Jeudi 13 mars 2008

Professeur et écrivain, Hélé Béji dirige le Collège International de Tunis. Elle s'inscrit dans la démarche intellectuelle d'Albert Memmi dont elle prononça l'éloge en 1998, lors d'un colloque consacré à ce grand humaniste, juif, tunisien et ex-colonisé. Ils ont en commun le questionnement dialectique et l'analyse comparative. Tous deux condamnent autant les dogmatismes que la certitude d'avoir raison. Dans son essai, « Nous, décolonisés », Hélé Béji prolonge et renforce le « Portrait du Colonisé » de Memmi édité en 1985 chez Gallimard : les anciennes victimes du racisme colonial sont devenues racistes à leur tour.

Le titre « Nous, décolonisés » signale une auto-analyse cinquante ans après la décolonisation. Avec honnêteté et rigueur, l'auteur dresse un constat d'échec. Si l'Indépendance a donné aux peuples "la liberté de disposer d'eux-mêmes", ils n'ont pas su la mettre en œuvre, ni conquérir leur souveraineté ni accéder à une nouvelle forme d'humanisme. Hélé Béji confronte tous les décolonisés – y compris les intellectuels comme elle – à leur responsabilités et les invite à en prendre conscience. Mais elle leur concède aussi des circonstances atténuantes et pointe du doigt le système-monde. Tout l'ouvrage s'articule sur des paradoxes ; le style reste aisé, souvent emphatique, martelé d'anaphores : on remarque la virulence du registre polémique. On retiendra quelques arguments de l'auto-accusation puis de l'auto-défense.

L'Indépendance promettait aux peuples colonisés la liberté, l'égalité, la possibilité de promulguer leurs propres lois, l'espoir d'être considérés au même titre que leurs colonisateurs. En fait, ces aspirations politiques ont été étouffées par la soif de pouvoir. Hélé Béji dénonce les compromissions, les luttes d'intérêt des chefs nationalistes, leur orgueil aveugle : ils ont vite occupé la place dominatrice de leurs anciens colons ; ils ont soumis la masse illettrée et passive : elle aime avoir paraît-il un chef, une figure héroïque d'identification, plutôt que sa liberté. Convaincus d'incarner le Bien – une fois chassé le Mal Blanc – les dirigeants politiques ont assouvi leurs passions dans la déliquescence morale généralisée. En outre en cultivant le ressentiment, l'esprit de vengeance vis-à-vis de l'Occident, ils sont devenus racistes à leur tour. Refusant d'être le clone de l'Europe, le pouvoir politique décolonisé brandit les droits de Dieu contre les droits de l'Homme. Ce pouvoir n'est pas parvenu à articuler la tradition et la modernité. Enferrés dans leurs propres paradoxes, les décolonisés n'ont pas su fonder leur liberté politique sur la liberté nationale reconquise. Hélé Béji toutefois laisse une espérance : les peuples décolonisés ont été victimes d'une trop rapide accélération de l'histoire : ils ont donc imité l'ancien pouvoir oppresseur. Ils ont besoin de temps pour se mettre en question et accéder à une conscience politique mature.

D'ailleurs, l'Occident a connu également dans son histoire l'intolérance religieuse ; il a lui aussi engendré la violence et la barbarie totalitaire avant d'en venir à ériger la démocratie en déesse et de l'imposer – fusse par la guerre – à tous les peuples. Pourtant le régime démocratique reste fragile et ne garantit ni les valeurs morales ni l'humanisme. C'est pour ne pas imiter cet Occident que l'on assiste à la montée en puissance du religieux seule force identificatrice des décolonisés. Malgré tout, ils restent victimes de la "re-colonisation" économique et technologique mondiale qui les attire et les frustre à la fois. Ils en viennent à assimiler la consommation à la liberté : elle les libère de la pauvreté. Et lorsque les jeunes veulent vivre en Europe, attirés par le mirage matérialiste, on les refoule : ils apprennent alors qu'ils sont "nés du mauvais coté." L'auteur concède aux décolonisés des circonstances atténuantes : son propos ne vise pas à asséner une vérité.

Les décolonisés se veulent encore victimes, de l'Europe, de l'Occident, de la mondialisation, alors qu'ils ne sont que les colonisés d'eux-mêmes. Hélé Béji les interpelle dans cet essai, les exhorte à se prendre en charge, à s'assumer indépendants et responsables. Rien ne sert d'avoir réclamé la liberté s'ils ne savent s'en montrer dignes.

On aimerait adhérer au point de vue de l'auteur. Cependant ses propos manquent d'exemples démonstratifs et on regrette la généralisation imprécise du concept de "décolonisés".

 Critique rédigée par Kate


Hélé BÉJI
Nous, décolonisés

Éditions Arléa, 2008, 235 pages.




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