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2005, c'était l'année du Brésil (suite)

Quelques textes illustratifs autour d'une double thématique



1 - LE BRÉSIL, TERRE DE VIOLENCES


     La violence revêt bien des aspects. La violence est, on le sait, très répandue aujourd'hui dans le Brésil urbain comme dans le Brésil rural. Dans les villes les gangs de trafiquants de drogue sévissent, largement basés dans les favelas, provoquant des interventions violentes de la police. Dans les grandes métropoles, on connaît aussi l'importance numérique des enfants abandonnés dont beaucoup sont recrutés par les gangs. La violence exprime aussi l'inégalité économique forte, qui remonte aux premiers temps de la colonisation, et que de multiples cycles économiques ont relancé, avec aujourd'hui les conflits pour la terre.  Dans les années 1965 à 1985, la dictature militaire a donné une autre forme de violence, guérilla urbaine et répression s'enchaînant et aboutissant aux «escadrons de la mort».

     J'ai sélectionné quelques aspects de cette violence.
    Avec le premier roman de Jorge Amado, Le Pays du Carnaval, nous allons voir comment un fazendeiro, Paolo Rigger qui est le personnage central du livre, se venge de son rival avant de repousser son éphèmère conquête.
     Ensuite Marina, la narratrice du Cantique de Meméia, nous permet d'évoquer plusieurs aspects de la violence, psychologique, sexuelle, politique. Le personnage de Pablo est celui d'un proscrit réfugié secrètement dans la grande villa des Carvailhais Medeiros, tandis que son contact local, João croupit en prison.
     La Cité de Dieu de Paulo Lins abonde en personnages multiples. J'ai retenu deux d'entre eux, le Bouseux et Pelé, pour illustrer l'importance du Nordeste comme région-source de déshérités qui vont vainement tenter leur chance dans les métropoles, Rio de Janeiro ou São Paulo, mais échouent dans les bidonvilles, la prostitution et la criminalité.
      La violence est abondante bien sûr dans le récit d'Euclides da Cunha, Hautes Terres - La guerre de Canudos. Et dans le roman de João Guimarães Rosa, Diadorim. qui est fondé sur une série d'évocation de luttes armées réalisées par les jagunços, autrement dit bandits du Nordeste, par ailleurs appelés cangaceiros.


Jorge AMADO
Le Pays du Carnaval
édition folio, pages 70-72

Déjà dix jours qu'ils étaient à la fazenda. Paulo se sentait heureux. Il avait la certitude que Julie lui appartenait entièrement. Et qui aurait eu le courage de jeter les yeux sur l'amante du patron ? D'ailleurs Julie n'irait pas donner sa chance à aucune de ces brutes, des bêtes plus que des hommes.
Tous les matins Rigger montait à cheval et faisait un saut au village. Il rapportait des journaux et des magazines qu'il lisait le soir, à la lumière de la lampe à pétrole, avant de se coucher. Julie ne l'accompagnait jamais. Elle prenait pour prétexte qu'elle n'aimait pas aller à cheval.
Ce vendredi-là, Rigger était parti tôt. Le ciel, un peu nuageux, annonçait la pluie. Malgré ça il continua. Il mit le mulet au trot. A mi-chemin, cependant, les nuages se faisaient plus menaçants. Paulo décida de rentrer. Quand il arriva il ne trouva pas Julie à la maison. Il partit à sa recherche dans les alentours. Qu'était-elle donc allée faire ? Peut-être cueillir des mandarines...
Rigger descendait sans se soucier le sentier qui menait à la source près de laquelle se dressait un grand mandarinier quand, regardant par hasard sur le côté, il pâlit.
Sous un jaquier, Julie et Honorio, enlacés, souriaient. Elle avait les jupes relevées, découvrant ses cuisses blanches.
Rigger ne fit pas de scandale. Il rentra à la maison et attendit...
Julie revint à midi. Elle remarqua l'air fermé de Rigger. Elle eut peur qu'il ait tout découvert. Mais, entraînée à ce genre de situation, elle ne se troubla pas :
— Tu es arrivé depuis longtemps, mon amour ?
— Longtemps déjà.
— Je me promenais par là, dans les terres.
— Je sais. Prépare tes valises. Nous partons demain.
Elle ne discuta pas. Elle alla dans sa chambre. Lui sortit à la recherche d'Algemiro.
Il le trouva près d'une « barcasse», veillant au séchage du cacao.
— Algemiro, renvoie Honorio.
— Mais, patron, il doit six cents mil-réis à la propriété !
— Trouve un moyen qu'il paie et renvoie-le. S'il n'a pas l'argent, fais-le arrêter.
— Il a une maison au bourg. Avec le loyer il entretient sa fille au collège, à Ilheus.
— Combien vaut la maison ?
— Dans les cinq cents mil-réis.
— Prends la maison.
Et il s'en alla.
Algemiro le suivit. Il dit à voix basse :
— Patron, si vous voulez on peut liquider l'homme... Ou lui donner une rossée. Pour sûr, il ne devait pas regarder vers l'oreiller du patron...
— Non. Prends seulement la maison.



