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Subjugué par "Le Village de l'Allemand", livre récompensé par le prix RTL/Lire 2008, j'ai voulu voir en quoi consiste le roman qui a fait connaître le romancier de Boumerdès qu'est Boualem Sansal. Il s'agit du "Serment des Barbares" écrit il y a dix ans déjà. 

Le récit nous transporte à Rouiba en banlieue d'Alger. Deux hommes viennent d'être assassinés, un riche et un pauvre. L'enquête sur la mort d'Abdallah, un pauvre ouvrier agricole, est confiée à l'inspecteur Larbi, un vieux policier intègre. Elle ne suffit pas à mobiliser son esprit et son temps. La curiosité est un admirable défaut chez cet homme: il regardera donc aussi du côté du riche bazari qu'on a bien curieusement tué chez lui, comme Abdallah. Ce qui, dans l'esprit du flic, ne paraît pas conforme aux méthodes des terroristes barbus. Le tueur sera éliminé avant qu'il ne tue une troisième fois, mais ce n'est pas ça qui garantit que l'inspecteur Larbi pourra vivre une retraite heureuse.

 
En fait l'enquête policière est indispensable mais elle n'est pas l'essentiel. Elle sert de trame au récit et jusqu'à la dernière page — mais Boualem Sansal a d'autres intentions que d'écrire un simple polar.

 
Une vision de l'histoire de l'Algérie contemporaine où l'on cherche à dévoiler des aspects méconnus de la Guerre d'Algérie. La lutte pour l'indépendance n'a pas été le fait du seul FLN qui aujourd'hui en monopolise l'histoire officielle. Boualem Sansal évoque ainsi les maquis de Bellounis, chef de guérilla qui s'opposa au FLN fondé en 1954 par des jeunes impatients qui reprochaient à Messali Hadj la modération du PPA puis du MNA. Des survivants de cet épisode se retrouvent au coeur de l'intrigue. En rapport avec des harkis ou d'anciens colons comme les Villatta rapatriés dans le Languedoc. Avec de la nostalgie pour la prospérité agricole perdue : "Il reste rien de ce paradis colonial. Le béton l'a bouffé et ce qu'il a épargné, les bidonvilles l'ont avalé." Et bien sûr l'enjeu de la mémoire qui passe par les cimetières.

Une réflexion sur les problèmes de la société algérienne depuis 1962. Le lecteur hexagonal n'est sans doute pas tout à fait surpris quand l'auteur évoque la corruption des dirigeants d'Alger, les fortunes douteuses des bazaris, les mauvais choix industriels, les usines et les bâtiments en ruines ou inachevés, la ruine agricole, le chômage qui en résulte. Mais il y a plus. Nombreux sont les jeunes désœuvrés appelés "hittistes" parce qu'ils s'appuient sur les murs ("hit" en langue populaire d'Alger). Dès lors les barbus surgissent dans ce paysage massacré dont Rouiba est l'illustration, suivis des "tangos" — les terroristes — désignés d'après l'initiale et selon l'alphabet radio bien connu des militaires. Une société algérienne coincée entre le plongeon dans l'archaïsme des barbus et l'envolée dans la modernité, entre la fierté berbère et l'émigration clandestine des harragas.

Une écriture largement baroque submerge le récit. Elle se fait entendre dans certains chapitres plus que d'autres : mouvements de foule, sentiments de peur, description de Rouiba, ou de la Casbah d'Alger. D'où parfois le sentiment de longueurs où l'on aurait pu couper aisément 50 ou 100 pages. Si l'on compare avec "Le Village de l'Allemand", on voit que l'écriture de Boualem est devenue plus "classique" avec moins de phrases longues et de points-virgules. C'était donc un premier roman extrêmement prometteur d'un auteur d'emblée capable d'utiliser avec bonheur les expressions populaires du pataouète aussi bien que des allusions littéraires parfois pastichées.

 
Et toujours une sacrée verve. Dont voici quelques joyeux échantillons :
Quelle est "la panoplie bcbg de la terreur" ? —" Barbe-claquettes-blouson-gandoura "!
Ou bien "des putes incroyables, garées dos au mur, capot ouvert…"
Ou encore un "misérable F3 qui insulte la vie et les normes AFNOR."
Enfin un embouteillage à Alger : "les voitures d'occase pullulent et n'avancent qu'à va-que-je-te-pousse-par-le-cul; les belles de luxe, taiwanaises à cent contre un, renâclent en poussant des cris harmonieux qui excitent à mort les vieux tacots."
Bref, lisez-moi ça !

Boualem SANSAL
Le serment des barbares

Gallimard, 1999, 395 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ALGERIE