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En 1942, à Drohobycz, c'est-à-dire en Galicie, un SS mit fin à la vie d'un enfant du pays : Bruno Schulz. Fils d'un drapier israélite il était né sujet de François-Joseph en 1892 et après la Grande Guerre les  frontières nouvelles l'avaient transformé en citoyen de la République de Pologne. Entre temps, il était devenu professeur de dessin, qu'il enseignait dans sa ville natale. Ce talent lui permit d'illustrer la première édition de "Ferdydurke" de Gombrowicz tandis qu'il écrivait pour son propre compte et qu'il traduisait "Le Procès" de Kafka en polonais (1936). On connaît la suite, sa fin tragique, la shoah par balles… Quant à sa ville natale, Drohobych, elle est aujourd'hui en Ukraine, près de Lviv...


Qu'écrivait-il ? Des textes courts, comme des nouvelles, qui s'apparentent à des morceaux d'autobiographie et d'autofiction, de souvenirs et de rêves, de contes merveilleux même. Parmi ces fragments, "Le Printemps" (extrait du recueil "Sanatorium au croque-mort" - 1937) constitue le texte le plus long, le plus organisé. Promesse du renouveau de la nature, le printemps est aussi promesse de nouveaux récits. Déjà captivé par l'album de timbres-poste de son ami ami Rodolphe, le narrateur rencontre initialement Bianca en train de savourer un baba dans une pâtisserie. À partir de ces bases "objectives", on se retrouve plongé à la recherche de Bianca, dans un monde onirique dominé par François-Joseph, aux côtés de Rodolphe et de Maximilien, le prince expédié au Mexique. Mais ces personnages, Habsbourgs tragiques et autres héros du siècle, sont aussi des automates et des figures de cire échappées d'un musée...


"Les boutiques de cannelle", le livre-culte de Bruno Schulz (1934), doit son titre à l'une des nouvelles du recueil, très caractéristique de la manière de l'auteur : à peine arrivé en famille au théâtre, le narrateur, encore enfant, est envoyé à la recherche du porte-feuilles oublié à la maison par son père. Sortant du théâtre, il rajoute à sa course nocturne la recherche de ces fameuses boutiques où l'on vend des produits exotiques et des friandises, mais il s'égare, traverse le lycée désert où officiait le professeur Arendt, prend un fiacre et se retrouve en pleine campagne à contempler le ciel. Dans d'autres nouvelles ("La rue des Crocodiles", "Les mannequins","La nuit de la grande saison"…) l'univers du récit est plus nettement fondé sur le monde enchanté de la boutique. On y retrouve le père, figure essentielle, aux prises avec les coupons de tissus, les clientes, les commis. Mais toujours avec des glissements vers le monde onirique. Celui-ci est particulièrement émouvant dans la nouvelle "Les Oiseaux" : le père, devenu incapable de gérer la boutique, élève des oiseaux dans son appartement, jusqu'au jour où Adèle, la bonne qui incarne la réalité prosaïque, intervient vigoureusement.


Les forces de la nature, les saisons, sont aussi présentes dans ces textes et fortement même. Le vent soulève les rideaux et les robes, et va jusqu'à mettre en péril la maison ("La bourrasque"). Les arbres et toute la végétation tiennent une place importante : par magie, ils surgissent vivants des tapisseries, comme les oiseaux des papiers peints. Et tous les interstices sont susceptibles de livrer cafards et cloportes dans cette maison si vaste que le nombre des pièces reste inconnu. Lecture faite, il n'est pas anormal de penser autant à Kafka qu'aux surréalistes.


Bruno Schulz
• Les Boutiques de Cannelle
Traduit du polonais par T. Douchy, G. Sidre, G. Lisowski
[Denoël 1974] 210 pages, Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 2005

• Le Printemps
Traduit du polonais par Thérèse Douchy
[Denoël 1974] 118 pages, Folio 2€, 2005

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE POLONAISE, #ISRAEL et MONDE JUIF