Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un livre très riche à réserver aux lecteurs déjà avertis de la Renaissance.

En France, on a eu tendance à assimiler la Renaissance au XVIè siècle. Il y avait eu un "retard français" par rapport à l'Italie. On en a pris conscience lors de la "descente" des pillards français dans la péninsule — ce qu'on appelle "les Guerres d'Italie". Élisabeth Crouzet-Pavan revient justement sur cette Italie renaissante d'avant 1500, d'avant la bataille de Marignan, d'avant le chevalier Bayard, d'avant les sonnets de Joachim du Bellay : un temps qui commence à la mort de Pétrarque, un temps refermé par le bûcher où périt Savonarole. Un long quinzième siècle donc, mais qui, à l'opposé de l'ouvrage fondateur de l'historien suisse Jacob Burckhardt ne se donne pas pour priorité de visiter la galerie des personnages illustres.

Ne vous fiez pas à la couverture !

Les six humanistes et poètes toscans du tableau de Giorgio Vasari (où l'on reconnaît Dante en compagnie de Boccace, Cavalcanti, Ficin, Landino et Pétrarque) n'introduisent pas à une présentation classique de la Renaissance en Italie jusqu'en 1500. Au sein d'un plan d'apparence thématique (grosso modo : Humanisme, Pouvoirs, Politique, Guerre, Économie, Art, Société, Religion) l'objectif de l'auteur se focalise sur des points particuliers avant de gagner les marges, les bordures, les confins. Ces décentrages par rapport à la vision habituelle se fondent sur le dépouillement de la production historiographique récente, en Italie particulièrement, plus sans doute que sur les travaux de la spécialiste reconnue de Venise qu'est l'auteure. Ce parti pris parfois pointilliste risque de pousser le lecteur vers la déconvenue… ou la sortie.

Entre une présentation initiale des humanistes qui font revivre le temps antique et une évocation terminale des prédicateurs de fin du monde, l'auteur met en œuvre un kaléidoscope non conventionnel, qui sera de peu d'utilité à qui voudrait simplement s'initier à la Renaissance italienne et précisément au Quattrocento.

  

 

 

Giorgio Vasari, 1544, Six poètes toscans,
© Minneapolis Museum of Arts

Nous suivrons d'abord quelques humanistes à la recherche de manuscrits anciens dans cette langue grecque depuis longtemps oubliée et qu'il fallut ré-apprendre aux dires de Pétrarque. Chrysoloras en 1396 et Argyropoulos en 1456 arrivèrent au "studium" de Florence pour l'enseigner. Déjà les bibliothèques regorgent d'ouvrages grecs importés, copiés, traduits et bientôt imprimés. Alde Manuce achève l'édition monumentale d'Aristote à Venise en 1498. «Le tems revient» aussi pour Aristophane dont les comédies sont publiées la même année. On le voit, une "révolution culturelle" était en route dans cette Italie où les empereurs ne venaient plus se faire couronner à Rome.

Italie du riche et Italie du pauvre

Le dernier empereur à faire le voyage pour sa couronne fut Frédéric III en 1452 : le rituel ancien mourait alors que le siennois Enea Piccolomini, bientôt pape sous le nom de Pie II, rêverait encore de croisade pour reprendre Constantinople, et de Rome redevenue capitale du monde.

Quand s'achève le XVe siècle, Rome n'est pourtant plus qu'une ville modeste de 25 000 habitants, alors que Florence en compte 60 000, Milan et Venise 100 000 chacune — ceci prenant en compte le redressement démographique intervenu tardivement après l'hécatombe de la Peste du XIVe siècle. La Toscane avait payé un très fort tribut à l'épidémie ; la population de Florence avait chuté de 100 000 à 40.000, celle de Sienne de 40 000 à 18 000, celle de Pise de 40 000 à 10 000 — mais la Toscane, le Milanais, la Lombardie et la Vénétie conservaient encore la trace d'un réseau urbain consistant. Plus au Sud, c'était différent : Rome, Naples et Palerme émergeaient de véritables déserts ruraux — en conséquence de quoi cet essai ignore superbement ce qui s'y passe, ou presque, et se consacre à la moitié septentrionale et sérieuse du pays.

Là, à Milan, Florence et Venise, des États se bâtissent péniblement pour contrôler toute une région, entraînant autour d'eux des petites principautés aux alliances changeantes. Condottiere, banquiers ou princes, les puissants bâtissent : les tours anciennes sont remplacées par des palais dont l'assise au sol est plus imposante pour les "populaires". Sauf à Venise où le sens de l'égalité serait encore respecté entre les deux cents et quelques familles dirigeantes. Ces États sont tous soucieux de leur image : fêtes et monuments s'y emploient et Sigismond Malatesta plus que quiconque. Est-il "la honte de notre siècle" (Pie II) ou le plus typique des hommes d'une Renaissance violente et criminelle comme aimeront à la chanter Musset (Lorenzaccio) et  Victor Hugo (Lucrère Borgia) ?

Violences à l'italiennce

La lutte entre le pouvoir communal et le pouvoir personnel donna de beaux exemples de tyrannicides et de vengeances. À Milan le 26 décembre 1476, Galeazzo Maria Sforza succombe à quatorze coups de couteaux. L'un de ses assassins, Giovanni Andrea Lampugnani est pendu la tête en bas (comme ici même Mussolini en 1945…). À Florence, la vengeance de Laurent le Magnifique est terrible aussi en 1478 après l'échec de la conspiration des Pazzi ; mais il n'est pas seul à l'exercer contre le chef du clan vaincu :

    « Sur le cadavre du chef de la famille, le chevalier Jacopo de' Pazzi, qui a été pendu, la vengeance s'acharne. Elle a pour bras armée le même instrument rituel qu'à Milan, les bandes de petits enfants, qui accomplissent sur les cadavres, après la purgation réglée par le cérémonial judiciaire, une autre purgation. Le corps de Jacopo, enterré dans la crypte familiale du couvent de Santa Croce, est exhumé une première fois. Dieu manifestait en effet sa colère : il pleuvait. Le corps de l'impie, du blasphémateur, est donc porté dans une terre non consacrée, près de la muraille. Il continue à pleuvoir sur Florence : il est à nouveau déterré. Le cadavre de celui qui est mort depuis désormais trois semaines est traîné par les enfants dans les rues de la ville. (…) La dérision va jusqu'à l'horreur le corps sert à tirer la coche pour tambouriner à la porte du palais des Pazzi. Le corps finit à la rivière, où les Florentins accourus sur les ponts le regardèrent passer. Il est encore tiré de l'Arno, un jour ou deux plus tard, par d'autres enfants, à l'aval de Florence, pour être pendu à un arbre, battu à la façon d'un tapis, avant de continer son voyage jusqu'à Pise et la mer.»

Depuis qu'à Sienne les fresques communales ont théorisé le Bon et le Mauvais Gouvernement, les Italiens n'ont cessé de réfléchir aux mérites respectifs de la République et du Prince. L'un et l'autre demandent des impôts croissants, susceptibles d'entraîner les villes dans la faillite. Florence s'en sort par l'argent des Médicis, tant qu'ils échappent à la faillite et l'Italie est le pays le plus riche d'Europe. Toutefois, passé 1452 (malgré la paix de Lodi), l'économie ne progresse plus vraiment vers de nouvelles richesses même si l'industrie de la laine recule devant celle de la soie à Lucques, à Florence ou ailleurs.

Cités de la joie , cités de la foi

Le luxe prospère avec l'inégalité croissante. Condottiere ou marchands, princes ou religieux, tous commandent des portraits. C'est le triomphe de l'image de l'individu sous toutes ses formes : médaille, statue équestre, peinture sur bois, fresque…, mais aussi des portraits de groupes comme les fresques des églises florentines le montrent si bien dans les chapelles payées par les Tornabuoni ou d'autres grandes fortunes. L'artiste encore artisan membre d'une corporation se réserve progressivement le meilleur de la commande — le portrait proprement dite — et laisse le reste à ses élèves.

Dans ces cités l'âge de la politique et du mariage est généralement la trentaine. La classe politique florentine a 45 ans en moyenne. Les jeunes piaffent en attendant le mariage et les charges municipales. Tandis que leur impatience se traduit en violences sur les femmes et les filles, à Florence les jeunes hommes développent aussi des relations homosexuelles de plus en plus réprimées par des autorités poussant hauts cris de réprobation contre la sodomie.

Florence serait-elle une nouvelle cité de tous les vices et de tous les péchés ? La répression du luxe des vêtements féminins ne semble pas davantage réussir que celle de la sodomie : les lois somptuaires se multiplient mais la mode est sans cesse plus rapide et inventive. De même que les dots sont de plus en plus coûteuses pour les grandes familles : il est vrai que la soie —dont l'industrie détrône celle de la laine—  et les bijoux sont plus répandus dans cette société où l'élite consomme.

En même temps que la culture humaniste imprègne l'élite urbaine, la fascination reste entière pour la magie, l'alchimie et l'ésotérisme. Pour publier l'édition latine de Platon Marsile Ficin choisit la date de 1484 : celle de la grande conjonction planétaire, note Élisabeth Crouzet-Pavan. En revanche, des confréries pensent à doter des rosières ou à aider les nouveaux pauvres. Néanmoins, l'Italie des pauvres, des vaincus, des exclus a dans cet essai une part bien modeste. En ville les gens de peu alimentent les lampes à huiles qui éclairent les images de la Vierge et donc les rues. À la campagne progressent le métayage et la concentration des terres. Celle-ci est plus forte dans le Mezzogiorno où elle paraît préparer le "mal-développement" contemporain...

Tels des spaghetti alla rabbiata saupoudrés d'une couche régulière de parmesan, les grands sujets de cette Renaissance italienne sont donc servis recouverts d'une fine couche d'érudition. Prévoir de bonnes séances de sieste...

Élisabeth CROUZET-PAVAN : Renaissances italiennes (1380-1500). Albin Michel, 2007, 625 pages.

 

Pour qui cherche simplement les données essentielles sur l'Italie au XVè s., je suggère de piocher dans les titres suivants :

• Deux brèves synthèses qui débordent les limites de ce livre : 
   — Alain Tallon, L'Europe de la Renaissance, Que Sais-Je, 2006
   — Peter Burke, La Renaissance européenne, coll. Points, 2002

• Le livre de base sur l'art pictural en Italie au XVe siècle est :
   — Michael Baxandall, L'Œil du Quattrocento, Gallimard, rééd. 1994

• Le livre fondateur sur la Renaissance italienne a été celui de :
   — Jacob Burckhardt (1818-1897): La civilisation en Italie au temps de la Renaissance.

À télécharger sur le site Gallica de la BNF. Il en a existé des éditions de poche. (1964 : coll. Médiations, aux éditions Gonthier et 1986: Livre de Poche - Biblio).

• Et sur ce blog, voir les comptes-rendus de :
   — "Dante" de Jacqueline Risset,
   — "L'Humanisme italien" d'Eugenio Garin
   — "Savonarole" de Pierre Antonetti.

 

 

 

Tag(s) : #DE LA RENAISSANCE AUX LUMIERES, #ITALIE, #HISTOIRE 1500-1800