Heloneida STUDART
Le Cantique de Meméia
Les Allusifs, Montréal, 2004, pages 88-91.


Je me décidai à monter jusqu'à la petite chambre du grenier, pour essayer de parler avec Pablo. J'avais l'intention de lui décrire les malheurs de João : de la viande salée jusqu'à l'horreur absolue de l'araignée. Je savais que l'étranger était la cause de tout et je voulais lui demander quand il pensait s'en aller. S'il ne pouvait pas parler, il devait au moins pouvoir gribouiller quelque chose sur un papier. J'emportai donc avec moi deux feuilles et un crayon.
Pablo dormait, habillé d'un slip rouge et allongé dans son lit étroit. Il avait toujours son morceau de bois accroché an cou; jamais il ne me parut si beau. Rien d'étonnant à ce que Dalva soit folle de lui et que tante Nini s'habille en blanc, comme une promesse du mois de Marie. Rien d'étonnant à ce que João...
— Je sais déjà que tu t'appelles Pablo, chuchotai-je.
II se réveilla immédiatement et s'assit sur le lit, alerte.
— Tu n'es pas du tout un enchanteur. Tu es seulement un de ces hommes dont la photographie est placardée dans les gares routières, «Recherché par la police»... Pourquoi n'es-tu pas allé te cacher dans une grande ville, ou dans un autre pays? Pourquoi es-tu venu te cacher dans cette maison et dans cette ville pourrie où tout se sait? Depuis que tu es arrivé, ils sont en train d'en terminer avec João.
Il se mit de nouveau à regarder mes oreilles, mes seins. Je reculai un peu, haïssant l'idée qu'il puisse me désirer. Pablo prit la feuille de papier; il était gaucher. D'une écriture irrégulière, il écrivit: «Il y a des douleurs chaudes et des douleurs froides. Pendant un interrogatoire, ils m'arrachèrent la langue. Ce fut une douleur froide.»
— Mensonge, répliquai-je. Supercherie. J'ai vu de mes propres yeux ta langue quand tu mangeais le repas que Margarida t'avait apporté ici, sur un plateau. Tu inventes tout.
Il commença à trembler. Les lettres tombaient sur le papier, irrégulières, hors des lignes, comme des fourmis en folie. Il écrivit, mélangeant l'espagnol et le portugais, qu'il venait d'une ville pauvre en bord de fleuve où habitaient des enfants maigres et des Indiens misérables, mais où les fleurs ne pouvaient s'arrêter de pousser. Elles apparaissaient sur les toits de tuile, envahissaient les rues de terre battue, s'accrochaient aux poteaux électriques. Le nuage formé par leurs parfums était visible de loin. La fille du bar à la peau brune, qui servait l'eau de vie à Pablo et à ses amis, mettait des oeillets dans ses nattes. Un jour, des forces obscures arrivèrent dans la ville et cherchèrent tous ceux qui affirmaient que les moineaux sont des oiseaux bleus. Et il fut capturé dans ce bar. Avant qu'il soit enfermé, il eut le temps de voir que les inquisiteurs avaient saccagé les fleurs. Ils s'étaient attaqués aux jardins suspendus avec des lance-flammes, avaient envahi les parterres et brûlé les barques chargées de jasmin. Rien n'avait échappé à la vigilance des hélicoptères, du lopin de terre le plus secret à la plus humble agapanthe bleue. Quand les forces obscures partirent, la ville resta sombre, brûlée, poussiéreuse, désertée pat les colibris et abandonnée par les papillons.
Pablo fut transporté dans une autre ville et interrogé en espagnol, en guarani et en anglais. Certaines méthodes étaient primaires, d'autres bien plus sophistiquées. Il dit beaucoup des choses qu'il savait, niais pas tout. Et soudain, au cours d'un de ces interrogatoires, il vit sortir de sa bouche, sur la pointe du poignard d'une des forces obscures, un morceau de viande blanchâtre et sanguinolent. Sa langue. Il cracha une épaisse salive, du sang et deux dents. Il ne pourrait plus jamais parler. Plus tard, alors qu'il était transféré d'un commissariat à un autre, ses amis réussirent à le libérer en soudoyant quelques personnes. Depuis ce jour il allait de ville en ville, muet, avec sa médaille autour du cou pour que ses frères puissent l'identifier et le reconnaître. Dans une clinique de Montevideo, un médecin lui avait dit que personne ne lui avait arraché la langue, que cela avait été une machination morbide. Il avait néanmoins senti la douleur de la mutilation. Une douleur glacée.
— Je pense que tu as décidé de perdre ta langue, lui dis-je. C'était pour arrêter de cafter. Pauvre lâche. Sale mauviette.
Il commença à trembler, mais il ne m'inspirait aucune peine.
— Je ne sais pas quel rapport tu as avec mon cousin..., dis-je. Ce doit être cette histoire de moineaux bleus. Si c'est autre chose, je ne veux pas le savoir. Il fut un temps où cette histoire me faisait l'effet d'une morsure venimeuse. Je vomissais presque chaque jour. Quand je fermais les yeux, je voyais l'homme que j'aimais dans les bras d'un autre homme... Nulle autre femme ne voit ça! Je voyais des mains viriles touchant ses seins — de petites taches d'iode. Je ne pouvais même pas pleurer, parce que c'était comme si je pleurais de l'acide; mes larmes me brûlaient immédiatement les paupières... Alors, je pensais «Aucun organisme ne peut vivre avec son venin; je vais finir par l'expulser, tout cela sortira bien d'une manière ou d'une autre...» Je voulais me débarrasser de cet amour, comme s'il s'agissait d'une chose pourrie. Mais je n'ai pas pu. Il pourrait être l'homme le plus blessé et déshonoré de la terre qu'il resterait toujours le même João mon petit agneau de sucre. Fais bien attention qu'il ne lui arrive rien par ta faute, sinon, tu ne sortiras de cette maison que les pieds devant. J'ai bien remarqué que tu fais tourner la tête des femmes... Séduis qui tu veux, fais ce dont tu as envie. Mais prends garde à ne pas rendre la vie de João plus cruelle. J'ai encore l'espoir de le faire sortir de cette prison. Aujourd'hui, je n'attends plus rien de lui ni d'aucun homme. Je suis devenue une poupée de cire, sans ouvertures. Quand il m'appelle Calunguinha, il ne sait pas comme il dit la vérité. Mais j'ai encore l'espoir d'aller avec lui à Jaçanã à la pêche aux siris. C'est ce que je veux de plus dans la vie. Tu peux penser: «Quelle misère!» Ça m'est égal. Mais si João est tué par ta faute, tu regretteras le jour où tu es né, n'aie aucun doute là-dessus.



Paulo LINS
La Cité de Dieu
édition folio, pages 134-137

Le Bouseux était né avec un ictère dans la sécheresse du Pernambouc. Avant l'âge de cinq ans, il avait contracté les oreillons, avait été atteint de déshydratation, il avait eu la varicelle, la tuberculose et tant d'autres maladies que sa famille prit l'habitude d'allumer un cierge et de le lui mettre dans la main quand ses yeux se révulsaient, qu'il avait des sueurs froides et qu'il tremblait des heures durant sous un fort soleil et sous les couvertures prêtées à la hâte par les voisins, pour qu'il ait de la lumière au cas où il mourrait, étant donné que le mioche était païen. La médecine était déjà allée le chercher dans le ventre de sa mère, mais le mioche avait résisté à la mort foetale. Il arriva à Rio de Janeiro à l'âge de onze ans avec juste sa mère, car son père avait été assassiné à la demande du propriétaire pour qui il travaillait. À l'occasion des élections municipales. Le peuple disait qu'il avait publiquement déclaré son intention de voter en faveur de l'adversaire du patron. Aux côtés de sa mère, il mendia pendant plusieurs années dans les mes du centre de la ville jusqu'au jour où elle fut emportée par une crue place de la Bandeira, où elle donnait avec d'autres mendiants. L'enfant n'oublia jamais la scène, dans laquelle sa mère était avalée par un égout alors qu'elle résistait à la pression des eaux, accrochée à un poteau.

Par la suite, le Bouseux cira des chaussures, eut une carriole de livraison au marché, vendit des cacahuètes, des revues pornos dans le train, il lava des voitures de rupins, bouffa le cul d'un pédé des quartiers chauds pour se faire un peu d'argent. Avec sa dernière activité il réussit à louer un taudis dans
la favela de la Veuve. Il se joignit à la bande des gamins de la favela pour commencer à voler les petites vieilles qui passaient par la place Saens Pena. Son premier revolver, il l'avait obtenu d'un homosexuel de la Zone-Basse-des-Putes avec qui il avait couché pendant deux ans d'affilée. Quand il avait entendu dans un troquet que ceux qui se rendraient au stade Mario Filho recevraient une assiette de soupe à l'heure des repas et, en plus, auraient droit à une maison à soi, il ne perdit pas de temps, il se joignit aux victimes des crues de 1966 et tout se déroula comme il l'avait imaginé. C'est au stade même qu'il se lia d'amitié avec Pelé, son fidèle équipier.

Pelé était né dans la favela du Borel. Son père, qui se disait petit-fils d'esclaves, était un homme solide, beau, il travaillait comme éboueur, il ne buvait que le week-end; quand il travaillait, il préférait fumer un petit joint dans les ravins de la favela où il avait toujours été respecté des vauriens et des bandits. Passiste à Unidos da Tijuca et ailier droit dans le club de l'Everest, équipe de deuxième division, Cibalena avait toujours été assailli par les femmes de l'école de samba, des supporters de l'équipe dans laquelle il jouait, et de la favela où il résidait. Il était fier de dire, dans les cercles d'amis, qu'il avait des enfants qu'il ne connaissait même pas, mais c'étaient les femmes les coupables car dans la perspective de se le garder pour toujours, elles se laissaient engrosser par pure duplicité.

Pelé avait été victime de cette vacherie. Il souffrait quand sa mère lui disait d'aller voir son père et que celui-ci ne le recevait même pas, prétendant ne pas le connaître. L'enfant fut élevé uniquement par sa mère, son grand-père maternel avait mis sa fille à la porte quand elle était tombée enceinte. Sa patronne fit de même. Désespérée, avant même d'accoucher, elle avait sombré dans la prostitution. Elle avait des amies prostituées et s'initia facilement à cette vie. Ensuite, elle s'engagea sur le chemin du crime. Elle commença par voler les ménagères sur les marchés de la Tijuca, puis elle transporta de la drogue et des armes pour les bandits de la favela, cacha de la cocaïne et de l'herbe dans son vagin pour fournir les prisons de Rio. Elle négociait avec les shérifs pour pouvoir vendre dans les prisons.

Pelé n'allait pas à l'école. Encore enfant, il opérait déjà sur les marchés, il volait les portefeuilles des passants. Quand il comprit que sa mère était une prostituée, il ne lui adressa plus jamais la parole. S'il venait à rencontrer les hommes qui lui apportaient des bonbons trompeurs, qui lui faisaient des câlins sinistres, des plaisanteries usées pour tromper le bêta, et qui de temps en temps s'enfermaient avec sa mère dans la chambre de la maison de la Zone-Basse-des-Putes où elle passait ses journées, il les tuerait. Il alla au Maracana pour avoir une maison parce que dans la favela il était condamné à mort. À quinze ans, c'était déjà un bandit accompli. Il ne se sentirait bien que quand il trouverait le bon coup. Sa mère n'alla pas à son enterrement, elle avait contracté une maladie que les médecins n'arrivaient pas à identifier, elle mourut une semaine après son fils. Par charité, son grand-père maternel paya les funérailles, mais durant la veillée funèbre il dit que le gamin était tombé dans le crime par pure dépravation, il en avait connu qui étaient passés par des épreuves pires que les siennes et qui étaient convenables.







2 - LE BRÉSIL, TERRE DE CROYANCES

    Le récit d'Euclides da Cunha, Hautes Terres - La guerre de Canudos et le roman de João Guimarães Rosa, Diadorim, ne sont pas que des histoires de violences, de combats. Ils montrent aussi l'esprit religieux et superstitieux du peuple brésilien. Dans l'histoire de Canudos, j'ai retenu ici ce qui relie les mentalités des paysans pauvres de la fin du XIXè siècle et des millénarismes européens antérieurs.
      Avec Diadorim, nous avons une présence fréquente du diable dans le récit, des références à toutes sortes de manifestations de religiosité et de pratiques (comme aussi dans le Cantique de Meméia). Ici nous allons voir comment un jaçunço est présenté comme un suppôt de Satan.
      Mais d'abord, une scène d'Esaü et Jacob, où Machado de Assis montre comment une grande bourgeoise carioca va chez la diseuse de bonne aventure, chercher des révélations sur le destin de ses fils les jumeaux Paulo et Pedro.


J.M. Machado de Assis
Esaü et Jacob
Suites, Métailié, pages 19-21

   « Barbara entra, tandis que son père prenait sa guitare et passait sur le palier de pierre, devant la porte de gauche. C'était un petit être, léger et ailé, en jupe brodée et chaussé de mules. On ne pouvait lui dénier un corps gracieux. Ses cheveux, ramassés sur le haut de la tête par un morceau de vieux ruban, lui faisaient une calotte naturelle à laquelle un brin de fleur jaune tenait lieu de houppe. Il y a là déjà quelque chose d'une prêtresse. Le mystère était dans les yeux. Ils étaient opaques, mais pas toujours et pas au point de n'être jamais également pénétrants et perçants - et dans ce dernier cas, ils étaient aussi fixes, si fixes et si perçants qu'ils entraient au plus profond de vous, fouillaient votre coeur et ressortaient, prêts à une nouvelle entrée et à une nouvelle exploration. Je ne te mens pas en disant que toutes deux ressentirent comme une fascination. Barbara les interrogea Natividade dit pourquoi elle venait et lui remit les portraits de ses enfants et des mèches de leurs cheveux; on lui avait dit que c'était suffisant.
    - C'est suffisant, confirma Barbara. Ces garçons sont à vous?
    - Oui.
    - Visage de l'un égale visage de l'autre.
    - Ils sont jumeaux, ils sont nés ii y a un peu plus d'un an.
    - Vous pouvez vous asseoir.
     Natividade dit tout bas à Perpétua que « la métisse était sympathique », pas assez bas cependant pour que celle-ci ne pût l'entendre aussi ; et cela, peut-être volontairement, par crainte de la prédiction et dans l'espoir d'obtenir un heureux destin pour ses fils. La métisse alla s'asseoir à la table ronde qui se trouvait au centre du salon, tournée vers elles. Elle plaça les cheveux et les portraits devant elle. Elle les regarda, regarda la mère, alternativement, posa à celle-ci quelques questions, et contempla un moment portraits et cheveux, bouche ouverte et sourcils froncés. Il m'est pénible de dire qu'elle alluma une cigarette, mais je le dis parce que c'est la vérité, et que la fumée sied à la fonction. Dehors, le père effleurait la guitare de ses doigts, en murmurant une chanson du sertão du Nord :
        Meninci da sala branca
Saltadeira de ria cho...
   Tandis que montait la fumée de la cigarette, le visage de la voyante changeait d'expression, radieux ou sombre, interrogatif ou assuré. Barbara se penchait sur les portraits, serrait dans chaque main une mèche de cheveux, et les fixait, les sentait, les écoutait, sans l'affectation que tu vois peut-être dans ces lignes. De tels gestes ne peuvent être décrits naturellement. Natividade ne la quittait pas des yeux, comme si elle voulait lire à l'intérieur d'elle. Et ce ne fut pas sans grand étonnement qu'elle l'entendit demander si les garçons s'étaient disputés avant de naître.
    - Disputés?
    - Disputés, oui, Madame.
    - Avant de naître?
    - Oui, Madame, je vous demande s'il ne leur serait pas arrivé de se disputer dans le ventre de leur mère ; vous ne vous souvenez pas?
    Natividade, qui n'avait pas eu une gestation paisible, répondit qu'elle avait effectivement ressenti des mouvements extraordinaires, répétés, et des douleurs, et des insomnies... Mais alors, de quoi s'agissait-il? Pourquoi se seraient-ils disputés ? La métisse ne répondit pas. Peu de temps après, elle se leva et tourna autour de la table, lentement, comme somnambule, les yeux ouverts et fixes; puis elle posa de nouveau son regard tantôt sur la mère, tantôt sur les portraits. Maintenant elle s'agitait davantage, en respirant fort. Tout entière, visage et bras, épaules et jambes, tout entière, et cela ne suffisait pas pour arracher la parole au Destin. Enfin, elle s'arrêta, s'assit épuisée, jusqu'à ce qu'elle se lève d'un bond et s'adresse aux deux dames, si radieuse, les yeux si vifs et chaleureux que la mère s'y accrocha et ne put s'empêcher de lui prendre les mains et de lui demander anxieusement :
    - Alors? Parlez, je peux tout entendre.
Barbara, pleine de flamme et de rire, eut un soupir de plaisir. Le premier mot parut lui monter à la bouche, mais se retira dans son coeur, sans avoir franchi ses lèvres ni les oreilles d'autrui. Natividade réclama la réponse, qu'elle lui dise tout, absolument tout...
    - Choses à venir! murmura finalement la métisse.



Euclides da Cunha
Hautes terres. La guerre de Canudos

Suites, Métailié, pages 167-168

    « La guerre de Canudos fut un reflux dans notre histoire. Nous eûmes soudain devant nous, révoltée et prenant les armes, une vieille société, une société morte, galvanisée par un fou. Nous ne la connaissions pas. Nous ne pouvions pas la connaître. Mais les aventuriers du XVIIe siècle auraient remarqué en elle d'antiques relations, tout comme les illuminés du Moyen Age se sentiraient à l'aise, dans notre siècle, parmi les démonopathes de Versegnis" ou les Stundistes de Russie. (…)

    « Chez nous, le phénomène fut encore plus compréhensible. Alors que nous vivions depuis quatre cents ans sur un immense littoral où s'estompaient les reflets de la vie civilisée, nous reçûmes à l'improviste la République, comme un héritage inattendu. Soudain, nous nous élevâmes, entraînés par le torrent des idéaux modernes, et laissant, dans la pénombre séculaire où ils gisent au centre du pays, un tiers de nos gens. Trompés par une civilisation d'emprunt, moissonnant, dans un travail aveugle de copistes, tout ce qui existe de meilleur dans les codes organiques des autres nations, nous sommes parvenus, en usant de révolutions et en refusant de transiger si peu soit-il avec les exigences de notre propre nationalité, à aggraver le contraste entre notre façon de vivre et celle de ces rudes compatriotes, qui sont plus étrangers dans ce pays que les immigrants d'Europe. Car ce n'est pas la mer qui les sépare de nous, ce sont trois siècles...

    « Et quand, du fait d'une imprévoyance indéniable, nous laissâmes se former parmi eux un noyau de maniaques, nous ne sûmes pas comprendre le sens supérieur de l'événement. Nous en réduisîmes l'esprit au concept étroit d'une préoccupation partisane. Nous ne pûmes que rester stupéfaits, exposés à toutes les erreurs, devant ces aberrations monstrueuses; et avec un courage digne de meilleures causes, nous les chargeâmes à coups de baïonnettes, rééditant à notre tour le passé dans une entrada sans gloire, ouvrant à nouveau dans ces malheureux parages les routes effacées des bandeiras...
Nous vîmes dans cet agitateur sertanejo, dont la révolte était un aspect de sa propre rébellion contre l'ordre naturel, un adversaire sérieux, un paladin obstiné du régime éteint, capable de renverser les institutions naissantes.

    « Et Canudos devint la Vendée...»



João Guimarães Rosa
Diadorim
édition 10/18,
pages 319-320.

« Nous nous mîmes en route, nous partîmes. Mais nous descendîmes, oui, que je vous dise, la pente du malheur. Un retour de bâton, l'heure du paiement et des pertes, et le reste, qu'on devait purger, comme on dit. Nous fîmes tout notre possible, et tout à la fin tournait mal. Dieu ne devrait-il pas aider qui va pour de saintes vengeances? Il devrait. Et n'étions-nous pas forts d'un courage dûment fouetté? Nous l'étions. Mais, alors? Ah, alors : alors, il y a l'Autre — le saingouin, le béchard, le cornu, le cramulhon, le dolers, le pied-de-bouc, le basané, le malotru, celui-qui-n'existe-pas. Qui n'existe pas, non et non et non, c'est ce qu'épelle mon âme. Et je me protège contre son existence, baisant, à deux genoux sur des cailloux pointus, l'ourlet du manteau de Notre-Dame de l'Abbaye. Ah, elle seule me porte assistance; mais elle assiste une mer sans fin... Le sertão. Si la Sainte pose ses yeux sur moi, comment est-ce qu'il peut me voir?! Je vous dis ces choses, et je dis : paix. Mais, en ce temps-là, je ne savais pas. Comment est-ce que j'aurais pu savoir? Et ce furent ces monstres, le susnommé. Il s'amène en grand et en petit, et il se nomme le grand-teigneux et le petit-chiot. Il n'existe pas, mais il fait semblant. Et celui-là travaille sans aucun scrupule, vu que son temps est compté. Quand il protège, il s'amène, il protège en personne. Monté, brinquebalant, sur les épaules d'Hermógenes, et indiquant chaque direction. De la taille d'un grain d'aï-vim, à l'intérieur de l'oreille d'Hermógenes, afin de tout entendre. Tout petit tout rond dans la prunelle d'Hermógenes pour guetter les prémices des choses. Hermógenes qui se damnera, âme sans lieu — parce que brave entre les braves — jusque par-delà la fin des temps et du jugement dernier. Nous marchions contre lui. On le pouvait contre le démon? Qui aurait pu, qui? II se produit aussi de ces tristes miracles. Telle la façon dont ils réussirent à s'échapper de nos griffes — Ricardo et Hermógenes — les Judas. Car ils s'échappèrent ils passèrent tout près, à une lieue, un quart-de-lieue, avec tous les jagunços, et nous ne vîmes, n'entendîmes, n'en sûmes rien, il n'y eut aucun moyen de les encercler, de les empêcher. Ils se faufilèrent, silencieux, avancèrent à travers bois en direction du couchant, gagnèrent le São Francisco. Ils nous passèrent au travers, sans qu'on s'en aperçoive, comme la nuit traverse le jour, du matin au soir, sa noirceur, on présume, dissimulée dans la blancheur du jour. Lorsque nous l'apprîmes, leur avance n'était déjà plus rattrapable. Nous n'avions plus que l'air à attraper. Durement décourageant, hein? Et attendez, que le pire est à venir : ce qui nous arriva par-dessus le marché ! : les soldats du Gouvernement. Les soldats, la soldatesque, des troupes et des troupes. Ils surgirent de partout, à l'improviste, et ils nous collaient aux fesses, dans leur fureur, pareils à une meute de chiens en chasse.»



