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Géographie des États-Unis

Quiconque a dû réaliser pour le bac un croquis de géographie des États-Unis connaît bien ce méridien 100° Ouest qui découpe l'Union en deux parties contrastées. À l'Est, deux siècles de capitalisme industriel et d'urbanisation ont tout dévasté. Plus rien à sauver. En revanche, à l'Ouest de ce méridien, la nature n'est certes plus très vierge mais on essaiera de limiter le désastre du développement, de la mise en valeur et de l'aménagement. Genévrier, sauge, vautour, faucon à queue rouge et pédiculaire des bois y vivent encore mais il faut agir vite ! Déjà des métropoles à l'air empoisonné s'y étalent, immenses, modernes : ces Sodome, Gomorre, Ninive et Babylone générant des pollutions innombrables. Routes bordées de canettes vides. Déforestation accélérée. Mines de charbon à ciel ouvert pour alimenter des centrales voraces. Cabanes abandonnées il y a vingt ans par des prospecteurs d'uranium. Multiples réseaux électriques pour l'air conditionné. Ciel en passe de devenir « le dépotoir des résidus des raffineries de cuivre, des cochonneries que Kennecott, Anaconda et Phelps-Dodge envoyaient par leurs cheminées crachant des nuages empoisonnés.»

Tandis que les Indiens Utes, Hopis et autres Navajos, gavés d'alcools et de conserves, écoutent leurs crooners préférés sur KAOS, la station de Flagstaff, quatre eco-warriors hyperactifs écument la région de Glen Canyon pour renvoyer au chaos un maximum de ponts, voies ferrées et chantiers divers entre Kanab, Utah, et Page, Arizona — et leur traque commence. Le roman prend çà et là l'allure d'une épreuve de lecture de cartes topographiques : Glen Canyon, Marble Canyon, Kaibito Canyon, Vermillion Cliffs, Black Mesa, Lizard Rock, Gold Gulch, Smoky Mountains, Kaiparowits Plateau. Comme pour lire "No Country For Old Men" de Cormac McCarthy on peut tenter de suivre nos personnages avec l'atlas routier Rand McNally ouvert aux pages "Utah" et "Arizona", sauf qu'ils ont tendance à lancer leurs engins hors pistes et à crapahuter pire que des chasseurs alpins. La lecture devient donc une progression épuisante pour suivre les bons comme les méchants.

Un western de 1975

Qui sont les bons, qui sont les méchants ? Au temps de la Guerre Froide, le western était limpide : il n'y avait de bon Indien que mort et il était une métaphore pour désigner le soviétique empire du Mal. Le lecteur appréciera tout autrement les deux camps dans ce moderne western  : si l'on y proclame le "Red Power" ce n'est pas pour évoquer le Kremlin.

En quatre chapitres l'auteur nous présente les membres du gang. Ne se séparant jamais de sa trousse médicale, Doc Sarvis, chirurgien exerçant à Albuquerque, passe ses soirées comme scieur de poteaux publicitaires avec Bonnie Abbzug, sa polyvalente secrétaire juive égarée de Brooklyn qui lui sert de chauffeur et de maîtresse. George W. Hayduke, ancien du Vietnam et psychopathe avéré, est un colosse à faire peur mais il serait capable de troquer son béret vert pour une casquette jaune de Caterpillar. Enfin Seldom Seen Smith est un joyeux mormon polygame qui organise des randonnées et du canyoning ; il a aussi empêché Mgr Love de réaliser un lotissement de plusieurs millions de dollars et celui-ci veut se venger et devenir Gouverneur de l'Utah. Ta, ta, ta.

Fier de sa Chevrolet Blazer jaune, l'évêque Love dirige une équipe de secouristes, bénévoles et mormons, aux jeeps et tous-terrains « soigneusement équipés de projecteurs, de râteliers d'armes, de treuils de radios ondes courtes, de roues de rechange, d'enjoliveurs chromés… » — évidemment ornés des blasons du comté, alors que les Rangers et Gardes Forestiers des parcs nationaux disposent en outre d'hélicos. Tous viennent participer à la traque du "gang de la clef à molette" à travers des paysages de westerns où ils remplacent la cavalerie d'autrefois, mais en retard comme elle, de manière à laisser nos pieds nickelés peaufiner encore un peu leurs destructions. Il y a même une sorte de  Rintintin qui réveillera la troupe alors que Hayduke s'apprêtait à se ravitailler.

McGyver chez Castorama

Toutes les forces du Développement Diabolique ont entrepris de détruire l'Ouest sauvage : «Grosse opération, murmura-t-il. Tracteurs, excavateurs, foreuses, bennes, citernes, quel putain de superbe dispositif !» C'est comme çà qu'il parle Hayduke, malgré les semonces de la belle Bonnie. Certains passages documentaires forment à la fois un précieux catalogue des matériels lourds pour gros chantiers (Caterpillar D-7 et D-9, Hyster C-4501 jaune à double tambour, GMC Terex de 40 tonnes, bulldozer Allis-Chalmers HD 41, et j'en passe) et le protocole de leur mise hors-service.

Entre séance de bricolage et cauchemar pour ingénieur du BTP, le récit rappelle quelquefois les impérissables aventures télévisuelles de McGyver et les exploits de BD des Pieds Nickelés. C'est la célébration du génie américain et d'une puissante industrie ! Jeep, pick-up ou break Lincoln, peu importe, le gang écolo doit véhiculer de gros volumes de matériel : arc à acétylène, pinces coupantes, dynamite, carabines, revolver 0.357 Magnum, fusil à lunette, arbalète en acier, scie Mc Culloch. Sans oublier des caisses de munitions remplies de vivres, destinées à de multiples caches : packs de Budweiser, boîtes de beurre de cacahuète, de haricots et de chili. Une jeep d'occasion achetée chez Andy le Réglo et Johnny Top Dollar, vendue sans cric, mais pourvue d'un treuil pour câble de 150 pieds, joue aussi un rôle important. En vedette américaine pourrait-on dire.

Law and Order 

L'éco-gang est, on s'en doute, l'objet d'une traque acharnée. Celle-ci est longue à n'en plus finir car le fier Mgr Love veut capturer lui-même ses ennemis avant de les livrer au sheriff ou au FBI. Le gang est donc peu charitablement poursuivi par ce Mgr Love que rien n'arrête sinon une crise cardiaque sans doute consécutive à la fin tragique de sa belle Chevrolet Blazer. S'ouvre alors un procès improbable mais accéléré qui nous permet de retrouver nos héros — qui par le plus grand des hasards n'ont tué personne — jouant au poker au fond d'un canyon et… convertis à l'une « des 13 églises de l'allée de Jésus.»

• Malgré des longueurs à la mesure des déserts de l'Ouest et qui souvent épuisent et assoiffent le lecteur, voici un roman palpitant et ironique, au ton souvent misogyne, dont l'action se situe quelque part entre Terminator et le Club des Cinq, entre Mark Twain et Jim Harrisson. Finalement, je ne saurais dire si l'exploit était dans l'écriture ou la lecture de ce livre qui prétend être une éco-Bible.

Edward ABBEY
Le gang de la clef à molette

Traduit de l'américain (sauf pieds, yards et miles) par Pierre Guillaumin
Gallmeister, 2005, 487 pages
– Déjà publié chez Stock en 1997.
Publication originale : “The Monkey Wrench Gang“, 1975.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS