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Si on commençait par la fin ?  C'est un truc jamais vu : le traducteur remercie un armurier de l'avoir aidé à décrypter le vocabulaire des armes à feu ! Alors si vous êtes réfractaire aux collections de pétoires, à la gloire des différents calibres et hostiles à la NRA, alors passez votre chemin… Qu'on ne s'attende pas à trouver dans ce récit endiablé, malgré les fortes descriptions du désert coloré et minéral au début, un roman sur l'Ouest sauvage genre Jack London ou Jim Harrisson. Ici la "wilderness" est entrée dans la nature humaine.

Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme ! Ça c'est sûr. Tout fiche le camp... Voilà donc un polar à thèse. La morale des Anciens a pourri sur place sous l'effet de la marchandise introduite par les cartels mexicains. Ça allait bien mieux avant, quand Bell et sa femme Loretta étaient jeunes pas encore installés par ici. Ou du temps des valeureux pionniers. Quand il y avait seulement des vols de bétail — car on est au Texas — au temps des vrais westerns et des cowboys croyant en leur Colt et craignant Dieu. Avant que les règlements de comptes entre trafiquants de drogue ne sèment la mort au nord du Rio Bravo et n'ouvrent le règne du Malin ou de Mammon.

Ici le Diable a forme humaine et s'appelle Anton Chigurh, muni de son pistolet d'abattoir et de sa bonbonne d'air comprimé. Déjà on ne sait pas ce qui donne le plus de frissons, son nom ou ses armes. Me croirez-vous, il n'est pas le seul à s'y connaître question quincaillerie, pistolet-mitrailleur ou fusil à pompe : il y a aussi Llewelyn Moss, le soudeur, qui vit dans un "mobile home", et qui découvre le Grand Massacre, scène primitive du récit, et la valise bourrée de dollars — et aussi d'un module électronique — et c'est le signal que la chasse à l'homme est ouverte. Il y a enfin le shérif Bell et ses hommes et leurs jolies voitures décorées face aux engins des méchants, tels que 4x4, camionnettes et autres pick-up à gros pneus et gros turbo pour consommer plus et laisser plus de gomme sur les routes.

Et de la route, y en a ! Un vrai roman géographique ! Pour suivre les "héros", munissez-vous de préférence du "Road Atlas" édité par Rand Mc Nally et ouvrez page 99 : tout y est. La rivière Pecos, affluent du Rio Grande, les comtés à coyotes et cactus près du Mexique, les petites villes sans autre pittoresque que leurs noms : Sanderson, Fort Stockton, Odessa, Del Rio, Eagle Pass et les ponts à péage pour aller dans les villes-jumelles : Ciudad Acuña, Piedras Negras, etc. Partout des motels. Essentiels les motels ! On n'est pas dans le vieux continent avec les consignes de gare : ici c'est aux conduits d'air conditionné qu'on peut confier ses affaires. Ou du moins essayer. De toute façon, aucune serrure ne résiste à Chigurh ; ne l'appelez pas si vous avez perdu vos clefs : il casse tout...

Le style, parfois, ne casse rien. En dehors des descriptions remarquables parce que très précises (paysage, action), deux écritures en fait cohabitent ; l'une se reconnaît à la conversation sans tirets, sans indication des personnages — petites phrases courtes pour échanges rapides. L'autre, en italique, plonge dans la tête du shérif qui se penche sur son passé, ses collègues, sa famille, sur ce meurtrier infernal que personne ne coince, discours rapporté qui déborde de "dit-elle", "dit-il", etc. Dès le début, on trouve ça plutôt intéressant, captivant, haletant même. On risque pourtant de se lasser avant la fin.

Certains appellent ça : "le grand roman américain". Je serais un peu plus réservé, néanmoins j'ai préféré ce roman à bien d'autres venus de l'Ouest, même de James Ellroy. Cormac McCarthy a fait le portrait d'une société gorgée de violence : l'autodestruction de l'empire américain est en marche. Prochaine étape : « La Route » ?

Cormac McCARTHY
No Country For Old Men

Traduit de l'anglais par François Hirsch
Editions de l'Olivier, 2006, (Points 2008), 300 pages.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS