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Moi aussi je me lève tous les matins et je ne fume pas. La ressemblance s'arrête ici : je n'aime pas boire des litres de lait, je n'aime pas le cabriolet Triumph TR4, je ne rêve pas la nuit de matches de rugby, je n'oublie pas de payer la facture d'eau.

    L'histoire consiste en un mois de la vie d'un romancier, je veux dire 31 brefs chapitres, romancier qui se lève tous les matins mais tard, généralement vers midi, parce que ses nuits débordent d'écriture et de rêve rugbystique, activités épuisantes qui justifient une forte consommation de lait pour récupérer la forme, une pratique régulière de la piscine pour forger le souffle, et de fréquentes virées automobiles au bord de la mer qui permettent à notre Fangio de changer d'air.
 
   
"Tous les matins je me lève" est d'abord un roman automobile qui commence par une tragédie quand le héros casse sa Karmann cabriolet ; ensuite il achète d'occasion une Triumph TR4, qui comme chacun sait, n'est pas pratique pour emmener les trois enfants à l'école, et enfin il manque de se faire arnaquer en tentant de racheter l'ancienne VW dont il s'était séparé plusieurs années auparavant. Le thème de l'auto n'est pas isolé chez Dubois : on se souvient de l'importance de la concession Simca dans "Une Vie française" (Fémina 2004). Mais ici on fait surtout dans la production étrangère avec Mercédès, BMW et Volvo, sans oublier la Bel Air — l'américaine du défunt papa. Et surtout n'oubliez pas que la plus belle voiture du monde c'est la Jaguar XK.

    "Tous les matins je me lève" est aussi un roman sur la création. Le chantier est double : la maison et l'œuvre littéraire. Auto-construction et auto-fiction. Une nouvelle pièce, un nouveau roman. La piscine vient d'être construite. Il est bientôt question de construire un bureau plus ensoleillé —pour écrire de nuit!  La création est une lutte contre les forces obscures : l'auteur participera à la lutte contre le rat du restaurant et il ira sauver de la noyade un sale clebs en un combat épique contre la mer, ce qui annonce l'épisode de la tempête en mer dans "Une Vie française".

    "Tous les matins je me lève" est surtout un roman sur le bonheur, sur les petits riens qui le contrecarrent et les petits riens qui l'exhaustent. D'un côté, les articles du stupide critique littéraire, les courriers de la banque, les assureurs,  les boutons d'acné du fils aîné, les bulletins météo (c'est la passion de l'épouse), l'arrestation pour excès de vitesse (quand on n'a bu que du lait!), et, la pire, la visite chez le dentiste, personnage récurrent dans l'œuvre de Dubois. De l'autre, côté bonheurs, le chant puissant et mélodieux des six cylindres de la Triumph, les lunettes (les noires pour frimer au volant, les sportives pour la piscine), les progrès musicaux du fils aîné futur Hendrix, les gros chèques de l'éditeur, les gueulantes qu'on pousse pour se sentir mieux, les mauvaises blagues entre amis, et l'adagio de Barber. Et, bonheur suprême, le mot "fin" au bout du manuscrit.

    En somme, "Tous les matins je me lève" c'est tout le contraire des lectures de sa fille Sarah : "L'impasse lointaine, un roman que je connaissais, emmerdant comme la pluie, prétentieux, phraseur. Je n'avais jamais pu arriver jusqu'au bout". C'était quoi, du Robbe-Grillet, du Butor, ou du Claude Simon ? J'aurais voulu savoir…
Jean-Paul Dubois : Tous les matins je me lève
Robert Laffont, 1988. - Points Seuil n°118.

Sur d'autres romans du même auteur :
Vous plaisantez monsieur Tanner
Hommes entre eux




   
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE