Samedi 17 mai 2008

Ethnopsychiatre polynésienne d'origine "demie" — métisse — Simone Grand a largement enquêté en 2000 à Tahiti, à Hawaï et en Nouvelle-Zélande sur la pratique des soins traditionnels. Cet ouvrage présente de nombreux témoignages de soigneurs, de patients, ainsi que des interviews de médecins scientifiques. En insistant sur la différence de statut des guérisseurs de Tahiti — les tahu'a — l'auteur révèle le traumatisme culturel dont beaucoup d'indigènes souffrent encore. Les diverses difficultés que Simone Grand a dû surmonter auprès des instances locales, tant politiques que médicales, pour obtenir l'autorisation de mener son enquête, montrent à quel point l'évocation de la culture polynésienne ancestrale reste taboue dans les Îles du Vent.


Toute la Polynésie a subi le traumatisme du « Contact » — de la colonisation et de la christianisation ; néanmoins, à Hawaï comme à Auckland, il n'a pas entraîné l'annihilation de l'histoire antérieure. Les tradipraticiens — le tohunga hawaïen et le kahuna néo-zélandais — y jouissent d'un statut reconnu et les médecins scientifiques maoris s'appuient sur leurs pratiques : ils sont devenus ethnopsychiatres. À Tahiti, à l'inverse, Simone Grand s'est heurtée à la grande rigidité mentale du corps médical.

Cet état de fait remonte au début du XIX° siècle : les missionnaires protestants ont convaincu les Tahitiens survivants des maladies apportées par les Blancs que leurs ancêtres étaient de "faux dieux". «Les Blancs nous ont fait du bien, ils nous ont apporté Dieu» déclarait une vieille femme en 2001. En jetant l'opprobre sur leurs origines, l'Église évangélique a contraint les Tahitiens à les renier ; en les persuadant qu'ils doivent au seul christianisme leur statut d'êtres humains — et non plus de "sauvages" — elle entretient encore au XXI° siècle dans les esprits la honte et de déni de leur histoire avant le Contact. Les politiques participent aussi à cette occultation. Jadis colonialiste, Dieu a rallié le parti indépendantiste qui fit suspendre, en 2004, un crucifix dans la salle de l'assemblée du peuple. Tout militant se présente d'abord comme un "chrétien" et les "masseurs évangélistes exorcistes" détruisent les pierres et sculptures de la civilisation polynésienne. Alors que les Chinois se revendiquent sans dilemme à la fois catholiques et bouddhistes, les Tahitiens ne peuvent syncrétiser le protestantisme et leurs divinités. Ils demeurent des déracinés sur place.


La fréquentation des guérisseurs reste le dernier contact possible – et nécessaire – avec leurs origines – car le mode de pensée des Tahitiens diffère de la rationalité occidentale : ils ne dissocient pas le naturel du surnaturel. Au quotidien, chacun « voit des choses », des signes des esprits. De plus la conception polynésienne de la maladie l'interprète comme une rupture entre l'homme et lui-même, ou entre l'homme et le monde. Cette conception holistique rejoint celle de l'homéopathie et de l'ethnopsychiatrie : pour soigner un malade, il faut prendre en compte son histoire personnelle et culturelle, non pas seulement ses symptômes.

Les tradipraticiens ont cette écoute. Ceux que Simone Grand a rencontrés se sont paradoxalement présentés à la fois comme "chrétiens" et comme destinés aux soins par don d'héritage ; c'est leur devoir de l'assumer. Le don de soin – pour un contre-don en nature – est né de la situation d'exclusion des soins qui frappait la majorité des indigènes tahitiens au début du Contact, et de l'incompétence des médecins blancs d'alors.

La plupart des tradipatriciens se réfèrent à la classification des maladies élaborée par Tiurai, guérisseur et voyant reconnu, qui vécut à Tahiti de 1835 à 1918 (photo de couverture). Il proposait au marché de Papeete plantes, décoctions, massages pour les maladies du corps, de la pensée (concentration) et de l'esprit du patient (anomie - dépression). Ces deux dernières, conséquences de l'asservissement colonial, perdurent aujourd'hui. Bien des Tahitiens souffrent d'un déficit de « mana » – d'énergie – d'une incapacité de résilience face aux soucis de la vie. Tiurai soignait enfin la maladie de l'esprit des défunts (celle qui "colle" au patient victime d'un sort jeté). Il recourait alors aux rituels de la magie pour libérer le possédé. De même, l'irrespect des lieux sacrés – marae – ou des objets cultuels – tiki – provoquait, et provoque encore, la maladie.


Simone Grand rapporte le cas d'une agricultrice de Moorea. En 1980, on exhuma un tiki dans son champ; elle l'y laissa au soleil. Le soir venu son visage se boursoufla. Le guérisseur comprit en voyant sa ressemblance avec une tête de tiki. La femme fit mettre à l'ombre la statuette déterrée : son visage redevint normal. Le tiki avait souffert d'abandon humiliant. Même loin de Tahiti ces objets gardent leur mana. Ainsi a-t-on raconté à l'auteur la mésaventure de bourgeois parisiens en vacances sur l'île dans les années 2000. Ils ramenèrent un tiki et l'installèrent dans leur serre à Paris. Mais survinrent accidents et maladie dans leur famille. Une amie tahitienne leur conseilla de ne pas mettre la statue à l'écart et de la saluer chaque jour. Ainsi fut fait et les soucis de santé disparurent. Le tiki ne supportait pas la solitude.


Dans cet ouvrage Simone Grand révèle la souffrance psychique de nombreux Tahitiens, aujourd'hui encore contraints par l'Église protestante au reniement de leur culture ancestrale, déclarée honteuse, mais essentielle à leur équilibre vital. On comprend mieux ainsi le  fiu – ce sentiment d'intense fatigue, de mal être splénétique que tous les Tahitiens connaissent et prennent au sérieux. Cette brutale perte d'énergie survient soudainement et pousse à cesser toute activité. Ce "coup de blues", que les mauvaises langues prétendent soluble dans la bière locale – la hinano – n'a rien d'une passivité fataliste. C'est un retour du refoulé, du traumatisme culturel, des origines devenues taboues. La situation évolue quelque peu : depuis 2005 le ministère tahitien de la Santé reconnaît les tradipraticiens ; sous l'impulsion des néo-zélandais on revalorise à Tahiti la connaissance du tatouage et la pratique du haka – la danse guerrière. L'enjeu essentiel n'est pas touristique, les Maoris d'Auckland lèvent peu à peu l'interdit qui pèse sur l'âme sœur tahitienne.

  Lu et critiqué par Kate 

Simone GRAND
Tahu'a, tohunga, kahuna.
Le monde polynésien des soins traditionnels

Au Vent des Îles, Tahiti, 2007, 354 pages.

 


*

par Rousseau publié dans : ANTHROPOLOGIE

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