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• Né en 1912 et décédé au Caire le 30 août 2006, le romancier égyptien Naguib Mahfouz avait reçu le Prix Nobel en 1988. De fait, la littérature arabe lui doit beaucoup. Tout comme les hommes de lettres en France avant le XIXe siècle, les écrivains du Moyen-Orient méprisaient les récits de fiction surchargés de mythologie et d'idéalisme merveilleux. Mahfouz, lui, ancre la prose dans le réalisme social et confère au roman de langue arabe ses lettres de noblesse. Publié en 1947 au Caire, "Passage des miracles" parut en français chez Sindbad en 1970. L'auteur y montre les difficultés socio-économiques du petit peuple cairote confronté au déchirement social, entre tradition et modernité. Il sait aussi analyser les contradictions intimes de l'homme et les relations conflictuelles qu'elles suscitent. Entre Maupassant et Zola, le récit manque un peu de vivacité, certaines descriptions restent convenues, certaines scènes s'engluent dans le mélodrame. Même s'il n'évite pas les longueurs, Mahfouz demeure l'instigateur du renouvellement romanesque arabe et sait tenir son intrigue jusqu'à son terme.

• Le réalisme appert dans la description de "l'impasse du mortier", familière à l'auteur. Après une vue générale classique, le lieu se révèle au pas du lecteur-piéton qui pénètre dans chaque boutique, emprunte chaque escalier. La saleté, la promiscuité, les bruits et les odeurs l'agressent : il est immergé dans la vie populaire grouillante de ce "passage des miracles" où tout se sait, où les habitants – souvent fort pauvres – ont encore souci de leur réputation et de leur dignité. Toutefois Mahfouz ne précise guère les dates ni la durée de son récit : les allusions à l'éventuelle chute d'Hitler, la présence des soldats anglais près du Caire, situent l'action vers 1944-1945, car le temps s'écoule sans laisser de traces dans l'impasse. Les journées des petites gens se ressemblent, difficiles et monotones ; et la rumeur surdimensionne le moindre fait divers, le hausse en "événement" sitôt oublié : petite joie, souffrance ou deuil, on accepte ce que Dieu envoie.

• Mahfouz, en narrateur omniscient – excepté deux incises d'implication personnelle – déroule une intrigue linéaire et globalement chronologique resserrée par d'étranges "hasards" jusqu'à son issue tragique. Rien là que de très classique du roman réaliste. Le traitement des personnages retient l'attention : le romancier évoque l'histoire personnelle de chacun, en brosse un portrait physique, psychologique et social minutieux qui les distingue bien les uns des autres. C'est d'autant plus remarquable que ses personnages sont nombreux, ce qui est typique du genre. Cependant, s'il fait naturellement allusion aux coutumes cairotes, jamais Mahfouz ne se laisser aller à un excès de pittoresque couleur locale. L'ensemble des personnages constitue une micro-société très hiérarchisée. Deux sages, tout d'abord, durement éprouvés par l'existence, vivent dans la paix intérieure et le dénuement : le cheik Darwiche – "un saint homme" – et Sayyid Ridwâne – "le seigneur du quartier". L'impasse a ses "riches" propriétaires, telles la sèche quinquagénaire Saniyyeh Afifi et Oumm Hamida la marieuse ; le patron du bazar – Selim Alwâne – et celui du café, Karcha. On y croise aussi le docteur Bouchi, dentiste en retraite, et le père Kamil, marchand de beignets. Des jeunes habitent l'impasse : Abbas Al Helou le coiffeur et son ami d'enfance Hussein, fils de Karcha ; Hamida, la sœur de lait d'Hussein, fille adoptive d'Oumm Hamida. Enfin on peut apercevoir une créature noire et nocturne : c'est Zayta, qui fabrique des infirmités aux mendiants pour mieux les racketter ensuite.

• Ce monde marginal, mêlé de cruauté et de solidarité, s'ouvre sur l'extérieur car ses habitants en sortent, les gens du Caire y viennent : ces déplacements fondent toute l'intrigue. Hussein travaille pour l'armée anglaise et incite Helou à l'imiter pour gagner plus et pouvoir construire sa vie. Après ses fiançailles avec Hamida, Helou suit son conseil ; mais en son absence sa fiancée se laisse entraîner par un souteneur qui l'a suivie dans le passage : elle n'y reviendra jamais. Hussein lui, congédié, y revient ; Helou aussi, mais juste en permission. En ville il reconnaît Hamida aguichant des soldats. Tous ces mouvements mènent à la tragédie. Car Bouchi et Zayta sortent eux aussi la nuit du passage pour profaner les tombes : arrêtés, ils finissent en prison. Mahfouz libère le roman arabe des histoires d'amour merveilleuses : si Helou aime Hamida, celle-ci n'a consenti à leurs fiançailles que par raison, pour assurer son statut de femme. Et si elle croit aimer le proxénète qui lui joue la comédie du luxe et de l'affection, elle comprend vite que les sentiments n'ont pas cours sur le marché des filles à soldats !

• Le réalisme social et la force de ce roman tiennent à la violence et aux passions que la précarité exacerbe. Les personnages ne peuvent dominer leurs réactions impulsives : ils vivent dans l'instant submergés par leurs désirs et leurs émotions. Violence des propos injurieux entre parents et enfants, entre conjoints ; violence des gestes, des actes, de la simple gifle – même d'une femme à son mari – à la rixe finale. La pauvreté décuple cette réactivité passionnelle et mène à bafouer les interdits : Karcha compense son quotidien difficile par son homosexualité nocturne ; et les profanateurs de tombe par les dentiers en or volés sur les cadavres, aisément revendus. L'amour même ne saurait échapper à cette violence : la précarité empêche le mariage, toujours la jalousie taraude. La vengeance la suit, qui mène à la mort le plus pacifique de tous, Helou, "mort pour rien". Même un sage comme Ridwâne cède à la violence verbale sous la colère : mais en maudissant l'autre sage, Darwiche, il le fait pleurer. Or les larmes d'un sage attirent toujours le malheur…

• Avec ce roman Mahfouz tourne le dos aux affabulations des mille et une nuits ; il reste cependant baigné dans son contexte culturel. Si l'auteur montre bien la faiblesse de l'être humain écartelé dans ses contradictions internes, soumis à la précarité, son incapacité à choisir sa vie tient au poids de la destinée : "Tout est entre les mains de Dieu" – Ridwâne le dit bien : "le démon a aveuglé deux hommes et une jeune fille" – car c'est le diable qui inspire les passions, même l'amour. "Il n'y a rien de bon à aimer sans mourir" déclare le cheikh. Le bonheur ne peut être qu'un éphémère instant voué à l'oubli car toute passion humaine mène au malheur. C'est à tel point que les personnages ne se sentent pas responsables de leurs actes passionnels, même si, comme Hamida, ils s'en reconnaissent coupables. Seul le sage Ridwâne assume sa responsabilité et entreprend le pèlerinage dans l'espoir du pardon. L'impasse est une métaphore du destin : on ne peut s'en échapper. Ceux qui s'y sont essayés en ont durement payé le prix : la prison ou la déchéance morale et sociale. Seul Ridwâne la quitte et y revient, rasséréné. On déplore la traduction du titre arabe car elle efface la connotation centrale : le "mortier" caractérisait autrefois cette impasse où l'on écrasait graines et plantes médicinales ; aujourd'hui, on y écrase des hommes : aucune sortie, aucune ascension sociale n'est possible sauf à y perdre leur âme. Qui est le pilon ? Le roi Farouq ?

 

Naguib MAHFOUZ : Passage des miracles
Traduit de l'arabe par Antoine Cottin
Sindbad, "La Bibliothèque arabe", 1970, 315 pages.
Réédition Sindbad/Actes Sud 2002



 

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