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« Quand la sagesse est descendue des étages du ciel vers le centre de la Terre, elle s'est établie en quatre gîtes et s'est installée en quatre demeures : dans le cerveau des Grecs, sur la langue des Arabes, dans la main des Chinois et dans le coeur des Perses.»

Empruntée aux "Sagesses du monde" publiées par G. Gadoffre, cette formule d'al-Sadjâssi (début XIIIe s.) vient achever poétiquement l'essai de l'historien Sylvain Gouguenheim. Si la pensée grecque est si fondamentale, comment son influence s'est-elle diffusée ? "Histoire d'une transmission" donc, comme l'indique l'introduction de cet essai passionnant mais difficile, portant sur les seuls VII°-XII° siècles, et susceptible enfin de faire glisser les lecteurs vers de stériles polémiques.

Aristote est à considérer ici comme le centre de la culture grecque antique.

L'historien lyonnais en suit la transmission vers l'ouest. Pour les Romains cultivés, pas besoin de traduire Aristote : ils en pratiquaient la langue. Plus tard, quand on passa de l'antiquité tardive aux "dark ages", il ne reste plus guère d'hellénistes dans l'Occident barbare. Néanmoins, tous les contacts n'ont pas cessé avec le "cerveau des Grecs" : ce sont surtout des ecclésiastiques qui établissent ces contacts et Sylvain Gouguenheim les a pistés. Parmi eux, Jacques de Venise le Grec après avoir vécu à Constantinople, s'est installé sur le Mont, et a traduit en latin une collection d'écrits d'Aristote entre 1127 et 1145-50, y compris sa "Physique", quarante ans avant Gérard de Crémone. Autrement dit, Aristote est arrivé à la connaissance des érudits d'Occident sans passer par le relais islamique, dont on dit pourtant l'importance, via l'Andalousie médiévale relayée par les Juifs expulsés.

Mais quel Aristote ?

Si l'on considère d'abord le passage de la culture grecque vers l'empire musulman, le point le plus certain est l'enchaînement des traductions du grec au syriaque (parlé par les chrétiens d'Orient) et du syriaque à l'arabe, langue souvent jugée plus propice à la poésie qu'à la réflexion critique. Passant enfin de l'arabe au latin, le texte antique n'est plus très frais, d'ailleurs l'Occident du XIIIe siècle commencera à s'en apercevoir. Et à tout retraduire depuis les "originaux" : ce sera la tâche des humanistes (et de leurs successeurs) que Jacques de Venise avait anticipée. Par ailleurs, quel aspect du "cerveau grec" a fait le détour par le syriaque et l'arabe ? Uniquement semble-t-il ce qui ne porte pas atteinte à l'hégémonie du Coran et des hadiths, et ce qui est utilisable par l'islam : l'astronomie, la médecine (Galien). Mais pas la "Physique", la "Métaphysique", et surtout pas la "Politique". Or c'est justement sur ces aspects d'Aristote que l'Occident se nourrira sur le long terme (au-delà de 1200). Ces constats n'enlèvent rien à l'éclat de la civilisation matérielle de l'aire musulmane (cf. "L'âge d'or des sciences arabes", co-édition Actes Sud et Institut du monde arabe à Paris, catalogue de l'exposition de 2005).

Dialogue ou choc des civilisations ?

L'auteur peut ensuite élargir le champ de sa réflexion aux échanges entre civilisations. L'Islam médiéval et l'Occident médiévale ont "échangé" beaucoup par le commerce (catalan, italien), par la guerre (conquêtes musulmanes, croisades, reconquêtes). L'art roman et notre vocabulaire en portent la trace. Mais la paraphrase d'Avicenne mit un point final à l'utilisation de la pensée grecque par le monde musulman (cf. Rémy Brague, Au moyen du Moyen-Âge, pages 194-195) et Averroès, tenté de renouer avec l'œuvre d'Aristote, tomba en disgrâce vers 1195 et mourut peu après. L'Islam s'enferma dans un complexe de supériorité dû à sa religion et l'Occident inventa l'orientalisme, forme raffinée du colonialisme. L'ethnocentrisme étant en place, le dialogue des civilisations attendrait un jour meilleur. Jusqu'à présent, le Saint n'a pas dialogué avec le Sultan.


Sylvain GOUGUENHEIM
Aristote au Mont Saint-Michel
Les racines grecques de l'Europe chrétienne

Le Seuil, 2008, 280 pages.

 

Notes :

1. d'Aristote à Averroès  Quand on évoque tel ouvrage de tel auteur ancien, on oublie souvent de se demander dans quel état le texte a pu être transmis. Je renvoie ici à un débat de l'IHRT sur la traduction de la Métaphysique d'Aristote dont Averroès a pu disposer. Gouguenheim a sans doute simplifié pour le "grand public".
Les controverses ont révélé à coup sûr, d'une part l'insuffisance de la vulgarisation par les spécialistes des champs érudits de la transmission qui se sont dits choqués par l'intervention d'un généraliste du moyen-âge, et d'autre part la susceptibilité des spécialistes de l'islam médiéval qui ne voient pas que la transmission des antiquités grecques à l'Europe par l'Islam est devenue aujourd'hui la pensée dominante et se précipitent pour dénoncer tout ce qui peut être compris comme une remise en cause de la "doxa". Serait-elle si fragile ?

 

2. Un procès en sorcellerie ? Voir dossier de Maurice Darmon.




Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE