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Samedi 21 juin 2008 6 21 06 2008 11:00

Romancier italien familier de l'Afrique, Enzo Barnabà signe ici un ouvrage attirant et grave ; inspiré du récit de vie d'une jeune femme ivoirienne trentenaire, Lazarine N'Guessan, c'est son journal intime auquel le romancier donne la forme du conte philosophique voltairien "Candide". Si l'héroïne se prénomme Ahou Cunégonde ce n'est pas le fait de ses parents analphabètes mais de sa naissance un 3 Février, jour de "sainte Cunégonde" sur le calendrier des missionnaires. Tout comme Candide, mais pour des raisons différentes, Ahou quitte son village et connaît très jeune le dépaysement. La carte à l'ouverture du livre permet de suivre ses pérégrinations à travers la Côte d'Ivoire tout d'abord, puis, dès ses dix-neuf ans, guidée par Ben, "compagnon de route"sa longue et hasardeuse errance jusqu'à Tunis, puis Palerme, enfin Paris: ces deux années de voyage amènent Ahou Cunégonde, de situations dramatiques en rencontres chaleureuses, à découvrir le monde et acquérir de la maturité : c'est bien un récit de formation.


À la manière du conte, si les lieux sont réels, les dates restent implicitement suggérées par divers événements politiques. La narration classique en sept chapitres chronologiques met en évidence l'éveil d'Ahou Cunégonde : grâce à de nombreux échanges avec d'autres ethnies et quelques occidentaux, son esprit critique se construit. Elle croise, bien sûr, des "bons" — "oncles" et "tantes" protecteurs à l'africaine, des initiateurs comme Faye, ethnologue irlandaise. Elle se heurte aussi aux "méchants", ces hommes auxquels elle se refuse et qui cherchent vengeance. La moralité implicite se dégage, c'est la loi du genre :  même en Europe, le bonheur ne dure pas ; seule compte la volonté tenace d'affronter les aléas de la vie.


Certes on est loin de la transposition orientaliste des contes du 18e siècle. Ce récit s'ancre dans le réalisme critique et s'inscrit dans l'actualité politique des pays traversés. Toutefois Barnabà n'oublie ni l'humour ni certains thèmes universels chers à Voltaire. On retrouve, version 2007, la question religieuse — "il n'y a qu'un Dieu ; ce qui change, c'est la façon de prier" — la liberté, l'interrogation sur le sens de la vie : hasard ou destinée ? Le statut de la femme africaine reste au cœur du récit. La jeune ivoirienne doit tout à l'école : elle y apprend diverses langues et coutumes et prend ainsi conscience de son avenir si elle reste au pays : enfanter neuf fois comme sa mère pour être finalement répudiée comme elle ? Ainsi prend forme son projet de gagner l'Europe, "même si [elle n'est] pas ingénue au point de croire qu'[elle va] trouver l'Eden de l'autre côté de la mer". Elle veut seulement pouvoir choisir sa vie, ne pas être considérée comme "une sorte de marchandise" qui s'achète, un esclave que l'on bat. Si elle résiste à la prostitution et au harcèlement sexuel c'est aussi que, dans la naïveté de ses premières amours, un enfant lui est venu qu'elle a voulu garder : ce fils qui naît au Sénégal renforce sa détermination d'atteindre Paris.


De nombreux proverbes accompagnent Ahou Cunégonde. Il  lui est difficile de se déprendre de la Tradition africaine où marabouts et sorciers tirent les fils de la vie, où la mort d'un enfant — victime d'un ancêtre mangeur d'âmes — ne scandalise personne. Même si sa rationalité la pousse à prendre ses distances, convaincue que tous les génies resteront prisonniers du "Ventre du python" — des cales du navire qui la porte en Europe — lorsqu'après dix ans de bonheur et un second enfant elle se retrouve divorcée à chercher de nouveau du travail, Ahou Cunégonde ne peut s'empêcher d'y voir l'intervention d'un mauvais génie échappé... À cela s'ajoutent les difficultés de tous les émigrés africains partis sans l'aide de la famille élargie qui avance souvent l'argent du voyage. Ahou et Ben doivent trouver à s'employer afin de réunir les sommes exorbitantes que réclament passeurs et faussaires de visas. Ils n'échappent pas à la guerre entre Saharaouis et Marocains au Sahara occidental ; ils se heurtent à la récente fermeture des frontières italiennes aux "clandestins". Enfin "régularisée, Ahou ne devra pas oublier d'envoyer des mandats à son père en "Afrique, cet enfant qu'un adulte (l'Occident) nourrit."


La forme du conte donne au périlleux voyage un rythme alerte, une tonalité plaisante car l'humour distancie toute dramatisation excessive. L'auteur ménage une chute originale pour le genre : une fin ouverte. Ahou Cunégonde délibère, hésite à retourner en Afrique, sur ce "continent qui a jeté l'éponge, qui ne cherche plus à résister à l'arrogance des Blancs". Car elle tient à rester libre de choisir son avenir et veut offrir la même chance à ses enfants. À mi-chemin entre Leonora Miano et Gaston Effa, Enzo Barnabà rend palpable la difficile situation des populations subsahariennes émigrées. C'est son premier roman traduit en français.



Enzo BARNABÀ
Le ventre du python

Traduit de l'italien par Huguette Badeau
Éditions de l'Aube, 2007, 220 pages.

Le site d'Enzo Barnabà est par ici… et en italien

Du même auteur : Le Sang des Marais (tragédie de l'immigration italienne en 1893 à Aigues-Mortes) 
initialement publié aux Éditions Via Valeriano (Marseille) est désormais réédité en italien par les éditions Infinito : compte-rendu en ligne sur Wodka.

 


 

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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