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Moche de sa personne, Gog a erré à travers l'Amérique jusqu'à ses 26 ans, comme une sorte de "hobo". Et puis le capitalisme yankee lui a souri : il est devenu milliardaire en dollars, mais malgré sa fortune, il ne rencontre que l'ennui : aucune amitié durable ne se manifeste, aucune relation féminine, ni amicale, ni amoureuse, ni sexuelle ! Ces "Mémoires" témoignent pourtant des efforts déployés par Gog pour tenter de vaincre l'ennui. Hélas, Gog se sent partout étranger et son ennui sans cesse renaît. Jusqu'au jour où, se dépouillant provisoirement de ses richesses, il se fera pauvre vagabond pour errer à travers la campagne toscane : là, spontanément, une enfant aura pitié et lui offrira du pain à partager. 


Un globe-trotter qui pose des questions


Ne supportant pas de rester longtemps dans son domaine de New Parthénon, il parcourt le monde à la rencontre de célébrités sans qu'aucune ne puisse vraiment l'arracher à son mortel ennui. Ces "interviews" sont le plus souvent cocasses : qu'il s'agisse de Henry Ford ou de Lénine, de H.G. Wells ou de G.B. Shaw, de, Gandhi ou de James Frazer, d'Edison ou d'Einstein, de Knut Hamsun ou de Gomez de la Serna. Ma préférée c'est la visite à Sigmund Freud, qui s'avère surtout avide de réussite littéraire et avoue avoir voulu "transformer en littérature une branche de la médecine" et s'inspirant du romantisme, du naturalisme et du symbolisme. "Dans Totem et Tabou, lui dit Freud, je me suis même essayé au roman historique.”

Je dois aussi reconnaître que l'"interview" d'Henry Ford est un véritable cours sur le fordisme, assez riche et sérieux pour figurer dans un dossier documentaire d'un prof d'histoire ou de SES ! De même, la rencontre avec Gandhi, bien que centrée sur le paradoxe, peut faire réfléchir aux origines occidentales de l'idéologie de la décolonisation.


Un provocateur morbide et… goguenard


Gog cultive l'humour noir ; il imagine aussi des projets fous, par exemple des collections animées ou non mais toujours extravagantes. Après la collection des sosies des grands hommes, vient celle des squelettes humains inspirée par la découverte d'un curieux magasin d'Amsterdam. Après la collection des géants, celle des magiciens, puis celle des cœurs de cochon. La rencontre de personnages improbables est fatalement un pied de nez à la morale, aux croyances et aux religions les mieux établies. Gog prône l'égolâtrie et s'entiche d'un cannibale mais celui-ci finira par choisir un régime plus végétarien.

Gog se moque de la monarchie renversée et des souverains déchus comme de la république et de la démocratie. Il achète d'ailleurs une République d'Amérique centrale mais la politique l'ennuie. Un jour il rêve de la mise à l'encan de l'URSS et d'Andorre. À partir de tant de considérations sur le monde contemporain, Gog devient aussi un étonnant "futurologue" qui annonce la construction d'une tour de 1 kilomètre de hauteur et le lancement d'un paquebot de croisière géant comme une île flottante et boisée — mais les architectes ses contemporains manquent tellement d'audace ! En avance sur nos écologistes, il dénonce la déforestation consécutive au triomphe généralisé du papier.


L'homme au stylo entre les dents


À Genève, Gog apprend de la bouche du rabbin Ben Roubi l'importance de la pensée juive ; plus que critique : elle est systématiquement destructrice des idéaux de la civilisation occidentale. En dépit de l'exagération caricaturale, cette lecture de l'histoire ne peut que nous rappeler l'importance d'intellectuels juifs qui ont mis à mal les valeurs établies : Spinoza, Heine, Freud, Bergson, Marx, Trotsky, etc. Gog, qui a interviewé Henry Ford dont on connaît les idées antisémites, et qui est lui même richissime, s'intéresse forcément aux rapports entre l'argent et les hardis financiers sortis du ghetto. "Le Juif est devenu capitaliste par légitime défense" déclare à Gog Ben Roubi et c'est Papini, trop porté sur le scandale, qui paiera ces propos –et d'autres– par l'accusation d'antisémitisme.

La production des grands auteurs est logiquement une cible pour le personnage inventé par Giovanni Papini, lui-même disciple du futurisme et grand ami de Marinetti. Les chefs-d'œuvre classiques sont tournés en dérision comme est tournée en dérision la théorie poétique. Les métaphores aussi : « nager dans l'or » inspire à Gog une coûteuse mais inconfortable expérience en piscine qui « pourrait tout au plus constituer un supplice féroce » destiné « aux mauvais écrivains.»


En somme, cet étrange roman méconnu et inspiré par le "futurisme" est sans doute plus proche du dadaïsme plus que du surréalisme. Sa diffusion confidentielle ne lui fera pas atteindre un public bien large, assurément, tant on y plane loin de Marc Lévy et de Guillaume Musso… Dommage.


Giovanni PAPINI
« G O G »

Traduit par René Patris (1932) et complété par Marc Voline
Éditions Attila, 2007, 350 pages.


Extrait : les villes ultranouvelles - un texte qui fait penser à Italo Calvino.

<www.lenouvelattila.net/>



Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE