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UN CLASSIQUE DE LA LITTERATURE AFRICAINE !

 

« UN IVROGNE DANS LA BROUSSE »
par Amos TUTUOLA
Gallimard, 2000, collection "L'imaginaire", 141 pages.



UN ROMAN CULTE

Jadis ce titre m'a interpellé pour l'unique raison que le traducteur s'appelle… Raymond Queneau. Certains crurent même qu'il en était l'auteur ? Le livre, il est vrai, a quelque chose d'oulipien.

Considérez un amateur de vin de palme quand son malafoutier est mort ! Non, non, je suis poli : « malafoutier » ce n'est pas une grossièreté, c'est une profession tout à fait respectable. Sinon, l'ivrogne de la brousse est perdu. prenons l'incipit pour mettre les choses au point :

« Je me soûlais au vin de palme depuis l'âge de dix ans. Je n'avais rien eu d'autre à faire dans la vie que de boire du vin de palme. Dans ce temps-là, il n'y avait pas d'argent, on ne connaissait que les cauris, aussi la vie était bon marché et mon père était l'homme le plus riche de la ville.

« Mon père avait huit enfants et j'étais leur aîné, les autres travaillaient dur, moi j'étais un recordman du vin de palme. (…] Quand mon père s'est aperçu que je ne pouvais rien faire d'autre que de boire, il a engagé un excellent malafoutier qui n'avait rien d'autre à faire qu'à me préparer mon vin de palme pour la journée.


« Mon père me donne donc une plantation de palmiers de 260 hectares avec 560 000 palmiers et ce malafoutier me préparait cent cinquante calebasses de vin de palme chaque matin…»

Le professeur Rolin n'a pas, à ma connaissance, exploré le mot "malafoutier" dans sa fameuse chronique sur France-Culture, néanmoins, nous pouvons déjà nous convaincre de l'importance vitale du malafoutier pour le narrateur bien que son nom puisse faire croire que le tirage du vin de palme amos-tutuola.gifn'est pas un problème insurmontable : le narrateur ne se nomme-t-il pas «Père-Des-Dieux- Qui-Peut-Tout-Faire- En-Ce-Monde» ? Alors, PDDQ etc… part à la recherche de l'homme de l'art.

Dans sa quête de l'homme de l'art —il faut vous habituer aux répétitions caractéristiques du style de l'auteur qui écrit en une sorte de "pidgin english" trop bien traduit par Queneau qui semble avoir beaucoup gommé les hérésies syntaxiques et langagières de l'auteur—, PDDQ nous donne un aperçu du monde magique des Yorubas dans une succession d'aventures où les gris-gris sont plus utiles qu'un téléphone portable. PDDQ affronte une longue série d'épreuves comme Ulysse dans son Odyssée. Retrouver la fille, belle comme un ange, qu'enleva au marché le Gentleman complet. Triompher du Gentleman complet réduit à un crâne et de toute la famille Crâne. En quête du malafoutier, l'errance conduit à la Ville-des-Morts, à l'Arbre blanc, à la Ville-rouge : partout s'étend le règne du merveilleux. Il y a des solutions à tout : le héros se transforme à volonté, en caillou, en pirogue. PDDQ est un trompe-la-mort : il a vendu la sienne, aussi peut-il résister à tous les outrages des esprits maléfiques quitte à ce que le récit initiatique et halluciné recoure aux incohérences des rebondissements.

Au bout du conte, Baity le malafoutier fut retrouvé et il offrit un œuf magique à son ivrogne de patron qui, de retour chez lui, crut un temps à son triomphe. « J'étais devenu le plus grand homme de ma ville et je ne faisais rien d'autre que d'ordonner à l'œuf de produire de quoi boire et de quoi manger. » Mais le statut de "bigman" ne durera pas. Le cadeau était empoisonné. À la fin des fins, il faudra se résoudre à envoyer des offrandes à Ciel pour qu'il pleuve… et rien d'autre que de l'eau.

L'AUTEUR ET SES LIVRES

Le romancier nigérian Amos Tutuola est né en 1920 à Abeokuta (comme Wolé Soyinka) et il a dû entendre les mythologies yoruba sur les genoux de sa mère. Après l'école primaire de l'Armée du Salut où l'envoya un parent dont il avait été le "boy", il rejoignit le lycée à Lagos, mais dut vite mettre un terme à ses études en 1939 à la mort de son père. Il tâta de plusieurs métiers (forgeron, planton de ministère…), et survécut à ces petits boulots en notant sur des cahiers d'écolier les contes de son enfance. Il acheva d'écrire «L'ivrogne dans la brousse » en 1946 et il se maria l'année suivante.

Publié à Londres en 1952 avec le soutien de T.S. Eliot et de Dylan Thomas, et à Paris en 1953 avec celui de R. Queneau, ce premier texte vite devenu un roman culte a introduit le Nigeria dans la littérature anglophone, non comme un pamphlet anti-colonialiste ou un remake d'Henry James eussent pu le faire, mais comme une célébration de la culture yoruba.

Sinon quelle serait la portée de ces histoires de griots ? Avec quelque cuistrerie venue de la "political correctness" certains interprètent les épreuves que traverse le narrateur comme une allusion à la situation coloniale ou post-coloniale de l'Afrique. D'autres, sans craindre l'anachronisme, ont trouvé dans «L'ivrogne dans la brousse » une allégorie de la surconsommation occidentale. Rions, rions comme les palmiers sauvages à tête humaine après l'étape de l'Île-Spectre ! Alors que Tutuola se forgeait un style propre, ses compatriotes jugèrent que sa langue s'égarait loin des bons usages de Cambridge et que le récit donnait une mauvaise image du Nigeria. C'était, il est vrai, avant la guerre du Biafra et la série des pétro-dictateurs qui finirent par pendre Ken Saro-Wiwa (cf. fiche "Sozaboy"). Pour en revenir à Amos Tutuola, il traduisit ses œuvres en yoruba et devint le premier auteur nigérian à accéder à la notoriété internationale, même s'il n'eut pas ensuite le succès de «L'ivrogne dans la brousse».

Au temps de ses premiers romans, Amos Tutuola était magasinier à la radio du Nigeria. En 1957 il fut transféré à Ibadan et il entreprit la mise en scène de son œuvre. Puis il participa à la création du Club Mbari regroupant écrivains et éditeurs. En 1979 il fut appelé à l'atelier d'écriture de l'Université d'Iowa. Il rentra à Ibadan à la fin des années quatre-vingt et mourut le 8 juin 1997. La première étude universitaire en français parut peu après : Amos Tutuola et l'univers du conte africain, par Catherine Belvaude, L'Harmattan, 2000.

Quatre œuvres d'Amos Tutuola ont été traduites en français :

- Outre L'ivrogne dans la brousse, Gallimard, 1953 et 2000, collections "L'Imaginaire", 141 pages, et "Continents noirs" :
- Ma vie dans la brousse des fantômes, 10/18, 1993, 170 pages.
- Simbi et le satyre de la jungle noire, Belfond, 1998.
- La femme plume, Dapper, 2000, 171 pages.

Œuvres non traduites en français :

- The Brave African Huntress, 1958.
- Ajaiyi And His Inherited Poverty, 1967
- The Witch-Herbalist of the Remote Town, 1981
- The Wild Hunter in the Bush of Ghosts, 1982
- Yoruba Folktales, 1986. Traduit italienne : Il cacciatore e la donna-elefante, Mondadori, 1996.
- Pauper, Brawler and Slanderer, 1987. Traduit italienne : Povero, Baruffona e Malandrino. Feltrinelli, 1990.
- The Village Witch Doctor and other stories, 1990




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