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Avant de se voir attribuer en 1988 le prix Renaudot pour "Hadriana dans tous mes rêves", le poète d'origine haïtienne, connu pour son opinion critique à l'égard de la "négritude", s'était lancé dans le roman avec "Le mât de cocagne". On y trouve déjà l'importance du vaudou, au cœur d'un récit caractérisé par le "réalisme magique", un concept hérité d'Alejo Carpentier qu'il connaissait pour avoir passé plusieurs années à Cuba. Le poète s'était exilé pour fuir la dictature Depestre-Cocagne.gifdes Duvalier, tandis que ses engagements anticolonialistes l'avaient fait expulser de France. Il avait séjourné en Amérique latine et avait été invité dans la grande île proche de sa patrie caraïbe pour y continuer son œuvre poétique. Le régime de Castro l'ayant déçu, René Depestre retourna en France, devint citoyen français et s'installa sous le soleil des Corbières qui, d'une certain façon, peut lui rappeler celui de Jacmel où il est né.

 

Comment défier un dictateur

Pour son premier roman, le poète et essayiste haïtien a choisi un sujet qui lui est cher : un homme instruit  — ancien élève de Sciences Po et de la Sorbonne comme lui — se dresse contre la dictature d'Haïti. Le dictateur c'est Zoocrate Zacharie, l'inventeur de l'électrification des âmes. L'opposant c'est Henri Postel, jadis sénateur, qui, parce qu'il était chef d'une opposition réprimée, s'est retrouvé zombifié en petit boutiquier.

Et la boutique périclite. Postel, brisé, songeait même à émigrer clandestinement au Canada quand se présenta l'opportunité de défier le dictateur en un exploit qui retournerait l'opinion et préluderait au renversement du régime et changer la négritude en tigritude : il lui faudrait grimper tout en haut du mât de cocagne installé pour la fête sur la place des Héros à Port-au-Roi !

 

De l'utilité du vaudou

Après un premier tournoi qui permet de connaître les concurrents, tout un chacun voit bien que Postel a plus de courage que de muscle. Il apparaît aussi que les autorités ont chargé leur sorcier, l'infâme Nildefert, d'utiliser sa magie pour bloquer Postel en bas du mât de cocagne. Avec Papa-Loko dans le rôle du "loa", deux femmes, Cisafleur la "mambo" qui connaît les esprits et les sortilèges et la chaude Elisa experte en massages, vont elles aussi recourir au vaudou. La remise en forme du sénateur se fera en urgence au cours de la nuit du vendredi au samedi. En même temps, une contre-cérémonie aura lieu au palais présidentiel dans une atmosphère de complot… D'une manière ou d'une autre, le lecteur en est persuadé, Postel réussira à grimper tout en haut du mât. Mais quelle sera la chute ?

On apprécie avec jubilation les différents épisodes de ce récit coloré. L'écriture en est à la fois efficace, légère et savoureuse, qu'il s'agisse de la description des bureaucrates de la dictature ou des concurrents du mât de cocagne. L'auteur joue avec malice évidemment du symbole du mât. Les séances de vaudou, quant à elles, sont narrées de manière instructive et explicite, sans cacher la dimension érotique du traitement salvateur que reçoit le sénateur. L'auteur ne nous prive pas non plus d'anecdotes vachardes sur les détenteurs du pouvoir, telle la fille du dictateur, et laisse percevoir sa bienveillance pour les personnages plus modestes. Un auteur à ne pas oublier!

 

Extrait  : La séance de vaudou pour Henri Postel

« Elisa entra. Elle confia les chandelles allumées à la mambo. Postel et maître Horace s'occupèrent â retourner leurs vêtements. Elisa ressortit pour faire de même. Dans l'obscurité de la cour, elle inversa soutien, slip, mini-jupe et chemisier. Sor Cisa fixa les cierges, deux noirs et trois blancs sur les points qu'elle estimait stratégiques du vevé. Elle saisit un paquet de feuilles vertes et l'orienta vers les quatre points cardinaux en récitant :

Au nom de Loo Danyiso
Au nom de Loko-pomme-d'Adam
Postel aura des couilles de lion
Pour vaincre les fureurs du mât
Ago, Agosy, Agola !

Après ces invocations la Cisafleur prit Loko par la main. Elle le fit pirouetter lentement devant le lit de Postel et improvisa le chant suivant :

Je suis la tête fraîche des arbres
Je suis Loko-Postel
le général Loko Silibo Vavoun
Je suis la clef du long chemin d'homme
qui brille jour et nuit sous ses pieds
le soleil nous suit pas à pas, agoyé !

Le loa manifesta joie et fierté à l'écoute des paroles qui célébraient ses pouvoirs. Il se détacha de sor Cisa pour danser seul. Il n'était plus un nègre trapu avec un cou de taureau, ni un petit charpentier de Tête-Boeuf, mais un papa-loa qui s'engageait avec grâce dans les chemins africains de son esprit et de son corps. Il dansait le corps incliné, bras et jambes légèrement pliés, avec un jeu frémissant du dos et des épaules. Tantôt il avançait, tantôt il reculait, faisant glisser latéralement les pieds. Tout à coup il attira Elisa : elle fit immédiatement corps avec le rythme qui montait et descendait dans la voix de sor Cisa. Les ondulations des épaules et des reins d'Elisa, ses entrechats, ses fléchissements de genoux, rivalisaient de feinte et de fantaisie avec le ballet félin de son partenaire. Elle releva des deux mains le bas de sa mini-jupe et se mit à le baisser et à l'élever sans cesse. Sa chair, partout dure, pleine, lyrique, ondulait, se cambrait, s'arrondissait, en mesure. Postel la regardait, fasciné. (…)

Quelques instants après sor Cisa cessa de chanter. Elle ouvrit une bouteille, se remplit la bouche d'une lampée de son contenu. Au lieu de l'avaler, elle en vaporisa le visage de Papa Loko. Le saint loa recula de plaisir. Sor Cisa répéta la vaporisation de kimanga sur Elisa, maître Horace et Postel. Chacun se mit à éternuer, les yeux larmoyants, dans une piquante odeur de tafia, de pimprenelle, de piment. Loko se pencha sur Postel. Il le souleva du lit. Il frotta lentement son front contre le sien. Il lui saisit les mains. Il les éleva, à trois reprises vers les points cardinaux et demanda à sor Cisa de les vaporiser. Loko répéta la même opération avec les pieds de Postel. Sor Cisa sortit précipitamment de la pièce. Elle revint aussi vite avec un coq et une poule qu'elle s'empressa de confier au loa. Papa-Loko invita Postel à enlever chemise et pantalon. L'ex-sénateur s'exécuta. Il apparut en caleçon.
- Ça y est, on me déguise en cadavre, songea-t-il.»

 

René DEPESTRE
Le mât de cocagne

Gallimard, coll. blanche, 1979, 178 pages.
(rééd. Folio n° 3081 en 1998)

 

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