    Ces thèmes ne sont pas ignorés par la littérature en français quand elle évoque le Brésil. Sans revenir sur Rouge Brésil, j'ai trouvé intéressant de citer quelques lignes de Gilles Lapouge.

Gilles Lapouge, dans Équinoxiales
1977 (Livre de Poche 5283).

    « C'est un pays exalté. Son histoire est issue moins de batailles et de guerres que d'utopies et de messianismes. Quand on observe ses quatre siècles d'existence, on voit défiler, comme une suite d'ouragans, des compagnies de prédicateurs et de frénétiques, des bandes d'adamistes, des inventeurs d'Empire du Seigneur, des empereurs des derniers jours, des bataillons de prophètes et de Messies.
    « Le Brésil est une invention de la Renaissance, (…) et ce goût passionné de la modernité n'a rien perdu aujourd'hui de son énergie. Mais, le Brésil est également un radeau de la Méduse dans lequel le Moyen Age, au moment où les idées nouvelles lui règlent son compte en Europe, dépose ses détritus, ses grimoires, ses démences, ses hallucinations. Depuis le jour de sa découverte, cette terre est sillonnée par des foules extasiées qui ressuscitent les flamboyantes heures des très vieux âges prophètes aux yeux renversés, acharnés à redessiner l'homme et qui fabriquent des sociétés sans péché ni lèpres; anarchistes de la Cecilia, au XIXè siècle; fouriéristes de toutes observances; thaumaturges des religions d'Afrique; bandits aux grands chapeaux chamarrés, caracolant dans les déserts du Nordeste comme de petits cavaliers de l'Apocalypse; annonciateurs de la mort et des cimetières; moines enfin, gentils moines aux frocs couverts de poussière, aux yeux brûlés, petite monnaie des Spirituels franciscains, Joachimistes ou agitateurs, père Cicero, père Damien, dix autres. On dirait que l'histoire du Brésil n'est que le catalogue des songes de l'histoire, de ses repentirs ou de ses échecs.»

Enfin, le thème de la violence (économique, sociale…) est à la base du beau roman de Maurice Lemoine, La Dette, publié par L'Atalante en 2001. Ce roman se déroule dans l'est de l'Amazonie où les conflits pour la terre sont toujours exacerbés.

Le cinéma brésilien a évidemment traité ces sujets ! mais c'est une autre histoire…







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