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Peu édité en France ("Seins", "La Femme d'Ambre"…) Ramon Gomez de la Serna (Madrid 1888 - Buenos Aires 1963) est connu pour ses "greguerias", métaphores audacieuses et/ou perles humoristiques, dont il publia des volumes entiers. Dans cet exquis roman de 1932, «Polycéphale et Madame», les "greguerias" avancent masquées, camouflées dans le récit. Vite un exemple : «Je trouve qu'il y a quelque chose de criminel à arracher les coraux à la mer. C'est comme si on lui arrachait les cheveux et le cœur.»

Un Argentin mythique

Il était une fois un Argentin typique du nom de Perfecto. C'est un sang mêlé, un fils de Buenos Aires, cette métropole qui «s'éparpille à travers la campagne avec un goût particulier pour toutes les directions.» À peine a-t-il épousé la riche Edma qu'ils vont en Europe dépenser sans compter. Non pour s'énivrer des plaisirs des capitales, mais pour guérir leur âme composite. On dit souvent des Argentins qu'ils sont des Italiens qui parlent espagnol et rêvent d'être Anglais. Mais c'est bien plus complexe : les ancêtres de Perfecto et d'Edma sont aussi russes, irlandais, vénitien, chinois, etc. Après une visite éclair à l'aristocratie madrilène déconfite, c'est à Paris que le couple s'installe, quai Voltaire.

L'auteur déroule sous nos yeux un panorama de la vie parisienne des Années Folles : tango, portrait d'Edma par un peintre à la mode, cabarets, robes décolletées, cognac, champagne et antiquaires. À ce rythme, Edma s'éloigne bientôt de Perfecto : « Je ne trouverai le repos, dit-il, que le jour où j'aurai possédé toutes les femmes que réclame, du fond de mon être, chacune de mes races.»

Errances surréalistes

La route sera longue... Dans un cabaret, un consommateur ivre s'est épanché sur la table : « Perfecto s'approcha de lui et le baptisa au champagne, donnant à ce moderne anabaptisme un caractère beaucoup plus élégant que l'ancien.» « J'ai camouflé le paradis » annonce-t-il à une femme d'influence avant de lui demander « Que pensez-vous du surréalisme ? » et de poursuivre « Pour moi, quand je lis les surréalistes, je crois me rappeler toutes les choses que j'ai dites sous l'effet d'une forte fièvre.» À partir du divorce prononcé à Rome, le lecteur suit fiévreusement Perfecto, de retour à Paris, à la recherche de l'Idéal féminin trouvé et aussitôt perdu à la sortie du bal des rayons X. Passée « une armada de femmes dénuées de fanatisme amoureux » voici qu'il rencontre une "fabrique de girls" : « Je vais vous confier un secret, dit le directeur. Il arrive souvent que ces filles fabriquées n'aient pas de seins ; en tout cas leurs cœurs sont petits comme ceux des cartes à jouer françaises...»

L'errance s'arrêtera-t-elle avant le roman ? Ayant rencontré celle qui avait « étudié la géographie en couleurs de son âme » il pourra, tel un pionnier de l'Aéropostale, s'envoler pour Buenos Aires « retrouver sa race aux sept couleurs.» On l'aura compris, cette littérature n'est pas supportable pour les inconditionnels du réalisme social et de l'autofiction. Dans les miroirs du récit de Gomez de la Serna, s'égarent des reflets surréalistes et des éclats colorés du futurisme.

Ramon Gomez de la Serna - Polycéphale et Madame
Traduit par Carmen Abreu. André Dimanche 1992, et Livre de Poche Biblio, 192 pages.

— Le portrait de R. Gomez de la Serna a été peint par Diego Rivera —

 

À voir : un site espagnol consacré à cet écrivain

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE