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Dès sa publication "Sept mers et treize rivières" a connu un vif succès. Le roman a été porté au cinéma en 2007 en même temps qu'était traduit en français le second ouvrage de Monica Ali, "Café Paraiso" (titre original : Alentejo Blue), ce qui tend à prouver que la romancière née à Dacca et installée en Angleterre depuis son enfance ne se spécialisera pas dans le communautarisme bengali. Voilà en effet un roman éclairant sur la vie de ces immigrés, le sort de ces femmes et de leurs enfants, tous coincés entre deux cultures.

Loin de Gouripur

Le roman a pour cadre un quartier d'immigrés bangladais à Londres. Au centre du récit Monica Ali a placé Nazneen qui pour ses dix-huit ans a dû quitter son village natal de Gouripur et est expédiée par avion à Londres où l'attend Chanu, un mari qui a le double de son âge. Elle va progressivement découvrir son quartier, ses voisins, la langue anglaise, la vie urbaine.

Le lecteur trouve l'explication du titre français page 28, dans une lettre que l'héroïne reçoit de sa soeur Hasina, restée au Bangladesh :

« Ça me fait trembler de te savoir si loin. Tu te rappelles ces histoires qu'on nous racontait quand on était petites ? Elles commençaient par il était une fois un prince qui vivait dans un pays lointain de l'autre côté de sept mers et treize rivières. C'est comme ça que je pense à toi. Mais en princesse.»

« Sept mers et treize rivières » a été initialement publié en 2003 sous le titre de «Brick Lane » : quartier où se déroule l'action, et précisément Towers Hamlet où l'on compte « trois virgule cinq Bangladais par pièce.» Les immigrés du Bengale venus au XXe siècle en ont fait un quartier animé de l'East End (Whitechapel) avec des "curry houses" comme le Shalimar Café et des boutiques de fringues dans Bethnal Green Road. Le thème du choc des cultures est donc permanent.

Entre émancipation et retour au pays

Chanu — une tête de grenouille sur un corps ventripotent — est un homme cultivé qui cite Hume et Shakespeare aussi bien que les poètes bengalis et surtout un velléitaire qui rêve de multiples projets qui n'aboutissent pas. Ses diplômes littéraires ne lui sont pas d'un grand secours pour faire carrière à Londres, aussi deviendra-t-il chauffeur de taxi — une sorte de "rickshaw walla" en somme ironisera Nazneen — pour gagner sa vie avant de réaliser le rêve de rentrer à Dacca. C'est le syndrome du retour au pays comme l'analyse le Dr Azad, son ami, si respectueux de l'ordre et des traditions. Parmi celles-ci, la cuisine indienne en général occupe une place de choix.

Autour du couple, une foule de personnages dont l'addition donne une image complète d'une société immigrée et musulmane dans une métropole occidentale : une vieille usurière, le docteur Azad, les amies de Nazneen, les jeunes nés en Angleterre. Les uns sont séduits par les mœurs et la mode anglaises, comme Razia et son T-shirt "Union Jack", ou Shahana et ses jeans moulants, les autres résistent à l'acculturation et rêvent du pays natal : tel Chanu qui fait apprendre la poésie bengali à ses filles. Le 11 Septembre jette le trouble dans cette communauté. Monica Ali décrit remarquablement une scène d'émeute peu avant la fin du roman. L'islam est la culture commune de ces immigrés, dans un large spectre allant du souvenir littéraire au radicalisme, c'est ainsi que Karim, l'organisateur des "Tigres du Bengale" pourrait être tenté de s'engager dans le djihad.

Roman à savourer lentement

Le roman suit sans précipitation toute la vie londonienne de Nazneen, femme au foyer dont la vie est monotone, avec des retours sur ses origines villageoises. La séparation des deux soeurs est illustrée par des lettres envoyées par Hasina. Elles mettent en contraste la vie de l'une et de l'une. Hasina aussi a quitté son village mais c'est pour se marier à un mari brutal qu'elle devra fuir pour se réfugier à Dacca comme ouvrière, prostituée et finalement employée de maison chez des riches, Lovely et James, qui mènent une vie mondaine. Hasina décrit aussi une société bangladaise pauvre, rétrograde et brutale où les femmes peuvent être vitriolées.

La lenteur du roman, au moins dans les deux cents premières pages, peut décevoir le lecteur : cependant c'est l'accumulation des petits faits de la vie quotidienne dans le quartier de Brick Lane qui donne son sel à cette biographie de femme et à ce portrait de toute une communauté. Élevée dans la tradition, dans l'obéissance, la passivité, Nazneen va peu à peu s'émanciper jusqu'à la scène finale où, emmenée à la patinoire par ses filles, Bibi et Shahana, et son amie Razia, elle va devoir enlever le sari pour revêtir une tenue appropriée pour ce sport qu'elle a découvert grâce à sa télévision. Entre temps, Nazneen aura trouvé un travail de couturière, pris un amant, et poussé Chanu dans l'avion pour Dacca. Le tout écrit de manière plutôt distanciée, non pas froide, mais avec des saveurs légèrement ironiques alors que le récit semble souvent s'acheminer vers une inéluctable tragédie familiale.

Monica ALI : "Sept mers et treize rivières"
Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet
Belfond, 2004, et 10/18, 575 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE