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Alors que les décisions ministérielles mobilisent la rue, cet essai vient à point nommé interpeller l'opinion. Les auteurs soulignent l'urgence de débattre de l'Éducation — et non seulement de l'École. Peut-elle être "encore" en 2008 au cœur de notre projet de société ? "Encore" car elle l'a été en France à la fin du 19e siècle ; car elle l'était dans les années 1960 : mais elle ne l'est plus. Le discours politique actuel du grand retour à l'autorité du maître, à l'ordre, à la morale : c'est le retour du mythe réactionnaire de l'école de Jules Ferry. Mauvaise idée.

Car les grandes lois scolaires de 1882 répondaient aux besoin de la société de l'époque, mais non de la nôtre. Certes, on ne doit pas oublier l'esprit de la pédagogie Ferry : il ne dissociait pas l'éducation de l'instruction ; il ne souhaitait pas seulement — comme on le croit souvent — enseigner aux enfants "à lire, à écrire et compter", mais voulait développer par là leur capacité de réflexion et de jugement personnel. À travers des apprentissages diversifiés — le travail manuel, le chant, le dessin — il s'agissait de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes. Car cette émancipation intellectuelle les libérerait de l'endoctrinement de l'Église. Dans ces années de fort nationalisme, "les hussards noirs de la République" — les instituteurs — avaient mission de rompre avec l'Ancien Régime. Toutefois, cette école n'était nullement démocratique ; Jules Ferry pensait que tous les enfants ne pourraient pas suivre l'enseignement dispensé dans les classes des "petits lycées" jusqu'à l'élitiste baccalauréat. Au plus grand nombre, le "primaire supérieur" suffisait.


À l'école sous la IIIè République : cours sur l'alcoolisme (L'Illustration)


C'est à Jean Zay que l'on doit d'avoir donné forme, en 1936, à l'idée d'une école démocratisée, accueillant également tous les élèves. Le plan Langevin-Wallon la mit en œuvre après 1945. On ne peut nier, rappelle Meirieu, qu'il s'en est suivi un progrès de l'école primaire malgré la massification de l'enseignement dans les années 1960. De même, en 1989, les lois Jospin sur l'orientation et l'éducation ont induit des progrès dans le secondaire. Néanmoins, bien que démocratisée, l'école n'est pas devenue pour autant démocratique : elle ne permet toujours pas à tous les élèves de réussir.

* * *

C'est pourquoi notre démocratie doit remettre l'éducation au cœur de son projet social, en veillant à limiter son contrôle par l'État : car nul n'a oublié le rôle dévolu à l'école dans les dictatures d'Hitler ou de Mao. Les concepteurs du "socle commun de connaissances" ne doivent subir aucune influence dans la désignation des savoirs "politiquement transmissibles"...

Meirieu se veut rassurant : l'État ne se soucie guère des finalités éducatives de l'enseignement ni des modalités de réussite. Si l'autoritarisme technocrate du Ministère assujettit les personnels à la dictature de l'évaluation quantitative, c'est surtout pour affronter la concurrence et répondre au consumérisme des familles : l'École — au sens large — ne semble guère qu'une entreprise qui fabrique des diplômés bien normés. Meirieu rappelle que tout projet éducatif doit être mis en œuvre sur le long terme, et non sans cesse interrompu par "l'oscillation infernale" des élections et des réformes. Il insiste sur les finalités :

• Une École démocratique accueille tous les élèves, n'en exclut aucun, chaque élève ayant élaboré son projet personnel et acquis les bases de sa mise en œuvre.
• Il ne faut pas sanctuariser l'école en la coupant de la société : car éduquer les jeunes c'est leur apprendre à déjouer les pièges que leur tendent les médias et la consommation ; c'est les ouvrir à l'altérité : savoir écouter les autres et respecter leurs points de vue.
• Il faut en finir avec le pseudo idéal de l'égalité des chances : l'école ne peut effacer les différences entre les élèves mais doit, au contraire, en tenir compte, car l'idéal c'est le droit à la réussite pour chacun, après le "droit d'éducation pour tous" (loi de 2005 en faveur des enfants handicapés): aussi bien les enfants issus de l'immigration que les hyperactifs.
• Enfin, "placer l'élève au centre du système" scolaire a été mal compris : c'est attendre des enseignants une décentration intellectuelle. Ils doivent se mettre à la place de l'élève, anticiper ses difficultés, recentrer leurs méthodes d'apprentissage pour l'amener à progresser et réussir.

 Avant de conclure, les auteurs suggèrent quelques modalités :
=> i
ls plaident pour une pédagogie du projet : celui de chaque établissement, celui de chaque élève,
=> p
our davantage d'autonomie des chefs d'établissement afin de mettre en œuvre des modalités plus souples de gestion du temps scolaire, variables sur l'année selon les besoins : ainsi pourra-t-on pratiquer une réelle pédagogie différenciée en modulant le temps de "cours" en classe hétérogène, le temps de regroupement des élèves en groupes homogènes ; enfin, c'est important, le temps d'enseignement par élève : car l'aide individuelle doit faire partie du temps scolaire. Meirieu déplore les remédiations du mercredi après-midi, les soutiens du samedi matin. Ce système stigmatise les élèves en difficulté : ils intériorisent leur échec, s'en croient coupables et deviennent rebelles à tout apprentissage.
« Tout humain est perfectible » comme le prétendait J.-J. Rousseau. Éduquer et instruire se fondent sur la confiance du maître dans la capacité de tout élève à réussir à son rythme et selon sa motivation. Lui inculquer des programmes pléthoriques le transforme en consommateur passif et ne lui laisse qu' « une tête bien pleine » : c'est l'erreur selon Montaigne. Le futur citoyen doit, par sa réflexion sur les connaissances et leur bonne assimilation, se construire « une tête bien faite ». Ce n'est possible que si le maître s'adapte aux capacités de l'élève et non l'inverse, comme le conseille encore Montaigne ("Essais" I-xxvi)

 « Il est bon qu'il (le maître) le (l'élève) fasse trotter devant lui pour juger de son train,
et juger jusques à quel point il se doit ravaler (rabaisser) pour s'accommoder à sa force.»

Dans ses récentes déclarations concernant le lycée version 2012, N. Sarkozy parle de "moins de cours magistraux", de "plus d'individualisation des enseignements" pour "une éducation à l'autonomie". Aurait-il entendu les auteurs de cet essai ? On l'espère.


Philippe MEIRIEU et Pierre FRACKOWIAK
L'Éducation peut-elle être encore au cœur d'un projet de société ?

Éditions de l'Aube, 2008, 110 pages.

 

 

 


 

Tag(s) : #EDUCATION