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Dans ce roman autobiographique l'écrivain camerounais G.P. Effa dépasse l'évocation du passé du personnage narrateur, Osele, en partie son double. Il n'est que l'un de ces « enfants de la tradition », africains immigrés contraints d'envoyer leur salaire à leurs familles. L'originalité d'Osele, c'est de s'être rebellé contre cette obligation. Mais il n'ignore pas qu'il ne peut rompre ainsi avec la tradition qui l'a construit au plus profond de lui-même. Son récit se veut une prise de conscience distanciée de sa dépendance mais aussi un témoignage solidaire : Osele se fait le porte-parole de tous les Africains exilés en France

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G.-P. Effa suit les normes du genre : la transformation de son personnage s'élabore dans l'alternance entre les réminiscences du passé africain et l'évocation du présent strasbourgeois. Camerounais d'ethnie fang, issu d'une lignée de féticheurs –des notables–, Osele est l'aîné d'une fratrie de trente-trois enfants. Éduqué au village puis placé chez les Pères, il a poursuivi en France des études d'ingénieur. Passée la quarantaine, marié, deux enfants, son épouse française le chasse car il envoie la plus grande partie de son salaire en Afrique et néglige les besoins de son foyer mixte. Suivent deux années éprouvantes : réfugié dans un foyer Sonacotra, Osele perd son emploi et contracte le paludisme. Du fond de sa pauvreté et de sa souffrance intérieure, il décide de cesser d'envoyer des mandats : cette libération économique l'aide à se reconstruire en partie et à se rapprocher de ses enfants.

La tradition dont parle Effa c'est le contexte culturel qui construit le mode de réflexion de l'enfant africain. Bercé tout petit par les contes des griots, imprégné de pensée magique –superstitions pour le lecteur européen–, familier des ossements mortuaires et du culte des ancêtres, Osele vit à la frontière entre réalité et surnaturel. Il se perçoit comme un élément de la nature, traversé par des forces cosmiques et telluriques, et ne développe aucune conscience individuelle. Il a appris à refouler ses émotions comme ses désirs, dans l'humilité et l'acceptation, a fortiori étant l'aîné. Tout son courage vise à donner, à se donner à sa famille, sans souci de lui-même, en particulier s'il est né, comme Osele, un mercredi, jour d'abondance et de générosité. Son nom même lui rappelle ce devoir : lorsqu'on l'a désigné, encore garçonnet, pour succéder au chef de tribu décédé, c'est lors de l'initiation rituelle qu'on l'a nommé Osele : l'Âne, celui qui «ne doit pas vivre pour lui mais pour tous les autres.» Ainsi, même émigré, la tradition dicte son comportement : Osele ingénieur avance «les yeux bandés» et «nourrit» les siens qui, sur le continent noir, n'ont ni ressources ni protection sociale. Son baptême, comme une seconde initiation, a renforcé l'obligation du don de soi à autrui ; cependant la parole chrétienne parlait de péché et de responsabilité personnelle de ses actes : des notions étrangères à la tradition. L'opposition des deux spiritualités, le drame de son divorce, toutes ses contradictions internes mènent Osele à la révolte. « L'Âne s'est détaché.» Le personnage découvre alors le bonheur de dire JE et d'envisager son avenir, ce qui n'a pas de sens dans la tradition. Il comprend qu'elle «lui a tout pris», que tous les «enfants» émigrés peinent à devenir des personnes fautes d'avoir pu élaborer leur individualité pour se construire autonomes, adultes. Mais Osele sait combien sa rébellion reste dérisoire. « Mon choix n'est pas libre » reconnaît-il. « Remplacer la tradition par la liberté est un leurre.» De fait, le déliement financier ne peut le libérer du contexte culturel, moral, spirituel qui le constitue. C'est pourquoi lorsque, à la dernière page le personnage narrateur jette l'écorce d'okoumé – symbole de l'esprit ancestral– transmise par sa grand-mère, ce n'est que le geste d'un enfant en colère…

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Nous, enfants de la tradition se veut une œuvre littéraire par son style agréable et emprunte à Miano, à Mabanckou et à quelques poètes du 19e siècle français. Mais ce roman vaut surtout par son sujet. G.-P. Effa aide à comprendre la situation psychologique douloureuse et dramatique de ces émigrés africains à jamais écartelés, en eux-mêmes, entre deux cultures : «la machine à intégrer est bien cassée » regrette Osele. « Je resterai cet homme encombré de tradition.»

À notre modernité ivre de changement et d'éphémère, G.-P. Effa laisse à méditer : « Il ne faut pas oublier d'où tu viens. Même portée par le vent, une feuille finit toujours pas retomber par terre.»

Gaston-Paul EFFA
Nous, enfants de la tradition

Éd. Anne Carrière, 2008, 164 pages.

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE