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2005, c'était l'année du Brésil…

… donc : plongée dans la culture brésilienne ! On avait déjà eu l'immense plaisir de lire avec «Rouge Brésil» de Jean-Christophe Rufin (Gallimard, 2001, 550 pages), l'histoire des premiers temps de Rio de Janeiro, à la suite de l'expédition de Villegaignon qui fonda l'éphémère Fort Coligny (1555-60)… Les deux jeunes héros venus de France vont trouver auprès des Indiens de la forêt une vie épanouie après les affres de l'installation militaire broyée par l'affrontement entre catholiques et calvinistes auquel ils parviennent à échapper.

    Ces événements sont d'ailleurs évoqués dans la Lettre XXIII du recueil : «La mission jésuite du Brésil. Lettres et autres documents (1549-1570)», 350 pages, édité en 1998 par les Éditions Chandeigne dans leur collection «Magellane», avec une introduction copieuse et historiquement utile de Jean-Claude Laborie. Les Jésuites venus du Portugal sont établis à Bahia et à São Vicente (São Paulo). Ils correspondent avec les Jésuites de Coimbra et de Lisbonne, et avec la Cour du Portugal. Ils rendent compte des difficultés de leur mission, de leur foi, de leur doute aussi parce que les Indiens sont souvent rétifs et parfois menaçants.

       Mon choix porte sur une série d'ouvrages publiés au XXème siècle par des auteurs brésiliens.


    «Hautes Terres. La guerre de Canudos» édité par les Éditions Métailié ("Suites", 1997, 528 pages) est un livre totalement à part. Euclides da Cunha, était un ingénieur militaire et il s'est occupé de chemins de fer, ayant refusé une carrière politique. Il a été correspondant de l'Estado de São Paulo ; il s'est rendu sur place en 1897. Son livre a eu un énorme succès au Brésil dès sa parution en 1902. Mais, après une expédition en Amazonie en 1905, Euclides da Cunha n'a pas réalisé la carrière d'écrivain auquel on le croyait promis car il a trouvé la mort en 1909 dans un crime passionnel. Euclides da Cunha est aujourd'hui le nom d'une petite ville à quelques dizaines de kilomètres de Canudos sur la route menant vers le sud à Bahia (Salvador).

    "Hautes terres" c'est d'abord un ouvrage scientifique qui détaille la géologie, la faune, la flore du Nordeste. C'est assez épuisant à lire. Puis ça devient un traité d'histoire et de sciences sociales qui étudie le peuplement, les mentalités de ceux qu'on appelle les sertaneijos, ceux qui vivent dans l'intérieur du Nordeste, rythmé par le cycle de la pluie et de la sécheresse d'un climat torride. Les esclaves que l'on vient de libérer en 1888 travaillent dans les plantations et les villes du littoral. À l'intérieur vivent des métisses de Portugais et d'Indiens, très marqués par l'évangélisation, sans compter la précarité de leur situation.

    Dans le village de Canudos s'installe un groupe qu'on peut qualifier d'évangélique. Sous la direction d'Antônio Conselheiro, il regroupe des pauvres et des bandits dans une sorte de christianisme social qui refuse l'autorité de l'évêque comme celle du pouvoir de la République nouvelle et pratique des razzias contre les fermes et les villes à l'entour. La majeure partie du texte consiste dans le récit des expéditions militaires successives pour écraser Canudos. Depuis Bahia, le chemin de fer ne mène pas loin. Il faut ensuite traverser ces "hautes terres" sèches qui donnent la moitié du titre, pour arriver dans le site de vallée où se situe cette localité. Expédition après expédition, l'auteur énumère tous les officiers qui participent au combat. Il dénonce le mauvais commandement des troupes, l'insuffisance des moyens. Il décrit aussi la résistance acharnée des soldats de Canudos, pauvres et fanatiques, jusqu'à leur écrasement final, maison par maison.

    Cette cruelle anti-épopée brésilienne est inoubliable et sa lecture est une épreuve. Sans prendre ouvertement partie pour les "résistants" de Canudos, l'auteur qui est socialement proche des généraux et des politiques, décrit avec tant de détails les horreurs subies par les combattants, que nous sommes obligés de penser à des guerres plus récentes, celle d'Algérie ou celle du Vietnam. En même temps, on entrevoit vers quel avenir de violence sociale s'est engagé le Brésil. Avec "Diadorim" puis avec "La Cité de Dieu" cette importance de la violence brésilienne sera confirmée 50 puis 100 ans plus tard.


   « Esaü et Jacob» (ÉD. Métailié, 2005, 332 pages) est un roman de J.M. Machado de Assis (1839-1908) qui a été publié à Rio en 1904… En 121 brefs chapitres, Machado de Assis raconte l'histoire Paolo et Pedro les jumeaux nés dans un ménage de la grande bourgeoisie carioca qui habite le quartier de Botafoga. Leur mère consulte une voyante, la métisse du Castelo, pour connaître leur avenir : « Choses à venir !» Nous n'en saurons davantage qu'en lisant le livre.

    Les jumeaux grandissent, deviennent rivaux en politique (ils sont élus députés des deux partis opposés, monarchiste et républicain, dans le contexte de la chute de l'empire), et rivaux en amour avec la belle Flora. Celle-ci périt devant le non-choix entre Paolo et Pedro. Devant la tombe de la belle Flora, les jumeaux se réconcilient comme leur mère le souhaitait, mais très temporairement, et leur opposition éclate de nouveau dès leur rentrée parlementaire.

    Machado de Assis a écrit un roman léger et frais. Il intervient fort souvent dans le récit en s'adressant au lecteur avec toujours une pointe d'ironie. « Je sais qu'il existe un point obscur dans le chapitre précédent ; j'écris celui-ci pour l'éclairer.» Le roman est de plus présenté comme étant trouvé dans les cartons d'un ami de la famille, le conseiller Airès, que la mère des jumeaux avait chargé de préciser la réalité de leurs penchants pour Flora et de Flora pour les jumeaux. Mais c'était sans issue : « Finalement, l'imagination [de Flora] fit des deux garçons une unique personne.»


    N'ayant jamais lu Jorge Amado que l'on m'avait présenté comme un Zola brésilien —ce qui suffit longtemps à m'en écarter— pourquoi ne pas changer d'avis en commençant avec sa première œuvre ? « Le pays du Carnaval» fut en 1931 le premier roman de Jorge Amado (Folio, n°4012, 220 pages) et à la lecture on comprend que l'auteur ait attendu 1984 pour autoriser une première traduction en Europe.

    C'est un premier roman peu convaincant -trop rapide en voulant faire "léger"– avec des personnages que l'on a dû mal à ne pas confondre. Au premier chapitre, Paulo Rigger est un riche bourgeois mondain de 26 ans qui rentre de France où il a davantage fréquenté les filles que les bancs de l'université. À Rio c'est le Carnaval. Pourra-t-il réussir son avenir au pays ? Deux ans s'écoulent. Au dernier chapitre, il reprend le bateau, quittant la capitale qu'était alors Rio tandis que « sur le Corcovado, le Christ, les bras ouverts, paraissait bénir la ville païenne» : c'était encore jour de Carnaval.

    Entre temps il a rompu avec la belle Julie, une fille facile et frivole à qui il n'aurait pas dû montrer ses fazendas, failli épouser Maria de Lourdes la fille pauvre et romantique à qui il a promis d'aller en voyage de noces à New York, et principalement fréquenté une bande de potes bigarrés comme le Brésil : un poète raté, un juge destiné à devenir un notable dans le Nordeste, un pilier de bar, un journaliste arriviste, etc : autant de jeunes hommes dont les ambitions varient et qui tous auraient voulu le bonheur. En fermant ce roman on imagine évidemment que Paulo Rigger va devenir le Brésilien-j'ai-de-l'or de Dario Moreno. Ah! Paris, Paris, Paris!

    Fort heureusement, Jorge Amado est aussi l'auteur de "Dona Flor et ses deux maris" (également en Folio) dont Bruno Barreto a tiré en 1976 un film-culte qu'arte a diffusé en 2005.


    « Diadorim » est probablement le plus beau roman brésilien et le plus brésilien des romans. En préface, Mario Vargas Llosa nous dit tout le bien qu'il pense de João Guimarães Rosa (1908-1967) qui a publié des recueils de contes et un seul roman, mais quel roman!, « Grande Sertão : Veredas (Diadorim)» paru en 1956 au Brésil. Republié en 10/18 en 1995, ce roman de 600 pages nous mène au sud-ouest de Bahia, principalement dans le nord des Minas Gerais, dans le bassin du São Francisco aux fonds de vallée  ombragées appelées : veredas, alors que les chapadas couvrent les hautes terres dégarnies et sèches des interfluves.

    L'action se déroule quasi entièrement à la campagne, dans le sertão, de fazenda en fazenda, de village en village. La grande activité est l'élevage des bovins. Les grands propriétaires recourent parfois à ces bandes armées, fortes de dizaines de jagunços ou cangaceiros, qu'ils hébergent de gré ou de force. Les rivalités et les ambitions des chefs de bande mènent à des guerres permanentes entre eux et avec les troupes gouvernementales. Ces hommes sont des blancs, largement métissés, mais pas des noirs. Le narrateur est l'un d'eux, Riobaldo. Après ses études, son parrain, Selorico Mendes, l'envoie chez un de ces chefs de bandes, et au fil de ses aventures et de son amitié pour Diadorim, on va rencontrer tout ceux qui savent manier une carabine dans le sertão. Jusqu'à la mort du mystérieux Diadorim. Mais ce roman n'est pas qu'un western brésilien.

    João Guimarães Rosa peint avec habileté une époustouflante galerie de portraits. Ces figures sont très travaillées et partiellement fondées sur la réalité socio-historique, donc exotiques pour un lecteur européen. Certains jagunços sont plus haïssables et pervers, d'autres aussi romantiques que des Che Guevara. Parmi eux Joca Ramiro, Medeiro Vaz, Ze Bébélo …et leurs dizaines de comparses. Mais peu de femmes, citons au moins la belle Otacilia dont rêve le narrateur s'il ne l'oublie pas pour les beaux yeux de Diadorim, le camarade préféré, dont le père est le chef jaçunço Joca Ramiro, lâchement assassiné par Hermogenes et sa bande diabolique, et dont la véritable identité ne sera découverte qu'à la fin du récit.

    Le lecteur est constamment interpellé par le narrateur, vouvoyé comme s'il était présent. Le récit se passe chez Riobaldo, narrateur retiré sur ses terres, en compagnie de la divine Otacilia, une dizaine d'années après ces événements dramatiques. À plusieurs reprises Riobaldo veut éviter le départ de son interlocuteur, aussi n'hésite-t-il pas à reprendre des éléments du récit qui est aussi sa confession. Le roman acquiert ainsi une forme et une coloration définitivement baroques.



    Au temps où les Éditons Des Femmes avaient publié des ouvrages de Clarice Lispector, la rumeur de sa qualité m'était parvenue. Finalement j'ai lu «Le bâtisseur de ruines » republié en 2000 par Gallimard dans la collection «L'Imaginaire». C'est un gros livre de 424 pages avec peu de personnages.

    Au centre du récit il y a Martin, qui fuit la ville, son errance de meurtrier aboutit à une plantation où il va être sauvé. Cette fazenda gérée par Victoria héberge aussi Ermelinda qui s'éprend de Martin. Mais Martin et Victoria ne seraient-ils pas aussi attirés l'un l'autre ? La richesse du livre n'est pas dans le scénario, mais, outre la description du milieu végétal, dans l'introspection permanente et la finesse de l'analyse des pulsions intimes. Il y a beaucoup d'émotions, souvent suggérées.

    Le roman est d'une lecture difficile pour qui s'attacherait à la rationalité pure d'un récit linéaire. «Expliquer n'a jamais conduit personne nulle part, et comprendre est une futilité» dit Martin peu avant de quitter la fazenda de Victoria. Clarice Lispector (décédée en 1977) appartient au mouvement littéraire "O Novo Romance Brasileiro" qui n'est pas sans rappeler notre Nouveau Roman. Si l'on accepte ce rapprochement, alors la manière de Clarice Lispector peut faire penser à celle de Nathalie Sarraute, mais avec des phrases plus amples.


    «Le cantique de Meméia» dû à Heloneida Studart parut au Brésil en 1975 et a été traduit en français en 2004 par l'éditeur québécois Les Allusifs.

    Ce bref roman de 175 pages est une pure merveille. Une extraordinaire galerie de portraits et de petis riens révélateurs de la société brésilienne du Nordeste, puisque cette famille de grands propriétaires, les Carvalhais Medeiros, vit à Bahia. Trois générations de femmes cohabitent dans une immense villa entourée d'un jardin luxuriant. Le chef du clan c'est grand-mère Menina, la centenaire, dont le testament est attendu par ses filles Nini et Luciana. La grand-mère se voit comme la gardienne d'un temple de traditions et de vertus chrétiennes. Le récit envoûtant est conduit par Marina, l'une des deux filles de Luciana. Une fois veuve d'un pauvre facteur, Luciana est revenue vivre dans la villa familiale, avec ses filles et sa bonne, la bonne Meméia qui connaît d'autres traditions, celles des remèdes de bonne femme, celles des divinités du candomblé et celles des saints populaires.

    Mais la réalité dérape hier comme aujourd'hui. Hier, c'était Guiomar, la tante internée au couvent : «On la traîna jusqu'à l'oratoire où elle dut reconnaître, en présence de toutes les statues baroques de l'église, qu'elle s'était donnée à un amant, nuit après nuit, durant six mois…» Hier encore l'oncle Lucas, qui se disait «poursuivi par des sorcières [qui] avaient des seins et des visages de vieilles femmes, des pieds et des becs d'oiseau» qu'il exorcisait en confectionnant des centaines de cerfs-volants, après quoi il fallut l'interner dans un hôpital psychiatrique.

    Aujourd'hui c'est à cause de Pablo, le réfugié politique qui ne parle plus, recueilli par la foucade de la grand-mère, qui va par sa présence au grenier créer le trouble et causer la perte de la tante Nini avant d'être exfiltré vers une terre de liberté (la dictature militaire dura au Brésil de 1964 à 1985). Ce Pablo a été envoyé à la villa par João, le petit ami de Marina, celui-ci croupit en prison, et y dépérit malgré les sucreries bahianaises apportées par Marina, seule sensible à la misère environnante. Finalement seule héritière, Marina  ne peut empêcher la mort de João en prison. «Le moineau est un oiseau bleu » disait-il, et c'était subversif.


    «La cité de Dieu» de Paulo Lins ? J'en ai d'abord entendu parler à l'occasion d'un TPE sur les favelas de Rio illustré par un extrait du film qui venait de sortir en DVD.

    Publié en 2003 par Gallimard, ce pavé de 578 pages (Folio, n°4157) expose avec une certaine complaisance et beaucoup de redites les rivalités des dealers d'une favela : la "Cité de Dieu", où l'auteur a passé plusieurs années de sa vie. Le récit est une avalanche de personnages pittoresques seulement par leurs noms: la Ficelle et la Fouine, Tremblement-de-Terre, le Canard, P'tite Mangue ou Zé Rikiki. Mais tous assassins, les uns simplement plus prompts à dégainer que d'autres, ou plus barbares dans leurs crimes. Il y a aussi de la samba, des plages, de l'alcool, des filles, et des flics véreux. Et encore de la drogue.

    Côté culture, on se limitera à une phrase : «Ils se rappelaient Bonanza, Buffalo Bill, Zorro.» On peut préférer l'original à la copie. On nous dit que ce livre en tant que document a alerté les Brésiliens sur le pourrissement de leurs favelas par la criminalité liée au trafic de drogue. Je suis persuadé qu'en 1997, ils le savaient déjà d'expérience.

    D'ailleurs, depuis un siècle la littérature brésilienne avait montré —avant les historiens et les géographes ?— l'importance de la violence dans l'histoire et les structures sociales et mentales de ce pays. De ce point de vue, il y a comme un fil conducteur qui court de "Canudos" à "Diadorim" et à la "Cité de Dieu". L'autre thème que je voudrais souligner c'est celui de la religiosité et des pratiques religieuses.







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