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L'action démarre rue Cases-Nègres. À Petit-Morne, en Martinique, dans les années 1930, c'est une série de cabanes fragiles, refuge des ouvriers agricoles harassés par leur travail sur une plantation sucrière – on dit une habitation. Dans cette autobiographie, le romancier antillais nous livre un beau récit d'enfance, dans une langue très tenue, depuis les premières années vécues auprès de la grand-mère, m'man Tine, tandis que la mère, m'man Délia est domestique en ville. Au fil des souvenirs, se déroule devant nous le spectacle de la société pyramidale créole, depuis la masse des plus pauvres des descendants d'esclaves, jusqu'aux inaccessibles békés, les planteurs blancs, avec entre deux, tous les degrés du métissage. Dans cette société inégalitaire, l'école est l'un des moyens de promotion, celui auquel le petit José va s'accrocher, de la petite école jusqu'au lycée de Fort-de-France.


L'entrée à l'école est une séparation avec certains des premiers copains, avec qui se vivaient les chapardages. Il faut quitter la rue Cases-Nègres pour la Cour Fusil à Petit-Bourg, où existe Zobel.jpegune école. De classe en classe, José cesse d'être un petit polisson et devient un rejeton digne de l'intérêt de sa grand-mère qui s'esquinte au sarclage de la canne. La classe du certificat d'études est pilotée par un maître rigoureux, M. Roc, toujours tiré à quatre épingles, et symbole de la société urbaine et du progrès. L'entrée au lycée, grâce à une bourse et au travail épuisant de m'man Délia, signifie pour le futur écrivain un nouveau déménagement, l'éloignement d'avec m'man Tine qui bientôt mourra, la découverte de la ville et de camarades différents, puis l'installation dans le quartier chic, celui des villas et jardins de la Route Didier, où Délia travaille désormais chez un riche mulâtre.


L'autobiographie confronte le monde de la campagne et le monde de la ville, mais dans les deux cas, les maîtres sont les mêmes békés, qu'ils soient haïs par les ouvriers agricoles des habitations, ou enviés par les domestiques de la ville. Les usages anciens, venus du temps de l'esclavage, perdurent : quelques pratiques et croyances magiques sont évoquées. Ainsi l'éléphantiasis dont souffrait Mam'zelle Délice était « un cas de "quimboisement", un sort que jadis un galant dédaigné et blessé dans son orgueil avait jeté.» Dans ce village tranquille d'avant l'éclairage public, « les soirs de clair de lune, c'était une manière de fête nocturne…» Quand arrive le samedi soir Assionis, le conteur et musicien, est invité sur les plantations avec sa femme Ti-Louise qui y « danse le "bel air" comme une femme qui a vendu son âme au diable ». Dans ces mêmes années, l'île voit aussi l'intrusion des techniques des temps modernes : automobile, camion, télégraphe, radio, vapeurs venus de France. Et l'on voit croître et s'étaler Fort-de-France, avec de nouveaux quartiers populaires. Les cases du quartier Sainte-Thérèse sont faites des caisses qui contenaient les voitures importées. Tout un monde que José découvre les jours d'école buissonnière. Car l'auteur avoue qu'il n'a pas toujours aimé l'école ...!


Joseph ZOBEL
La Rue Cases-Nègres

Présence africaine, 1974 (rééd.2007), 311 pages.

 

 

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Tag(s) : #ANTILLES - CARAIBES, #LITTERATURE