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Mercredi 12 mars 2008
Si aujourd'hui la mondialisation est présentée comme le résultat fracassant de la domination de l'Occident, il y a mille ans, c'était le bout du monde, « barbare, ignorant, sauvage » pour reprendre une invective de bande dessinée. Entre l'An Mil et l'Union Européenne, que s'est-il donc passé ? Naturellement, en à peine plus de 200 pages, on ne peut pas tout dire. L'intérêt du livre de l'historien roumain Lucian Boia réside donc dans ses choix (arguments, exemples, références).

L'ascension de l'Occident

• L'Europe est plurielle. Le Sud et l'Est de l'Europe, qui pesaient lourd quand Rome fut abandonnée au profit de Constantinople, ont été progressivement supplantés par les régions situées au Nord et à l'Ouest, au temps de la domination maximale de l'Europe, vers 1900. Cette Europe du Nord-Ouest a commencé à balbutier après l'An Mil. Au lieu de ressasser l'héritage de la Grèce et de Rome, Lucian Boia étudie le "décollage" survenu aux XI-XIVe siècles. Le moulin à eau (5 624 recensés dans le "Domesday Book" de 1086) puis l'horloge symbolisent les premières forces nouvelles de cet Occident frustre dont on sourit dans les États hautement civilisés du Sultan de Bagdad, de Damas ou du Caire, et que les Empires de Chine et du Japon ignorent encore.

• L'Occidental commence alors à regarder plus loin que le bout de son fief. La Reconquista (Espagne, Sicile), les Croisades (Jérusalem, Constantinople, Tunis), le "Drang nach Osten" des Allemands vers des terres sous-peuplées, préludent aux grandes expéditions maritimes à partir de 1400 et tournent la dynamique de l'Occident vers l'extérieur. L'ascension de l'Occident fut parfois occultée par des crises (XIVe siècle, ou Guerre de Trente ans). Au XVe siècle commence la montée de la science et de la technologie partout entre Toscane, Pologne et Écosse. Leur mariage sous les Lumières sifflera le coup d'envoi de la révolution industrielle. Le machinisme permet à l'Occident du XIXe siècle de prendre véritablement la mesure de sa puissance matérielle – au détriment des autres, dominés et colonisés – de la théoriser d'une façon aujourd'hui récusée (racisme ou eurocentrisme) et de bâtir un culte du Progrès.

Un système évolutif

• Lucian Boia n'utilise guère le terme "République". Entre les communes médiévales dressées contre les féodaux et la construction d'une Europe élargie, les valeurs qu'il souligne forment une nouvelle sainte Trinité : "Progrès - Démocratie - Nation". L' Humanisme habilite les langues nationales. L'invention de l'imprimerie nourrit la Réforme qui encourage la lecture individuelle. Des Écritures ré-interprétées surgit le millénarisme à la mode nouvelle, idéologique et révolutionnaire : celui de la Guerre des Paysans, des sectes non-conformistes, puis des utopies romantiques et du marxisme : quête d'un nouveau paradis terrestre, favorable au paysan, au puritain ou au prolétaire.

• Cependant la bourgeoisie conquérante, après avoir eu peur du bulletin de vote donné à tous, préféra réformer et les classes moyennes se développèrent plus que partout ailleurs. Le suffrage est devenu universel petit à petit, tandis que le système économique s'avéra plus efficace, non pas grâce à la planification, mais grâce aux crises successives du capitalisme. Le déséquilibre est ici vital et créatif alors que d'autres civilisations préféreraient la tradition et sa répétition. Cette évolution constante fait que l'Occident est sans cesse à la fois très optimiste et très pessimiste : les nouvelles technologies, les biotechnologies en particulier, valent comme exemple. Et les changements s'accélèrent.

Un système difficile à imposer comme à imiter

• Les phases successives de la mondialisation ont diffusé peu à peu le modèle européen. À la fois admirés et détestés, les États-Unis ont pris le relais de la puissance européenne. Le Japon est jusqu'ici le seul adepte ayant réussi — en préservant sa culture différente. La Russie depuis trois siècles s'est efforcée de copier l'Occident avec un faible succès dû à son ancrage dans l'État autoritaire (que l'Église orthodoxe avait accepté) : le communisme y a échoué hier comme le libéralisme politique y échoue aujourd'hui. L'auteur souligne bien l'intérêt de la croissance indienne : compatible avec la démocratie, contrairement à celle de la Chine, nouveau géant aux pieds d'argile. Tandis que l'Amérique latine reste trop inégalitaire, le monde musulman bute sur la condition féminine et la liberté individuelle. L'Afrique noire est à la peine : son économie a crû moins vite que sa population entre 1970 et 2000. L'Australie a maintenu jusqu'à récemment des bases racistes (Aborigènes, immigration asiatique).

• Et pourtant, vers 1500, à moins que ce ne soit vers 1700 ou 1800, selon que l'on suit Angus Maddison ou Paul Bairoch, les "PIB per capita" étaient encore très proches chez les uns et les autres (pp.144-146). En peu de temps, les autres aires géographiques se retrouvèrent "en retard". C'est ici que Boia devient plus incisif accusant certains historiens et/ou économistes comme Bairoch de "mélanger des éléments véridiques à une trop grande dose d'illusion." (p.152). À trop vouloir montrer les civilisations extra-européennes aussi puissantes – que ce soit vers 1500 ou 1700 ou 1800 – on ne comprendrait évidemment pas qu'elles aient été dominées un temps par les Européens. Il ne s'agit pas là de jugement de valeur sur les créations des cultures respectives.

Une interprétation qui sera discutée

• L'auteur ne s'appesantit pas sur un certain nombre de ressources couramment attribuées à la civilisation occidentale. L'héritage de la Grèce est minimisé : la démocratie athénienne n'a de commun avec la nôtre que le mot (c'est ce qu'apprennent les élèves de Seconde). L'héritage de Rome s'est évaporé : sauf à considérer que l'empire a permis la diffusion du christianisme, porteur de "deux points essentiels" : à savoir "la valorisation de l'avenir et l'affirmation de l'unité de l'homme" (p.46). De même, l'apport de l'Humanisme – voire des Lumières! – est rapidement évoqué : il ne s'agit pas d'une histoire culturelle de l'Europe.

• D'autres reprocheront à Lucian Boia de faire peu de cas de l'histoire de France. En effet, on ne trouvera pas ici la vaillance de Jeanne d'Arc, la gloire de Louis XIV, la vertu de Robespierre. C'est donc une saine lecture pour tous ceux qui voient dans la France le modèle excellent et sublime et jettent un regard apitoyé sur les mérites des autres...

• D'autres enfin détesteront Boia parce qu'il n'est pas "tiers-mondiste" et ne se laisse pas impressionner par cette nouvelle dictature appelée le "politiquement correct" contraire à la démarche historique. Si Thucydide et Hérodote avaient été "politiquement corrects" n'auraient-ils pas dû encenser les tyrans et les Perses ?


Lucian BOIA
L' O C C I D E N T
Une interprétation historique
Les Belles Lettres, 2007, 248 pages.
Par Rousseau - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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