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Cet ouvrage n'est pas un roman réaliste et en vérité on ne mettra pas les pieds au Mozambique. Pauvre Afrique, encore négligée ! Cependant en octobre 2008, le 19e Festival international de géographie de Saint-Dié a décerné à ce roman le Prix Amerigo Vespucci. Géographe, cartographe ou simple quidam, puisse le lecteur ne pas se noyer, surtout "…par temps calme."

"La traversée du Mozambique…" est de toute évidence périlleuse — presque autant que l'excursion dominicale de Schroum-Schroum aux sables mouvants chers à Fernand Combet. C'est un roman parodique où l'on pratique le détournement et l'infidélité aux codes. Le capitaine Belalcazar, qui n'en est pas à sa première tentative le bougre, quitte l'Angleterre pour le Pérou à la recherche de Païtiti, la cité de l'or des Incas «plus grande encore que Cuzco.» Pour faire naviguer sa goëlette paimpolaise de deux cents tonneaux lancée aux chantiers de la Clyde — telle est la Catherine —  Belalcazar a enrôlé les frères Negook et Hug-Gluk, chasseurs d'ours — blancs, bruns ? — en Alaska, la cuisinière Fontaine, secrètement amoureuse de lui, et Malebosse, magicienne et navigatrice chevronnée (?) — expliquer sa présence dans le récit nécessiterait des années de travail à une équipe de chercheurs de Harvard. En route donc pour une parodie du roman d'aventures, de vacances adolescentes ou de camp scout ! Inspirées, on l'imagine, par celles que subit l'auteur dans son jeune âge, une série d'épreuves terribles attend nos anti-héros de pacotille ! On s'en tirera par des bouts de ficelles, on dressera les tentes, on aura un feu de camp, on bricolera dans les branches pour éviter l'inondation et les caïmans et les serpents et le poil à gratter. Voyage dantesque dans l'Enfer…vert. 

Parodie dérisoire du récit de voyage en mer, d'aventures polaires, et d'exploration de l'Amazonie. On n'est pas chez Conrad et le typhon n'arrive pas. Le navire est diaboliquement pris par les glaces et l'équipage sauvé par Inyoudgito, un esquimau d'adoption dérouté de son voyage en ballon aux sources du Nil. Jules Verne n'est jamais très loin, mais un Jules Verne pour rire. La traversée de la jungle — « Nul ne sait si de la bonne jungle il s'agit » — tient aussi d'"Aguirre ou la colère de Dieu" le film de Werner Herzog, même si un membre rapporté de l'équipage ressuscite pour devenir chef de tribu chez les chasseurs de têtes. L'arrivée dans la cité de l'or s'inspire évidemment des aventures d'Hiram Bingham, le découvreur des ruines de Macchu Picchu ou de Llactapata aux maisons de «style pirca», voire du récit de Nicole et Herbert Cartagena (revue Géo, janvier 1995) : « À la recherche de Païtiti, cité perdue des Incas.» Le guide qui accompagne le capitaine Belalcazar ne s'appelle-t-il pas… Géo ? Parodie encore du voyage organisé et de l'économie touristique en général avec ce G.O. — gentil organisateur — avec ces « achats de dernière minute : boîte de Toblerone, pendentif en souvenir, magazine people » qui introduisent le retour à la réalité. « La fin des vacances, c'est toujours un peu dur.» Effectivement, on est attendu par 365 romans — dont celui-ci n'est pas le moindre...

L'auteur et le roman en péril. Dans un roman "ordinaire" (?), le lecteur éprouve de la sympathie pour un certain personnage auquel il s'identifie, héros ou anti-héros peu importe. Mais ici c'est différent. Le lecteur se prend vite de sympathie pour l'auteur dont il voit les difficultés et les doutes formulés — de manière faussement naïve — au fil des chapitres. « L'expédition arrive — comment nos héros peuvent-ils le savoir ? — en fin de première partie.» Une analogie vous vient à l'esprit, celle des vêtements déstructurés où l'absence de doublure avoue la technique du bâti ? La déconstruction derridienne se trouve prolongée par une métaphore de "la mort du roman" : « En vérité (sic), la situation n'offre pas d'échappatoire (…) il est probable que notre histoire s'arrête dans trois pages sans plus de personnages à notre charge que cette bête dont nous ne saurions à elle seule tirer une histoire avec le sujet de la nôtre sans ennuyer le lecteur...» Sur cette route vertigineuse qui conduit à Païtiti, Sophie surgira pour libérer des prisonniers et montrer le chemin pour finir le roman, sans se soucier des pétroglyphes que Belalcazar se faisait fort de déchiffrer, tandis que des blagues de potache et des citations trafiquées tenteront de dérider le lecteur. L'auteur mise enfin sur des détails saugrenus : le fromage de chèvre, le poisson frais et des lettres recommandées. 

Ah ! les détails ! Les merveilleux détails, qui habituellement servent à produire ou renforcer l'effet de réel dans le récit, viennent ici le rendre improbable et le rapprocher de l'absurde. Des éléments de notre monde de consommation, de bureaucratie et de technologie avancées  viennent se glisser de manière saugrenue dans l'environnement andin et somme toute primitif de l'empire inca. «Chez Aldo, resto-minute» Belalcazar se fait servir « du lama rôti » et « un milk-shake à la coca » avant de passer à l'Office du Tourisme prendre un plan de la ville pour se rendre au Temple du soleil. Plus tard, « un commissaire divisionnaire du département des Jeux, assorti d'un huissier de justice, leur demande de se rendre au bureau D » puis « ils rentrent dans la salle munis d'un sac d'une contenance de trente litres fourni à l'accueil et d'un ticket de passage à conserver en cas de sortie temporaire.» Au self-service de l'or, Pluyette brise les codes…-barre.

Bon, je peux le dire quand même, pour finir, le capitaine Belalcazar va sûrement rentrer au pays avec Fontaine et cultiver son jardin. 

 

Patrice PLUYETTE
La traversée du Mozambique par temps calme

Seuil, 2008, 316 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE