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Dans un style incisif, ramassé, froid, l'auteur retrace une aventure d'une dureté inouïe et qui glace le sang du lecteur. C'était un premier roman, et l'Académie française qui n'est pas une institution réputée pour son audace, s'est pourtant enflammée pour cette œuvre et lui a décerné son Grand Prix du Roman.  

 

Tout commence par une fascinante lettre d'instructions, très détaillée. La mission est organisée Johan Einar Sokkason, cardinal-archevêque de Nidaros. Elle est destinée à Montanus, Abbé de Joug-Dieu. Il s'agit d'une expédition au Groenland à la recherche de communautés chrétiennes isolées de leurs origines scandinaves suite à la petite ère glaciaire. Montanus entame alors son récit et  "Court Serpent", le navire qui donne son titre au livre, est construit à la manière du drakkar des Vikings.

 

« Vous confierez la construction du navire, avec les conseils d'un architecte, au plus connu des maîtres charpentiers de marine de Notre ville de Nidaros, ou, à défaut, de Bergen, mais vous vous garderez d'employer aucun Allemand, qu'il soit de Hambourg, de Brême, de Lübeck ou de Rostock. Nous vous l'interdisons pour trois raisons. Premièrement, les Allemands ont coutume de commander avec rudesse, à la façon militaire, et, outre que cette façon s'accommode peu de l'onction ecclésiastique propre à notre affaire, elle risque d'irriter les compagnons charpentiers, qui ne sont pas des soldats mais des ouvriers, et de nuire ainsi à la qualité de leur ouvrage. Deuxièmement, s'il arrivait qu'à son lancement le navire coule, chavire ou se brise par l'effet de sa mauvaise construction, il ne Nous serait pas possible de faire pendre un maître charpentier allemand en raison des limites de Notre juridiction à l'égard de la Hanse; enfin, et troisièmement, l'art des navires pratiqué par nos ancêtres, perdu depuis lors et que Nous vous instruisons de retrouver, s'exprimait par la souplesse des assemblages et non par la force des marteaux et des clous; par la légèreté des bâtiments et non par leur pesanteur; de sorte qu'ils chevauchaient les vagues au lieu de s'y enfoncer; et, si Nous croyons, grâce à l'étude, l'architecte assez agile dans son art pour renouveler sous votre inspiration la virtuosité de nos pères, l'humeur plus grossière du charpentier peinera à se défaire des conceptions et des gestes brutaux appris dans les chantiers d'Allemagne.»


Le narrateur trouve un Capitaine, recrute son équipage, et fait route vers l'ouest pour atteindre Gardar dans le sud-ouest de la Nouvelle Thulé. La traversée est épouvantable avec des tempêtes effrayantes et de la neige en plein mois d'août, mais la suite est bien pire. Le premier contact avec la population recherchée est une scène macabre. De fond de fjörd en fond de fjörd, la communauté de Gardar est retrouvée, considérablement appauvrie, partiellement morte de faim, de froid et de violences internes. La société chrétienne a dégénéré. Le métissage a créé une caste de sous-hommes méprisés. Le culte chrétien a été galvaudé.

 

«Einar Sokkason m'instruisit du seul prêtre survivant; encore faut-il un mélange inouï d'audace et de foi pour persévérer, sur la seule force de l'ordination, à parer du beau titre de prêtre le monstre porcin qu'il traîna à mes pieds. Je remerciai le Ciel que ce misérable ne fût plus en état de célébrer le Saint Sacrifice qu'aurait profané son abjection. Couvert de poux, la bouche encombrée d'une mousse glaireuse aux émanations impures, et tenant par la main une petite publicaine à peine pubère, il vomit cent blasphèmes que l'absence de toute boisson forte dans cette extrémité du monde privait des excuses de l'ébriété. L'obscénité de ses relations avec la jeune sorcière éclatait dans tout son discours. La fornication était chez lui un motif de gloriole dans le moment même où le blasphème tendait à l'en absoudre. D'abominables détails, que je ne saurais transcrire ici, rendaient plus odieuse encore la discordance entre son âge et celui de l'enfant qu'il osait appeler sa femme; des deux on ne savait qui avait perverti l'autre, la nature devant rappeler chez le vieillard une innocence que la jeunesse n'a pas encore perdue. Je décidai sur-le-champ de les faire périr par le feu l'un et l'autre, lui pour hérésie, apostasie, profanation des sacrements et sodomie; et elle pour commerce immoral obtenu par la sorcellerie. Il me sembla qu'il y aurait dans ce double supplice le double bienfait premièrement d'asseoir mon autorité en épargnant par une sévérité immédiate la nécessité future de sévérités plus grandes; et deuxièmement de punir les péchés des condamnés.»

   
L'abbé Montanus va ainsi tenter de redresser les valeurs chrétiennes, par tous les moyens à sa disposition. La poursuite de l'expédition nous glace d'horreurs avec des scènes d'amputation et d'anthropophagie. La haine et les rivalités se déploient et l'abbé connaît un amour sacrilège avec Avarana qu'il rejettera au moment de l'appareillage. «Méthodiquement, avec une espèce de calme, les villageois la lapidèrent aux cris de "Pute à l'Evêque!" jusqu'à ce que son corps étendu demeurât immobile sur les galets inondés de sang.» Maintenant vous pouvez refermer le livre et vous servir un armagnac pour vous remettre sur pieds. 

Bernard du BOUCHERON. Court Serpent.  Gallimard, 2004, et Folio n°4327, 149 pages.


 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE