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Les frères Schiller

L'aîné, Rachel (Rachid-Helmut), et le cadet, Malrich (Malek-Ulrich), sont les deux fils d'un homme, Hans Schiller, qui est né en Allemagne, est devenu ingénieur chimiste et S.S., a participé au génocide juif à Auschwitz et d'autres camps, a été exfiltré lors de la débâcle, et via l'Égypte s'est retrouvé instructeur du FLN. La guerre d'indépendance algérienne terminée, il s'est marié en Kabylie, s'est installé dans le village d'Aïn Deb, près de Sétif, mais il a envoyé ses enfants en France pour qu'ils y fassent leurs études, sans leur avoir rien dit de son passé de nazi. L'aîné est à son tour devenu ingénieur, a commencé une carrière dans une multinationale, a épousé Ophélie et le ménage s'est installé dans un pavillon cossu. Le cadet a vivoté entre délinquance et petits boulots, tout en restant hébergé par l'oncle Ali, un vétéran du FLN, au dixième étage d'une HLM déglinguée. Ainsi les deux frères sont-ils voisins mais ne se fréquentent guère.

La quête du père

Le 24 avril 1994, à Aïn Deb, des terroristes islamistes égorgent plusieurs dizaines d'habitants. Hans Schiller et son épouse figurent parmi les victimes. Par le journal télévisé Rachel apprend le drame : bientôt l'ambassade d'Algérie lui confirme la mort de ses parents. Rachel se rend alors sur leur tombe  et découvre que son père n'y figure pas sous son nom d'origine "Hans Schiller" mais sous un pseudo, "Hassan dit Si Mourad", comme si en se convertissant à l'islam le père avait voulu masquer le pire de son passé. Dans la petite maison des parents, Rachel découvre une valise pleine de documents éloquents sur ce que faisait son père dans les années 40. C'est un second choc : son père était un criminel, un spécialiste du Zyklon-B, qui avait échappé à la justice ! Rachel est abasourdi : « J'étais comme l'étranger de notre clairvoyant Camus…» Et rien ne sera plus comme avant.

La culpabilité du fils aîné

Rachel, en retournant sur les lieux où son père vécut, et en tentant de retrouver des témoins de son passé de criminel nazi, va peu à peu s'imprégner de sa culpabilité, la transférer sur lui et en tirer des conséquences. On voit ainsi un "beur" qui a parfaitement réussi en France, abandonner tout intérêt pour sa carrière et se plonger, par la lecture et les voyages, dans l'histoire de son père, dans l'histoire du nazisme et du génocide. Sa quête du père le transforme au point que sa femme le quitte, et que son entreprise le licencie. Pour le deuxième anniversaire de la mort de son père, il se suicide au gaz, habillé en déporté, comme on le découvre dès l'incipit.

Peste brune et peste verte

Pour Malrich, l'histoire commence quand il est averti du suicide de son frère. Lui qui fréquentait peu Rachel et Ophélie, lui qui n'a qu'une instruction limitée, il va s'initier peu à peu aux horreurs que son frère avait découvertes et organiser sa conscience politique naissante en fonction de son vécu, jeune homme habitant dans une zone sensible gangrenée par les barbus assimilés, à tort ou à raison, aux islamistes qui ont tué ce père qu'il veut venger. L'assassinat de Nadia par l'émir de la cité l'a profondément choqué et convaincu de l'identité du nazisme et de l'islamisme. Revenu, à son tour, d'un pèlerinage au village d'Aïn Deb, Malrich est maintenant prêt à dénoncer auprès de ses potes la menace des fous d'Allah, l'influence maléfique d'un imam obtus terré dans son bunker, protégé par son émir tueur, prêt à se plaindre de l'abandon de son quartier par la République, des "grands frères" qui ont fait fuir les commerçants et enfermé les filles. Bref un roman politique qui ravirait Fadela Amara et Rachida Dati.

Une suite des "Bienveillantes" ?

Hans Schiller et Max Aue, le héros de Jonathan Littell, ont pu échapper à la chute du IIIe Reich. Hans Schiller comme Max Aue réussissent durablement à masquer leur crime et leur culpabilité. Une première grande différence est que dans l'œuvre de Littell les enfants ne sont pas les révélateurs des crimes alors que dans celle de Sansal ce sont les enfants qui dévoilent et assument. Une autre grande différence est que si Max Aue en tant que narrateur ignore tout sentiment de culpabilité, l'aîné des frères Schiller, lui, prend pour lui-même la culpabilité d'un père que l'Histoire n'avait pas pu juger. Aussi Boualem Sansal cite le texte fondateur de Primo Levi, "Si c'est un homme", et s'affirme comme un humaniste alors que l'on a beaucoup reproché l'inverse à Littell, et précisément la fascination du mal. C'est pourquoi  je verrais plutôt dans cette œuvre un roman anti-Bienveillantes.

Le journal des frères Schiller

L'espace romanesque de Boualem Sansal, par ailleurs romancier d'une Algérie plongée dans la violence aveugle et le chaos des années 90, est savamment construit en triangle : un village isolé en Algérie, l'Allemagne du génocide des Juifs, et —surtout pour Malrich— une commune de banlieue parisienne. La structure du récit fait s'entrecroiser habilement le journal de l'aîné, témoignage pour l'instruction de son frère, et le journal du cadet, rédigé en écho au premier — un peu comme si ces frères qui n'avaient guère de liens s'étaient rapprochés et avaient dialogué en raison de leur père à la fois assassin et assassiné. Mais s'il y a œuvre littéraire c'est finalement le fait du cadet qui choisit d'entremêler les deux récits et de publier ces confessions dont l'écriture, surtout au début, marque la différence — une différence soulignée par l'alternance des polices de caractères choisies par l'éditeur.

• Boualem SANSAL
Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller
Gallimard, 2008, 263 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE