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Voici le "grand roman américain" !

Ce gros livre de près de 400 pages denses se présente comme le récit autobiographique d'une Américaine, Hannah Musgrave, une "femme libérée" qui conteste le Système, la famille, etc… Il relie avec brio divers sujets contemporains propres à l'histoire des États-Unis entre 1965 et 2001. C'est le bilan de toute une époque : Hannah appartient à cette génération rebelle des campus qui se mobilise contre la politique de Johnson au Vietnam, et pour les droits civiques des Noirs, quitte à sortir de la légalité. Hannah appartient à cette génération qui éprouve une mauvaise conscience devant la misère de l'Afrique noire et s'inquiète du sort des espèces menacées, — ici en l' occurrence Liberia et chimpanzés — mais rêve de s'installer dans les Adirondacks là où les nouveaux riches de l'informatique s'achètent des villas.

Russell Banks est un auteur excessivement sérieux et démonstratif ; si bien que son écriture est parfois un peu pataude quand Hannah fouille sa conscience de «petite Américaine gâtée». Mais ces réserves sur le style s'effacent devant ce constat : une histoire fort bien construite, bâtie sur des allers et retours dans le temps et de part et d'autre de l'Atlantique, et sur une série de contrastes ou d'oppositions psychologiques et factuels. Du côté des révolutionnaires radicaux en Amérique, Hannah, fille unique d'un pédiatre célèbre, se retrouve en Afrique à partager la vie d'un ministre affairiste peu intéressé par la santé publique, et paraît s'intéresser plus aux chimpanzés qu'à son mari et ses enfants.


L'intrigue mêle histoire et fiction

Hannah Musgrave, ex-gauchiste des campus et clandestine experte en bombes, débarque en Afrique avec un faux passeport au nom de Dawn Carrington pour suivre un certain Zack, mi-amant mi-révolutionnaire. Recrutée au Liberia pour s'occuper de chimpanzés dont le sang est destiné à des laboratoires américains, elle va se retrouver assez facilement dans les bras de Woodrow Sundiata, à moitié americano, à moitié kpellé, et surtout ministre du président Tolbert, ce vieil ami de l'Amérique.

Mais à Monrovia, le pouvoir corrompu et criminel — ce dont l'ex-gauchiste tarde à s'apercevoir — est lui aussi contesté et de crise en crise le pays sombrera dans le chaos de ce qu'on appelle curieusement une guerre civile. Après l'arrivée au pouvoir de Samuel Doe, un pitre obèse et illettré, Hannah se voit temporairement renvoyée en Amérique, le temps d'assister à la mort de son père et de retrouver un de ses anciens complices, Zack justement. Un trafic d'œuvres d'art africaines lui a valu de purger quelques années de prison. Il y a retrouvé un rival politique du mari d'Hannah et du président Doe : le charismatique Charles Taylor ! Sous le regard bienveillant des hommes du FBI ou de la CIA, Hannah et Zack facilitent l'évasion du prisonnier et le mettent dans un avion pour l'Afrique.

Peu après, Hannah retourne au Libéria pour s'occuper de ses chimpanzés chéris —ses "rêveurs" dit-elle— et attendre le sauvetage du pays par le héros tiers-mondiste —  nouveau Guevara — qu'elle croit deviner en Charles Taylor. En pratique, il devient une catastrophe de plus pour le Liberia. Les trois fils d'Hannah et Woodrow vont se retrouver enfants-soldats — Pire-que-la-mort, Mouche et Démonologie — tous trois au service de Prince Johnson suite à l'assassinat de leur père par les hommes de main de Samuel Doe. Chaque armée se fonde sur une ethnie et la lutte pour le pouvoir passe par l'extermination des autres, tandis que la progression des troupes sur le terrain n'est que viols et pillages.

Menacée par Charles Taylor parce qu'elle en sait trop sur lui, Hannah est alors exfiltrée in extremis de Monrovia par Sam Clement, l'honorable correspondant de la CIA qui a failli être son amant. Elle passe ensuite quelques années auprès de sa mère. Après son décès, Hannah va jouer à la fermière dans les Adirondacks. Elle n'y élève pas des chimpanzés mais des poulets pour le marché. Un jour, l'idée lui vient de retourner au Liberia pour tâcher de savoir ce que sont devenus ses trois fils qui devraient avoir 23-24 ans. Sur place on lui apprend que la fin de la guerre civile a vu Charles Taylor éliminer tous ses adversaires. Ce qu'elle aurait pu savoir si elle avait lu le Boston Globe ou le New York Times. Étant finalement revenue dans sa ferme de Keene Valley, dans les Adirondacks, juste après le 11- Septembre, son drame personnel passe presque inaperçu auprès de ses employées.


Un bilan globalement négatif

C'est un bilan négatif pour les États-Unis. Les leaders africains qu'ils soutiennent deviennent des brutes sanguinaires. Les États-Unis sont complices du pillage du pays.

C'est un bilan négatif pour Hannah — c'est sans doute pourquoi Russell Banks qui éprouve de la sympathie pour son personnage évite la prise distance et les remarques ironiques que pareille héroïne pourrait s'attirer sous une autre plume. « J'ai laissé tomber la fac de médecine six mois avant d'obtenir mon diplôme et je suis devenue une activiste politique à temps complet…» L'agitatrice de la bonne cause devient un pion dans le jeu africain de la CIA, la combattante féministe se pâme devant un Charles Taylor qui étale son harem de jeunes beautés noires — qu'il affecte ensuite à la prostitution — et elle épouse en Woodrow Sundiata un homme dont on devine qu'il cache plusieurs femmes à Fuama, le village dans la forêt et au-delà de la rivière, où vit son père polygame. Après avoir été un garçon manqué, Hannah devient une mère manquée pour ses fils qu'elle ne sait pas aimer : ayant assisté à la mort de leur père, ils disparaissent sans rien lui dire pour rejoindre le camp qu'ils ont choisi. Elle aime les chimpanzés plus que les hommes, mais après les avoir conduits dans une île à l'écart, elle ne peut éviter que les soldats n'en fassent de la "viande de brousse".

Aux États-Unis, l'héroïne était très critique sur la société qui l'entourait. Mais devenue l'épouse américaine d'un ministre, elle tarde à voir la réalité africaine.

« Une fois que les dessous-de-table étaient distribués à Monrovia, les sociétés avaient toute liberté de piller ce qu'elles voulaient dans le pays : le caoutchouc, les agrumes, le riz, le cacao, et, au cours des dernières années, des diamants en quantité restreinte mais de plus en plus importante. Avec l'aide et le soutien du gouvernement libérien elles rassemblaient les gens des tribus et, par contrat, les réduisaient à une sorte de servage, leur offrant un dollar par jour pour extraire les matières premières. Après avoir transformé ces matières premières, elles les revendaient à l'étranger avec un bénéfice colossal. Parfois, elles les expédiaient juste à côté pour les vendre : le riz en Guinée, la farine en Sierra Leone, le lait en poudre en Côte-d'Ivoire. Elles parvenaient même à revendre des produits libériens aux Libériens eux-mêmes, imposant au prix fort des denrées alimentaires aux Libanais et aux négociants indiens de Monrovia qui les achetaient à crédit ou comptant et qui, à leur tour, les majoraient pour les distribuer à toutes les petites boutiques et à tous les marchés du pays. Tout cela gênait beaucoup Woodrow et le déprimait…»

Et quand Woodrow conclut : «Au moins le capitalisme est bon pour quelques-uns d'entre nous, pas vrai?» Hannah se contente d'approuver. Elle condamne seulement les dollars que gagnent les laboratoires pharmaceutiques en projetant de fabriquer des vaccins à partir du sang de ses chers chimpanzés. Mais elle ne refuse pas ces dollars, détournés par son mari ou son président, quand ils lui permettent de vivre si agréablement dans sa villa de Monrovia.


« Pas à notre époque »

La lucidité d'Hannah est également mise en défaut en ce qui concerne les horreurs de la dictature et de la guerre civile.

« C'est Elisabeth qui m'a informée des atrocités, qui me les a racontées de telle façon que pour la première fois j'ai cru les bruits et les rumeurs que j'avais déjà entendus : on disait que les soldats — en particulier ceux de la garde rapprochée du président — se droguaient et écumaient la ville pendant la nuit à la recherche de femmes et de filles à violer ; qu'ils massacraient pour le plaisir des membres de tribus qui n'étaient pas alors dans les bonnes grâces du pouvoir, ce qui signifiait qu'ils tuaient des gens n'appartenant pas à la tribu du président, celle des Américano-Libériens, ni à celle des Kpellés, la plus nombreuse et la mieux éduquée de toutes. Ils n'avaient cependant aucune hésitation à torturer et à tuer des Américanos et des Kpellés si c'était sur ordre du président [Tolbert à ce moment du récit]. Elisabeth m'a également parlé de rumeurs de cannibalisme, de rituels au cours desquels des soldats complètement défoncés éventraient des gens et mangeaient tout crus leur coeur et leur foie avant de boire leur sang. Je n'ai pas ajouté foi à ces histoires. Des légendes urbaines africaines, me suis-je dit. On les raconte à une dame blanche pour lui faire peur. Il se peut bien que ces individus soient des assassins, des voyous et des violeurs, et même qu'ils adorent manger de la chair de chimpanzé, mais ce ne sont pas des cannibales. Pas à notre époque.»


Du roman à l'actualité

Pour écrire son "grand roman américain", le romancier a su démêler l'histoire passée et présente de son pays mais aussi du Liberia. Les intérêts américains y étaient nombreux : les immenses plantations de Firestone par exemple. Le Liberia avait été créé au début du XIXe siècle par d'anciens esclaves revenus des Etats-Unis, les americanos qui ont baptisé la capitale du jeune État républicain du nom du célèbre président Monroe. Ce groupe social a tenu le pays sous sa domination jusqu'à la crise dans laquelle le roman s'engouffre.

Inculpé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité pour son action ultérieure en Sierra Leone, l'ex-président Charles Taylor, réfugié au Nigeria depuis 2003, a été transféré au Tribunal international de La Haye en juin 2006 : donc après la publication du roman de Russell Banks tant aux États-Unis qu'en France. À son tour, la nouvelle présidente du Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf, connaît bien l'Amérique et Washington : elle y a fait carrière à la Banque Mondiale.


Russell BANKS
American Darling

Traduit de l'américain par Pierre Furlan
Actes Sud, 2005, 392 pages.

 


Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS