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Après quatorze ans de pratique, la verve irrésistible de Catherine Séguret réussit à rendre drôle ce métier de l'ombre tout en en soulignant le paradoxe : un métier contraignant mais aussi une source de jouissance. Quoi de plus pesant que d'écouter "les confidences d'un auteur", de les prendre en note pour les "transcrire sans (les) trahir" des heures durant devant l'ordinateur ? Quoi de plus frustrant que d'assister au succès de l'auteur, à l'envolée des tirages, en restant anonyme et inconnue ? C'est vrai, le nègre littéraire ressemble à un esclave : mais Catherine Séguret choisissait son aliénation. On entre dans le paradoxe.
Elle refusait, le plus souvent, de répondre aux commandes des éditeurs, préférant "éli[re] ses proies au coup de cœur", prédatrice de la vie des "vraies gens" anonymes, chargée de souffrance tragique et d'humanité. Taulards, SDF, prostituées, elle s'identifiait à eux et partageait leur quotidien : cette empathie extrême, c'est "l'effet caméléon". Telle une "éponge", la négresse littéraire s'imbibait de l'existence de ses "négrisés", joli néologisme révélateur. Son "je" alors n'était pas "un autre" : elle était cet autre. À ses risques et périls ; jusqu'à sombrer un temps dans l'alcool ; jusqu'à subir un terrible choc moral en apprenant l'incarcération pour pédophilie d'un directeur de centre de rétention pour mineurs criminels auquel elle avait donné son temps et sa plume : elle s'est sentie trahie alors que la fusion avec son négrisé exige une totale sincérité. À l'évocation de tous ces exclus, on ressent l'émotion de Catherine Séguret malgré le recours à la dérision. Le ton change radicalement lorsqu'elle se souvient des "Beaux" — les Top Models et les "exhibitionnistes de la TV" —, autant d'égos surdimensionnés la harcelant pour qu'elle écrive "leur" livre. Des superbes "poupées roses" et anorexiques au "cheptel du showbiz", c'était le même "vide intersidéral" de l'esprit. Catherine Séguret supportait difficilement ces gens de l'image qui n'avaient rien à dire.
Comment s'identifier à eux, habiter leur existence de paillettes ? Car le plaisir du nègre littéraire, autre face du paradoxe, c'est de s'approprier la vie de son négrisé, de lui voler son identité, de le "pénétrer" pour bien comprendre : le violer. Le caméléon cache un "vampire polyphage" : sa vie se nourrit de celle de son auteur, mais pour "lancer des ponts" entre lui et les lecteurs, pour la leur faire partager. Le nègre est un passeur. Catherine Séguret avait "la rage de colporter la parole" des miséreux ; et en écrivant leur livre, elle leur redonnait confiance en eux. Écrire c'est sa jouissance. Véritable "toxico" de l'écriture, cette "éthylique littéraire" raconte que "des flots d'encre impossibles à contenir gicl[aient] de son crâne après les interviews" ! Si le nègre n'invente rien — à l'inverse de l'écrivain — il met en forme. Son art peut même "rendre fascinant quelqu'un qui ne l'est pas". On comprend alors que "se faire un sang d'encre est une vie". Catherine Séguret s'est aussi essayée au roman, se glissant avec succès dans la peau de son héroïne, dont l'existence s'inspirait de celle de ses marginaux négrisés...
Mais qui est-elle, cette usurpatrice d'identités qui sombre dans la dépression entre deux contrats ? Nomade sentimentale et sexuelle, elle avoue : "Je me demandais qu'elle était ma vraie vie ; aucune." "Mon MOI n'existera jamais." Catherine Séguret cultive ces formules qui la protègent. Pourtant il fallait en finir, sortir de l'ombre : alors la négresse a accepté la commande de ses "Confessions". Mais "n'étant pas auteur, il [lui] a fallu prendre un nègre". On touche au comble du paradoxe : elle négrise sa propre vie de nègre et se prétend "Enfin nue!"
Même si son nom en couverture fait d'elle un auteur déclaré, le jeu de dédoublement préserve sa pudeur. À peine confie-t-elle à sa négresse — elle-même — le manque d'amour parental, le profond sentiment de vide et d'ennui qu'elle fuit depuis ses 13 ans dans l'écriture. Ce combat reste vain, comme le suggèrent les titres des chapitres, à la manière de don Quichotte, cependant "en écrivant des livres dans la peau des gens, je n'ai jamais rien fait d'autre qu'apprendre à vivre."

Catherine SÉGURET - Enfin nue ! Confessions d'un nègre littéraire
Éditions Intervista, 2008, 224 pages.

 Lu et chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE