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L'émigration économique des Français n'a jamais été importante et la France est même devenue une terre d'immigration dès le XIXe siècle. En revanche, si la politique s'en mêle on trouve les Huguenots en route vers le Refuge offert par certains pays voisins, les Émigrés de la Révolution en route vers Coblence, Londres ou Philadelphie, les officiers de Napoléon Ier en route vers l'Alabama, Victor Hugo à Guernesey, les Communards à Londres et Bruxelles, etc… Voici enfin ceux qui fuient le régime de Vichy et l'occupation nazie, parce qu'ils sont juifs, antifascistes, ou résistants.

 

Emmanuelle Loyer a étudié dans quelle condition ces « 3 à 4000 personnes purent se réfugier aux États-Unis », le plus souvent en provenance de Marseille à l'issue d'un voyage souvent financé par des organisations américaines. New York, déjà cosmopolite, vit arriver la plupart d'entre eux : quelques uns se retrouvèrent enseigner à l'ELHE, l'école libre des hautes études, proche du gaullisme, et abritée par la New School for Social Research. Ainsi de Jacques Maritain —qui enseigna aussi à Princeton de 1948 à 1958— ou de Claude Lévi-Strauss qui restera quelque temps comme conseiller culturel à New York. Le père du structuralisme y trouvait un climat intellectuel favorable : New York était en train de prendre à Paris sa place de capitale intellectuelle avec un rôle important dans l'édition. « Aux États-Unis, c'est-à-dire essentiellement à New York environ 240 livres en français furent publiés entre 1941 et 1944, 182 au Brésil, 66 en Argentine » sans compter le Canada. Parmi ces livres, quelques uns provenaient des surréalistes, comme "Arcane 17" d'André Breton qui lança la revue "VVV" où il publia des textes de Césaire.

 

Ces Français commencèrent à arriver dans un pays encore neutre, puis ce pays devint "l'arsenal des démocraties". La création de l'OSS par Donavan en 1942, ainsi que "The Voice of America", permit à certains exilés de contribuer à la propagande antinazie, ainsi du journaliste Pierre Lazareff. Leur engagement équivalait généralement à une résistance non gaulliste, soit parce que Charles de Gaulle était mal vu du Président Roosevelt, soit parce qu'en 1943 il se rapprochait des communistes et de Moscou. En effet une autre caractéristique de ces exilés est leur anticommunisme, antistalinisme plus exactement, puis que l'un des plus illustres de ces exilés est Boris Souvarine qui avait été l'un des fondateurs du PCF avant de rompre bruyamment avec le tsar rouge en publiant son "Staline" en 1937.

 

Ces Français et francophones (comme Denis de Rougement) ne s'installent pas durablement en Amérique. Mais à leur retour en France, les reproches pleuvent à leur encontre : Aragon et ses amis communistes, Sartre et ses amis existentialistes se liguent contre eux, particulièrement contre Breton et les surréalistes, les jugeant comme des revenants au sens de fantômes surgis d'un passé révolu. C'est ainsi que le surréalisme, malgré l'exposition de 1947, entra dans un temps d'oubli relatif en France alors que son importance était mieux reconnue en Amérique.

 

Le sous-titre de cet ouvrage érudit m'avait laissé croire que la place des artistes y aurait été davantage considérée. Même si la présence d'artistes tels que Braque, Chagall ou Léger aurait, selon Emmanuelle Loyer, donné plus d'assurance aux créateurs yankees, elle aurait sans doute pu développer l'évocation des travaux des plasticiens réfugiés de la Vieille Europe. Prometteuse, l'utilisation d'une photo prise en mars 1942 chez le galeriste Pierre Matisse (page 121 de l'édition Pluriel) permet de lister un grand nombre d'artistes, mais par la suite ils sont plus ou moins perdus de vue. En revanche, l'auteur montre bien la timidité des Français dans leurs relations à New York avec les autres réfugiés, parmi lesquels les Allemands étaient les plus nombreux et peut-être les plus prompts à s'intégrer. Cas extrême, André Breton qui refusait de parler anglais !

 

Dans le port, côté Hudson river, le "Normandie" stoppé net dans ses voyages en septembre 1939 périt noyé dans l'incendie du 9 février 1942. Symbole de la ruine française dit à juste titre l'auteure qui n'utilise curieusement pas un autre symbole, lié celui-là à la montée en puissance de l'Amérique : durant plusieurs mois de l'année 1939 New York avait été un point de mire avec son Exposition Universelle — il y eut un numéro spécial de la revue L'Illustration — et on aurait aimé savoir si certains des exilés de 1941-42 étaient venus pour la visiter à la veille de la guerre. Et s'ils avaient pris le Normandie.

 

Emmanuelle LOYER
Paris à New York

Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947
Grasset 2005 / Pluriel, 2007, 497 pages.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000