est le spectacle touchant et animé d'une fête civique plutôt que le moment terrible d'un naufrage… Nos frères ne délibèrent plus ; ils voient l'Anglais et la Patrie; ils aiment mieux s'engloutir que la déshonorer par la capitulation. Ils ne balancent point, leurs derniers voeux sont pour la Liberté et la République : ils disparaissent.»

La situation politique intérieure fait de Barère un chantre de la répression. Le 17 septembre 1793 il proclame: "Le vaisseau de la révolution ne pourra arriver au port que sur une mer de sang ". La Vendée est l'abomination à détruire :
 
«Détruisez la Vendée et Valenciennes ne sera plus au pouvoir des Autrichiens. Détruisez la Vendée et le Rhin sera délivré des Prussiens. Détruisez la Vendée et l'Anglais ne s'occupera plus de Dunkerque. Détruisez la Vendée et l'Espagne sera morcelée et conquise par les méridionaux. Détruisez la Vendée et une partie de l'armée de l'Intérieur ira renforcer l'armée du Nord. Détruisez la Vendée et Toulon s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais. Lyon ne résistera plus et l'esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la Révolution. La Vendée et encore la Vendée, voilà le chancre qui dévore le cœur de la République. C'est là qu'il faut frapper."  (août 1793).
 

L'attitude de Barère, inquiet d'être victime de la Grande Terreur, est hésitante lors du 9-Thermidor. Il craint à la fois Robespierre et les Parisiens. Il soutient finalement la mise hors-la-loi des robespierristes en croyant sauver la Terreur et en devenir le leader par suite de l'élimination des plus compromis qu'il n'hésite pas à trahir. Barère vote ainsi contre Carrier. Mais la réaction thermidorienne ne lui pardonne pas son rôle au sein du Comité de salut public. Est-il lui aussi destiné à la guillotine ?
 


3 - Le proscrit du Directoire

Barère est d'abord mis sous surveillance à son domicile de la rue Saint-Honoré. Puis la Convention le condamne à la déportation. On doit l'escorter jusqu'à l'île d'Oléron, dernière étape avant la Guyane, en compagnie de deux autres proscrits. À Orléans, à Tours, à Poitiers, à Niort, la population tente de le lyncher. Les proscrits doivent partir chacun sur un bateau différent. Tandis que Billaud-Varennes et Collot d'Herbois sont embarqués pour la Guyane, faute de bateau Barère est ramené à Saintes, à l'abbaye des Dames transformée en prison, au milieu de détenus destinés aux galères. À Paris, Fréron s'indigne du retard et demande «qu'il emporte à Madagascar le secret de tailler des carmagnoles.» Informé, le 26 octobre 1795, Barère s'évade, se cache à Bordeaux chez le négociant Jacques Fonade. Le 19 avril 1797, les électeurs de Tarbes l'élisent néanmoins membre du Conseil des Cinq Cents : l'élection est annulée par le Directoire. En avril 1799, arrive à Bordeaux l'ordre d'arrêter Barère qui a été repéré : son cousin Hector est arrêté par erreur et Barère trouve une nouvelle cache dans la chaumière d'un paysan. Peu après, il retourne à Paris.

À Bordeaux, Barère ne reste pas inactif. Il publie De la pensée du gouvernement républicain (1797) qui passe inaperçu, puis La Liberté des Mers ou le gouvernement anglais dévoilé : il y souhaite l'avènement d'une Société des Nations dont le centre serait quelque part au milieu de l'Europe et qui aurait pour but de grouper tous les États dans une défense commune, tout en endiguant la puissance navale anglaise.


4 - Un agent de la propagande de Bonaparte

Le coup d'état du 18-Brumaire a de quoi inquiéter Barère car Bonaparte pourrait s'en prendre Jacobins. Mais comme le nouveau pouvoir considère que la révolution est finie, Barère, reprend contact avec Fouché et offre ses services. Cambacérès et Bonaparte le reçoivent place Vendôme à l'Hôtel de la Chancellerie. Le premier Consul lui annonce la fin de la surveillance policière dont il était l'objet et lui offre de devenir préfet et de se mettre à son service comme informateur et propagandiste. Un premier travail consiste à répliquer à un transfuge, Francis d'Yvernois, qui avait fui la Révolution pour se mettre au service de l'Angleterre, et publié "Des causes qui ont amené l'usurpation de Bonaparte". Barère produit un texte plein de flagornerie, où Bonaparte est comparé à Solon, Lycurgue, et autres démocrates de l'Antiquité.


Buste réalisé par Giuseppe Ceracchi en 1799
(Musée Carnavalet, Paris).

Barère se trouve compromis dans le complot de Demerville (qui l'a hébergé) avec Aréna et Ceracchi. Ce Ceracchi est l'artiste romain qui a sculpté le buste de l'ancien Conventionnel. Barère va voir le général Lannes dont les services de surveillance doublent ceux de Fouché et dénonce les conjurés : on doit assassiner le Premier Consul à l'Opéra. Peu après survient l'explosion de la machine infernale, rue Saint-Nicaise : «Voilà l'oeuvre des Jacobins, dit Bonaparte dans son conseil. Si on ne peut les enchaîner, il faut qu'on les écrase, il faut purger la France de cette lie dégoûtante.» L'attentat accélère les poursuites contre Aréna et ses coaccusés. Le 30 janvier 1801 ils sont guillotinés. Barère l'a échappé belle; il va devoir se montrer plus reconnaissant envers le Premier Consul.

Devenu informateur de Bonaparte, il adresse de 1803 à 1807 des rapports hebdomadaires sur l'opinion publique. Chaque semaine il remet son rapport confidentiel au général Duroc. Pour remplir sa mission de mouchard, Barère fréquente et épie les salons parisiens. Il retrouve le goût du journalisme et publie Le Mémorial antibritannique, journal subventionné (500 francs par mois) et dirigé contre le gouvernement de Londres. Bonaparte n'y trouvant que «niaiseries couvertes par des mots sonores» la publication dure peu mais cela suffit à Barère pour s'ouvrir les portes de l'ambassade de Russie où le convie Zatrapesnoff. Ainsi Barère est-il devenu une sorte d'agent double ou triple : il est aussi devenu un proche d'Izquierdo, envoyé de la Cour de Madrid et intime de Godoï, qui lui démontre l'immoralité de la guerre de "Buonaparte". 

L'importance de Barère décline désormais de plus en plus. Après le Sacre, il reçoit de Duroc l'ordre de cesser l'envoi de ses notes confidentielles après le 223è bulletin. En 1810, l'élection par les Tarbais est invalidée une seconde fois sous l'Empire. En 1812, lors de l'agitation des faubourgs, le ministre de la Police, le général Savary, le convoque : «Quels sont les chefs du mouvements ?» Mais Barère n'est plus un informateur utile. Deux ans après, c'est l'invasion et Barère fuit Paris pour les Pyrénées. À peine est-il arrivé à Tarbes que l'armée anglo-espagnole de Wellington est déjà à Orthez : alors Barère fait demi-tour et se replie sur Limoges. Une fois les cosaques entrés dans Paris, Barère peut y revenir. Il se tourne vers Louis XVIII, lui propose un projet d'alliance commerciale avec Londres et compose à tout hasard un appel à l'acceptation de la Charte, en attendant, l'Ogre une fois revenu de l'île d'Elbe, de proposer un projet de Constitution à Fouché ! Le droit constitutionnel est resté sa spécialité. Enfin il est élu des Hautes-Pyrénées à la Chambre des Cent-Jours !


5 - Le dernier survivant du Comité de Salut Public

Louis XVIII revenant après Waterloo, Barère doit fuir, en tant que régicide, et réussissant à tromper la Kommandantur prussienne, c'est en Belgique qu'il trouve asile, à Mons. Parfois, à Bruxelles il va retrouver Cambacérès et David.  Le gouvernement français demande son arrestation mais la police du roi Guillaume ne trouva aucun Barère : il avait pris le nom de M. de Roquefeuille.

Il revient en France après la glorieuse Révolution de 1830. Mais on s'interroge encore sur son passé. Alors Barère prétend qu'il n'a eu aucune responsabilité dans la mort de Philippe-Égalité et, apparemment convaincu, Louis-Philippe lui verse une pension. De retour à Tarbes, il a encore assez de prestige pour être élu conseiller général et il y mourut en janvier 1841.

Ainsi s'éteignit le dernier survivant du Comité de Salut Public. Cet homme avait vécu le combat des Parlements contre l'absolutisme, la monarchie régénérée par 1789, la Terreur et la dictature du CSP, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, la Restauration, la monarchie de Juillet.  Avait-il cru en autre chose que l'opportunisme ?

 
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Post-Scriptum

Caméléon ou Girouette ? « Je retourne ma veste, toujours du bon côté…» chantait Jacques Dutronc interprétant le texte de Jacques Lanzmann. Une publication récente de Pierre Serna (Paris-Sorbonne) traite savamment de La République des Girouettes (Champ-Vallon, 2005) en s'appuyant principalement sur la période 1789-1815 car l'époque de la Révolution est riche de retournements. Des centaines de girouettes ! Plus tard, la IVè République a peut-être brièvement repris le thème puisqu'Edgar Faure disait, en substance :« Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent.»

 

Table des matières de l'ouvrage de P.Serna

(24 juin 2006)


DEBUT

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900, #REVOLUTION FRANÇAISE