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L'essai de Bruno Saura nous donne à voir l'installation des Tinito c'est-à-dire des Chinois à Tahiti. Il dépeint ensuite la structuration de cette communauté et son intégration en Polynésie. Cette monographie est du plus haut intérêt à l'heure du multiculturalisme et du retour de la puissance chinoise après une éclipse de deux siècles.

 

L'installation des Tinito

Si le premier Chinois a peut-être débarqué en 1800 lors du naufrage d'un voilier russe, en 1851 le navire "Orixa" débarqua un fort contingent de travailleurs Chinois, puis le 28 février 1865 débarquèrent du "Ferdinand Brumm" les 329 premiers "coolies" chinois destinés à la plantation sucrière Stewart d'Atimaono. Les membres actuels de la minorité chinoise n'en sont pas les descendants : ceux-ci ont vu leurs ancêtres s'installer entre 1890 et 1930 principalement. Ces tinito quittent les champs pour la ville et y deviennent commerçants, d'abord des boutiquiers, puis des hommes d'affaires qui rencontrèrent pendant longtemps l'hostilité des petits commerçants européens comptant sur l'administration coloniale pour "endiguer" les Chinois à coup de taxes et de patentes. À plusieurs reprises, c'est Paris qui exigea des autorités locales le rejet des discriminations anti-chinoises. En 1932, l'immigration chinoise était quasiment arrêtée avec la crise économique. L'origine de la réussite des tinito est le "tung ha kan he", le patronage des boutiquiers par des commerçants déjà installés dans la réussite et étendant ainsi leur réseau. Ce système permit la conquête de plusieurs secteurs économiques : coprah, vanille, nacre. En même temps se développaient les associations représentatives (Kuo Min Tang, Koo Men Tong, Philanthropique) dont dépendaient les fêtes et les écoles privées chinoises de 1922 à leur suppression dans les années 60.

 

Statistiques

Dans la diaspora chinoise, la proclamation de la République populaire en 1949, le repli du Kuo Min Tang sur Formose (Taiwan), puis l'intervention communiste en Corée, provoquèrent un renforcement de l'anticommunisme et un rapprochement des autorités françaises alors que les Polynésiens commençaient à écouter le discours autonomiste ou indépendantiste. En 1962, la Polynésie française recensait 7 120 Asiatiques, dont 1 435 disposant de la nationalité française. Le rythme des naturalisations augmenta : de 350 en 1962 à 466 en 1971. Reconnaissant la Chine communiste en 1964, la France gaulliste se décida à attribuer plus généreusement la nationalité française aux tinito de peur que se constitue une minorité compréhensive à l'égard d'un régime communiste à l'heure où le CEP s'installait à Mururoa. En janvier 1973, un décret procéda à la naturalisation massive des tinito. Cette mesure leur permit d'acquérir des terres plus facilement que les décrets de 1934 et 1940. Cela les amena aussi à prendre des patronymes français. Un recensement fait par le premier consul général de Chine à Papeete, entre 1944 et 1947, avait compté 1 896 chefs de famille rattachés à 94 siang (grands noms de famille). Au moment de leur naturalisation, les Chinois non métissés n'optèrent pas pour des patronymes tahitiens mais français et souvent déformèrent leurs noms anciens.


Le recensement de 1988 fut le dernier à compter le variable ethnique. L'auteur ne peut donc nous inonder de statistiques démographiques ! En 1988, on comptait ainsi  8 851 Chinois –y compris métissés– (seulement 4,68 % du total). Les Chinois sont devenus de plus en plus minoritaires dans une Polynésie passée de 188 800 habitants en 1988 à 224 300 en 1998 et maintenant plus de 250 000 : sans doute moins de 4 % à l'heure actuelle. Ils sont rassemblés sur les sept communes allant de Mahina à Punaauia (90 %) formant l'aire urbaine de Papeete. Quelques groupes vivent à Raiatea (Uturoa), Tahaa et Huahine. Leur recul démographique résulte de la moindre fécondité des familles et d'une chute considérable de la natalité entre 1950 et 1980. Le métissage progressa à partir d'une situation classique de forte endogamie : ainsi naissent les Demis issus de couples mixtes francophones dans des familles de plus en plus nucléaires. La fête des morts, Ka San, ressoude chaque année les familles élargies.

 

Le poids économique des Tinito

 

Devenus français à part entière, les Tinito durent apprendre le français à l'école de la République ; la connaissance du chinois "hakka" dépérit avec la fermeture des écoles liées aux associations chinoises et plus tard les jeunes se mettraient au mandarin en fréquentant les lycées Paul Gauguin ou La Mennais. Les Tinito encouragent la réussite scolaire de leurs enfants plus que ne font les Maoris. De plus en plus diplômés, ils accentuent leur réussite professionnelle dans de nouveaux secteurs d'emplois, tandis que l'oligarchie des vieilles familles s'est bâti des "empires" économiques dans l'hôtellerie (ex. Sheraton de Faaa), les transports maritimes (ex. cargo "Aranui"), et plus encore la grande distribution (ex. Carrefour). En 1974, Robert Wan s'est lancé dans la perliculture : vingt ans plus tard, plus de la moitié du million de perles exportées par la Polynésie française provient de ses fermes perlières.

 

Des temples et des hommes

Les pasteurs protestants débarquèrent à Tahiti en 1797 et dans les années 1830 les missionnaires catholiques arrivèrent aux Gambier. Il en résulta que le peuple maori de Polynésie française abandonna ses dieux multiples pour le Dieu unique des chrétiens. Les Chinois penchèrent essentiellement du côté des catholiques, abandonnant confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Peut-être parce que les écoliers chinois furent bien accueillis dans les établissements confessionnels. Sûrement aussi parce qu'après 1949 la répression du clergé en Chine populaire amena à Tahiti plusieurs prêtres parlant chinois (hakka). Un premier Tinito fut ordonné prêtre en 1964 : Lucien Law, originaire de Raiatea. Comme les autres Polynésiens, les Chinois virent apparaître par la suite plusieurs églises rivales : Église Alleluia, Église de Tahiti du prophète Élie Hong qui inaugura en 1982 son temple au Mont Thabor.


Si depuis 1970 a lieu chaque année l'élection de Miss Dragon, c'est qu'un retour vers les traditions ancestrales se produit de différentes manières et les autorités chinoises de Taiwan et de Pékin se bousculent pour y avoir leur part d'influence. Le temple de Kanti à Mamao perpétue la mémoire de Shin Sin Kung (ou Chim Siou Koung) guillotiné en 1869 et reconnu comme le martyr de la communauté chinoise : il se serait dénoncé pour éviter la mort à ses camarades de la plantation d'Atimaono. Ce temple a été reconstruit en 1985-87 grâce aux efforts des associations culturelles au premier rang desquelles Si Ni Tong qui était née au XIXe siècle et est depuis 1995 une association de type 1901.

 

Intégration

Devenus citoyens français, les Chinois de Tahiti soutiennent plutôt une ligne politique libérale et francophile où l'auteur reconnaît l'influence déterminante des milieux d'affaires. Ainsi l'électeur chinois a-t-il suivi le leader anti-indépendantiste Gaston Flosse pour obtenir un avantageux statut d'autonomie pour le Territoire en 1984. Gaston Tong Sang, ancien suppléant de Gaston Flosse et membre de son gouvernement, aujourd'hui son successeur à la tête du Territoire, est né à Bora-Bora en 1949, c'est un Demi, un "Afa tinito" ; il est devenu un leader du Tahôeraa Huiraatira (autonomiste). Reste que la vie politique locale est assez exotique et opaque vue de France…


Intégration ou assimilation ? Ferme adepte des "valeurs de la République", l'auteur renvoie le communautarisme dans le passé lointain. Il constate que le parti d'origine chinoise, le Taatiraa Porinetia est en perte de vitesse : on peut donc parler de "tahitianisation" des Chinois dans le domaine de la politique. Plus généralement, le multi-ethnisme progresse : les mariages mixtes accentuent le métissage d'une société que certains qualifient de "néo polynésienne". En revanche, dans le domaine culturel on assiste à la fois à l'acculturation et à un retour aux sources chinoises. Au-delà des considérables différences d'effectifs, le jeu se joue à trois : Maoris maîtres du sol, Popaas dispensateurs des deniers de la République, Chinois rois du business. Ces derniers prennent néanmoins leurs précautions en achetant de l'immobilier en Chine, en Australie, ou en Amérique...

 

Bruno SAURA
" T I N I T O "

La communauté chinoise de Tahiti: installation, structuration, intégration.
Au Vent des Iles, 2003, 404 pages.

Egalement sur WODKA : Bruno SAURA, Des Tahitiens, des Français. Leurs représentations réciproques aujourd'hui. Au Vent des Iles, Tahiti, 2004.

 

À Consulter : Un numéro spécial des Cahiers d'Outre-mer sur la Polynésie 

 

 

 

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