Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

Professeur et écrivain, Hélé Béji dirige le Collège International de Tunis. Elle s'inscrit dans la démarche intellectuelle d'Albert Memmi dont elle prononça l'éloge en 1998, lors d'un colloque consacré à ce grand humaniste, juif, tunisien et ex-colonisé. Ils ont en commun le questionnement dialectique et l'analyse comparative. Tous deux condamnent autant les dogmatismes que la certitude d'avoir raison. Dans son essai, « Nous, décolonisés », Hélé Béji prolonge et renforce le « Portrait du Colonisé » de Memmi édité en 1985 chez Gallimard : les anciennes victimes du racisme colonial sont devenues racistes à leur tour.

Le titre « Nous, décolonisés » signale une auto-analyse cinquante ans après la décolonisation. Avec honnêteté et rigueur, l'auteur dresse un constat d'échec. Si l'Indépendance a donné aux peuples "la liberté de disposer d'eux-mêmes", ils n'ont pas su la mettre en œuvre, ni conquérir leur souveraineté ni accéder à une nouvelle forme d'humanisme. Hélé Béji confronte tous les décolonisés – y compris les intellectuels comme elle – à leur responsabilités et les invite à en prendre conscience. Mais elle leur concède aussi des circonstances atténuantes et pointe du doigt le système-monde. Tout l'ouvrage s'articule sur des paradoxes ; le style reste aisé, souvent emphatique, martelé d'anaphores : on remarque la virulence du registre polémique. On retiendra quelques arguments de l'auto-accusation puis de l'auto-défense.

L'Indépendance promettait aux peuples colonisés la liberté, l'égalité, la possibilité de promulguer leurs propres lois, l'espoir d'être considérés au même titre que leurs colonisateurs. En fait, ces aspirations politiques ont été étouffées par la soif de pouvoir. Hélé Béji dénonce les compromissions, les luttes d'intérêt des chefs nationalistes, leur orgueil aveugle : ils ont vite occupé la place dominatrice de leurs anciens colons ; ils ont soumis la masse illettrée et passive : elle aime avoir paraît-il un chef, une figure héroïque d'identification, plutôt que sa liberté. Convaincus d'incarner le Bien – une fois chassé le Mal Blanc – les dirigeants politiques ont assouvi leurs passions dans la déliquescence morale généralisée. En outre en cultivant le ressentiment, l'esprit de vengeance vis-à-vis de l'Occident, ils sont devenus racistes à leur tour. Refusant d'être le clone de l'Europe, le pouvoir politique décolonisé brandit les droits de Dieu contre les droits de l'Homme. Ce pouvoir n'est pas parvenu à articuler la tradition et la modernité. Enferrés dans leurs propres paradoxes, les décolonisés n'ont pas su fonder leur liberté politique sur la liberté nationale reconquise. Hélé Béji toutefois laisse une espérance : les peuples décolonisés ont été victimes d'une trop rapide accélération de l'histoire : ils ont donc imité l'ancien pouvoir oppresseur. Ils ont besoin de temps pour se mettre en question et accéder à une conscience politique mature.

D'ailleurs, l'Occident a connu également dans son histoire l'intolérance religieuse ; il a lui aussi engendré la violence et la barbarie totalitaire avant d'en venir à ériger la démocratie en déesse et de l'imposer – fusse par la guerre – à tous les peuples. Pourtant le régime démocratique reste fragile et ne garantit ni les valeurs morales ni l'humanisme. C'est pour ne pas imiter cet Occident que l'on assiste à la montée en puissance du religieux seule force identificatrice des décolonisés. Malgré tout, ils restent victimes de la "re-colonisation" économique et technologique mondiale qui les attire et les frustre à la fois. Ils en viennent à assimiler la consommation à la liberté : elle les libère de la pauvreté. Et lorsque les jeunes veulent vivre en Europe, attirés par le mirage matérialiste, on les refoule : ils apprennent alors qu'ils sont "nés du mauvais coté." L'auteur concède aux décolonisés des circonstances atténuantes : son propos ne vise pas à asséner une vérité.

Les décolonisés se veulent encore victimes, de l'Europe, de l'Occident, de la mondialisation, alors qu'ils ne sont que les colonisés d'eux-mêmes. Hélé Béji les interpelle dans cet essai, les exhorte à se prendre en charge, à s'assumer indépendants et responsables. Rien ne sert d'avoir réclamé la liberté s'ils ne savent s'en montrer dignes.

• On aimerait adhérer au point de vue de l'auteur. Cependant ses propos manquent d'exemples démonstratifs et on regrette la généralisation imprécise du concept de "décolonisés".
 
Hélé BÉJI - Nous, décolonisés - Éditions Arléa, 2008, 235 pages.

• Ci-dessous l'article d'Hélé Béji publié dans Le Monde du 18 janvier 2012.

Tunisiens, ne trahissez pas les nobles idéaux de votre révolution !

 

Tunisiens, vous vous êtes levés contre la tyrannie et l'injustice avec des coeurs vrais, vous étiez les Justes. Vous avez éclairé le monde de la flamme de votre dignité, vous étiez l'humanité. Vous avez fait retentir vos rues d'une clameur généreuse, vous étiez la fraternité. Vous avez ranimé le sens valeureux du prochain, vous étiez la bonté. Vous avez conquis l'estime de tous par votre panache, vous étiez la fierté. Vous avez souri par millions à vos visages divers, vous étiez la tolérance.

Le 5 janvier, à l'aéroport de Tunis-Carthage, vous n'avez été ni justes, ni fraternels, ni dignes, ni grands, ni bons, ni humains. En martelant de vos poings levés " Mort aux juifs ! ", pis encore " Tuer les juifs est un devoir ! ", vous avez offert le spectacle d'une phalange démente qui nous plonge dans la stupeur et l'affliction. Non seulement vous avez failli à votre oeuvre, mais vous avez outragé la cause palestinienne, en l'accablant de slogans aussi funestes que ceux de ses ennemis. Vous avez trahi le message de votre foi.

Quoi ? En l'espace de quelques mois à peine ? Votre nature pacifique est devenue fanatique ? En quelques mois vous avez changé de caractère ? Dans le monde des sentiments, ce sont quelques secondes. En quelques secondes, la morsure contagieuse de la méchanceté humaine vous a gagnés, la basse grégarité des pulsions racistes. Soudain, vos visages affables ont pris un aspect lugubre. Vos yeux clairs se sont tendus de noir. Vous êtes peu nombreux ?

Une infime minorité, me dit-on ? Peut-être, mais je ne veux pas le savoir, je m'en fiche. Vous avez rendu possible l'insoutenable, par la seule idée du meurtre collectif des juifs de Tunis. Cela suffit à nous avilir tous. Vous avez commencé à distiller un poison funèbre dans l'âme crédule d'un peuple débonnaire et bienveillant.

Je ne vous reconnais pas, Tunisiens, je ne vous reconnais plus. Vous avez glacé dans mes veines l'admiration que vous aviez fait naître, vous m'avez ôté le goût du pays natal, vous m'avez rendu indifférente à sa lumière, vous m'avez gâché l'image de votre héroïsme, vous avez éteint dans mon coeur la musique de la patrie. Etes-vous les mêmes, Tunisiens ? Etes-vous ceux-là qui criaient en choeur : " Musulmans, juifs, chrétiens, nous sommes tous tunisiens " ?

Entre cette troupe joyeuse et l'autre, quelle ressemblance ? Qui êtes-vous, des humanistes ou des intégristes ? Lequel de ces portraits est le plus vrai ? Lequel des deux va l'emporter ? Vous avez fait la première révolution romantique du XXIe siècle, avec cet art inimitable de déjouer la violence par des moyens espiègles et tolérants, vous n'êtes pas tunisiens pour rien. Et maintenant vous voilà en train de glorifier la violence par des besognes obscures dont vous avez connu les tourments.

Victimes victorieuses

Vous avez fait tomber un régime, guidés par une inspiration plus haute que l'ethnie, que l'identité, que la religion, que la tribu. Vous vous étiez placés au-dessus du chauvinisme et des préjugés. Votre liberté s'était délivrée de l'identité. Ou plutôt, c'était ça votre identité, s'affranchir des derniers vestiges de la décolonisation. Vous n'avez pas fait votre révolution contre la culture occidentale, contre l'impérialisme, contre le sionisme, contre les infidèles, contre les juifs. Non. Vous vous êtes révoltés contre vous-mêmes.

Et maintenant que faites-vous ? Derrière le mur de la peur que vous avez brisé, vous dressez des sentinelles féroces, qui scandent des appels odieux. N'êtes-vous entrés dans le règne de la dignité que pour vous en rendre aussitôt indignes ? N'avez-vous embrassé l'égalité que pour mieux l'étouffer ? Avez-vous gravi les marches de la liberté pour la traquer sous les colonnes d'une meute ? Le despotisme, concentré en un seul, a quitté la tête du corps politique pour parcourir les nerfs de tout l'organisme, en lui imprimant des secousses effrayantes. Le mal était circonscrit, aujourd'hui, il court dans les ramifications de notre être, il est de la responsabilité de tous.

De deux choses l'une. Ou bien vous donnez à vos minorités un droit aussi sacré que le vôtre, et vous vous interdisez de leur infliger le sort de ces proscrits que vous étiez. Vous montrez alors que vos rêves n'ont pas porté en vain les espoirs de ceux qui, dans le monde, ont reconnu en vous leur conscience. Ou bien votre raison s'abandonne aux idolâtries du racisme, du sexisme et de la xénophobie, et vous ruinez votre morale sous les égarements les plus frustes de la société, dans une cacophonie primitive.

Je sais que les victimes victorieuses peuvent un jour passer du côté des bourreaux. C'est ce qu'on reproche aux Israéliens. Mais vous, ne vous laissez pas aveugler par la rage de revanche historique. Soyez à la hauteur des Lumières de votre révolution. N'endossez pas la peau de coupables en chasse d'innocents à avilir et à persécuter. Ne conduisez pas la révolution à l'envers, ni vos minorités en enfer. Vous qui avez connu la police, ne soyez pas ces commissaires du Ciel armés des sabres de l'inquisition et du châtiment pour épouvanter vos frères. Les journalistes, les universitaires, les femmes, les francophones, les juifs..., ça fait beaucoup de monde que vous prenez à partie, que vous dénoncez, agressez, frappez, molestez. Ça fait trop.

Rappelez-vous qu'il a suffi qu'un seul paria ambulant périsse pour que tous les Tunisiens renaissent. Maintenant il suffit qu'un seul juif tunisien soit insulté pour que nous en supportions tous l'injure, sans exception. L'offense est collective, la réponse est unanime : " Nous sommes tous des juifs tunisiens. "

Hélé Béji

 

Hélé Béji est l'auteure de " Nous, décolonisés " (Arléa, 2008) et d'" Islam Pride : derrière le voile " (Gallimard, 2011)

 © Le Monde, 18 janvier 2012. Page 19.

 

 


 

Tag(s) : #MONDE ARABE